Minho

Aeluin Wander Gotha

36 messages dans ce sujet

    

 

    Il est des loups de toute sorte
    Je connais le plus inhumain
    Mon cœur que le diable l'emporte
    Et qu'il le dépose à sa porte
    N'est plus qu'un jouet dans sa main

    Les loups jadis étaient fidèles
    Comme sont les petits toutous
    Et les soldats amants des belles
    Galamment en souvenir d'elles
    Ainsi que les loups étaient doux

    Mais aujourd'hui les temps sont pires
    Les loups sont tigres devenus
    Et les Soldats et les Empires
    Les Césars devenus Vampires
    Sont aussi cruels que Vénus...

- Apollinaire
 

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Au sein même des pires langueurs, la vie d’Aeluin avait repris son cours, aussi douloureuse et vide soit-elle depuis les tristes évènements qui avaient secoué en secret l’ancestrale demeure di Oscuro Contea. À la pierre grise et froide des sols immaculés, se mêlaient les murs ornés de leurs sombres arabesques et jamais le manoir n’avait paru aussi vide et morne qu’en ces temps monotones et pénibles. Elle n’était devenu plus qu’une potence où balançait le corps immatériel du temps, sentence, peut être, pour avoir tenté de parjurer les Dieux ou faiblesse de leurs âmes alors liées, du bourreau pour sa victime et de la proie pour son chasseur...

- Tic...Tac..Tic…Tac

Le rythme de la pendule de la salle de banquet seul accompagnait le silence absolu de la demeure et résonnait contre les murs de marbre pour se disperser discrètement jusque dans le grand salon. Commandée il y a de cela fort longtemps par les ancêtres du Maitre, elle était un bijou d’horlogerie cuivrée dont les mécanismes s’imbriquaient derrière quelques plaques d’un verre ciselé d’or, le tronc majestueux d’ébène laissait entrevoir en son centre les armoiries familiales et jamais la pendule n’avait fait défaut à sa fonction, elle représentait ainsi fort bien la quête de perfection de ses propriétaires.

 

  Pendule (Révéler le contenu masqué)

Le silence tel un cri assourdissant se déploya à travers le manoir tandis que le rythme égrainant le temps se tût. La demeure immobile paru alors s’arrêter en dehors du temps, voyage au-delà du monde. Ce silence étourdissant ne fut brisé que par le grommellement contrarié du fidèle Xavius qui se hâta vers l’objet en question.

- Et bien, voilà qui est nouveau ici, comment se fait-il que ?... Jamais encore la pendule de mes Seigneurs n’avait dysfonctionné. Marmonna le majordome.

Un courant d’air balaya la demeure et la porte du grand salon claqua, les flammes altesses sur leurs supports baveux vacillèrent, alors peut-être que le semi-elfe de passage, du coin de l’œil, aperçu à travers le reflet du miroir ornant le buffet d’acajou, l’apparition spectrale et sombre du Cygne Noir à travers le clair-obscur du crépuscule, visage grave à moitié supplicié d’une souillure abominable telle de la suie, mais à l’éclat passionné et impérieux toujours si vif. Leurs regards se croisèrent l’espace d’une demi-seconde mais tel un livre ouvert, contait le manque, la souffrance, la solitude mais aussi et surtout cette force d’âme.  Vision éphémère, si éphémère qu’il en viendrait à se demander si elle n’est guère chimère de son esprit esseulé. Le son constant de l’horloge repris alors et Xavius réapparu quelques minutes plus tard.

- Maitre Aeluin ? Chose étrange que l’horloge des Maîtres se soit arrêtée, mais j’ai pu la redémarrer. Ha, je vous ai déjà dis de ne pas laisser la porte ouverte quand vous rentrez pour éviter les courants d’air. Déclara t’il tout en rallumant les quelques flammes qui sous le couperet du vent s’étaient endormies.

( Par @Hyandaure )

 

~

Mais Wander s'était arrêté subitement avec le contrepoids de l'horloge, et ses battements de cœur mécaniques s'étaient interrompus de concert avec ceux du pendule. Déjà, la voix de Xavius s'était évaporée de son esprit, et ne résonnait plus que comme un écho lointain tentant vainement de l'atteindre. Il fixait le miroir, comme un animal captivé, la pupille dilatée, le corps suspendu dans l'entre-deux monde, semblant prêt à bondir. Sa vie, son tourment, sa loyauté, sa servitude, sa mélancolie, sa solitude, tout sembla alors courir de ses entrailles et remonter d'un seul coup juste là, juste au bout de ses lèvres. Tout juste sous la surface marmoréenne du médecin, prêts à jaillir dans un cri, un hurlement, une supplication vers ce visage...Il en ressentit l'envie urgente, celle d’exulter toute la frustration et la perdition dans laquelle il nageait, celle de fondre aux pieds de ce meuble gargantuesque, de s'écraser sous le reflet du miroir, de pleurer toutes les larmes de son corps et de son âme, de gratter le verre jusqu'à en faire sortir cette vision torturante !

Mais il ne bougeait pas, grande et austère silhouette, son corps tout entier semblait alors gravé dans le marbre face à cette vision spectrale. Incapable de cette passion dévorante, amputé jusqu'à l'âme. Il demeura silencieux, et ses épaules s'affaissèrent peu à peu alors que la voix de Xavius revenait à la charge, mot après mot, d'entre les morts.

"Maître Aeluin ? Vous m'entendez ? La porte. N'oubliez plus de la fermer."

Avait-il échangé un regard, ou son esprit meurtri l'était-il désormais au point de l'assombrir de quelques mirages douloureux ? Il demeura ainsi, saisi par le bref éclat de vie, et de passion qu'il avait entrevu, plusieurs minutes encore après être sorti de son mutisme et avoir repris la direction de ses quartiers.

"Je n'ai pas rêvé. Je ne rêve plus depuis longtemps". Répétait-il, dans un souffle constant et fébrile, alors qu'il traversait les longs couloirs glacés de la demeure en serrant fort son cartable médical contre son torse.

Modifié par Minho

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Chapitre XVII : "Aurore".

 

 

Contre sa tempe, il sentait onduler faiblement la surface chaude et fumante de l'eau du bassin. Son corps entier flottait là, inerte et paisible, au milieu des sources de Duvencrune. La nuit était tombée depuis longtemps déjà et la ville endormie retrouvait son état de bourg silencieux et paisible. À travers les façades et les pointes affûtées des montagnes, le vent sifflait, puissant et vigoureux, et la nature reprenait ses droits peu à peu sur la nuit. Il n'était pas seul dans le bassin, non loin, un garçonnet aux cheveux couleur terre agitait l'eau et s'esclaffait d'un bonheur simple et profond sous le regard bienveillant de quelques adultes. Il sentait contre son épaule l'onde discrète de Keharqta qui s'alanguissait dans la source à quelques centimètres à peine de lui, si près qu'il pouvait suivre la respiration profonde et intense du basané, et capter chacun des rires qu'il soufflait nonchalamment par le nez. Il était prévisible, après tout, ils l'étaient tous, même sans l'image, Wander pouvait parfaitement se figurer le monde qui l'entourait, il pouvait voir Jeoquain gesticuler sous la surface, et dessiner le sourire maternel d'Eornys posé sur l'enfant. Il était là, parmi eux et pourtant ce soir-là plus que tous les autres, il pouvait sentir, même toucher du doigt, la solitude profonde qui l'habitait depuis toujours. Sous ses yeux vairons, le ciel clairsemé d'étoiles offrait un spectacle grandiose, des linceuls colorés aux reflets turquoises et indigos dansaient entre les nuages comme autant de linges suspendus au gré du vent. Le ballet était tout à fait fascinant, et quelque chose de puissant en émanait. Quelque chose que Wander seul semblait pouvoir ressentir cette fois-là, son corps, plus encore, son âme, semblait résonner de concert avec le grand tout, la Nature, le vent dans les montagnes, la lueur diaphane de la lune qui couvait sa peau opaline. Il était seul au monde, et le monde semblait faire écho à son existence damnée.

Quelque chose changeait, dans les entrailles de la terre, il pouvait sentir l'aube d'une ère nouvelle approcher...

 

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Chapitre XVIII : "Crépuscule".

 

Quelques échos suaves lui bourdonnaient près de la tempe. La voix grave et impérieuse de Raffaelle résonnait encore en lui comme au cœur d'un grand hall vide. Elle frappait d'un bout à l'autre ses entrailles et les ébranlait d'une vibration puissante. Contre les cordes tendues de son instrument, l'archet produisait un frémissement similaire, grave et meurtri, lancinant et suzerain. Il pouvait percevoir encore distinctement, à travers chaque note, chaque soupir exhalé par le cor de bois sombre du violon, les mots de son unique repère.

" Ne m'abandonne pas, Aeluin, toi seul partage mes tourments..."

Il pouvait encore sentir la peau gelée de son Maître s'agripper à lui fébrilement, et les tentaculaires bras du monde abyssal dégobillé par le miroir l'arracher à son étreinte dans un sinistre gargouillement. Cette vision hantait chacune de ses nuits, chaque instant de répit, chaque silence, étaient ponctués en secret de cette complainte humide et glaciale, et de ce corps si faiblard ravalé par son propre reflet. L'horreur de cette déchirure avait laissé en lui une faille si profonde et douloureuse qu'il lui sembla impossible de la combler. Il ne s'était jamais senti aussi étourdi que le jour où sa liberté lui avait été rendue malgré-lui. Mais il savait que ce n'était qu'une illusion, une chimère, à son image, rapiécée de morceaux indéfinissables de remords, de manquements et d'amertume.

De l'autre côté de la fenêtre, le soleil descendait peu à peu derrière les toitures courbées du village et semblait s'y étaler comme la cire d'une bougie, clairsemant la ruelle d'une aura vermillon propre à ces crépuscules hivernaux. Cette lumière, pas tout à fait sûre d'elle, ni tout à fait chatoyante, baignait dans un concert funeste de notes arrachées aux mains d'une créature accablée. Sur les marches au pied de la masure, Wander pouvait observer encore s'étendre comme des spectres quelques coroles de fumée aux reflets nacrés. Elles s’élevaient au hasard de chaque expiration, portées par le souffle chaud du basané qui se tenait là, songeur, pipe à la main, alors que la nuit posait peu à peu son linceul sur ses épaules robustes. Le musicien l'observait depuis l'intérieur, entre deux rideaux épais entrouverts à peine, œilleton chétif et prudent sur le monde. L'écho torturé déployé par l'archet entre ses mains frappait la façade et semblait faire grincer jusqu'aux planches de bois usées de la terrasse sous l'appentis. Les deux chiens s'observaient en silence, à travers ce miroir translucide, sans un mot. Tous deux laissés pour compte par leurs Maîtres respectifs, tous deux meurtris d'une solitude intarissable. Ils n'avaient pas besoin d'échanger plus que cette œillade paisible, sous un crépuscule diaphane, pour savoir qu'ils finiraient ensembles d'une façon ou d'une autre, ce qu'ils avaient commencé tous les deux, quoi que cela puisse être.

Il pouvait encore sentir la moiteur de son sang poisseux sous ses phalanges, percevoir contre l'orée effilée de son menton le souffle haletant et empressé de son Créateur acculé. Il pouvait encore entendre les battements irréguliers de son cœur défraichi et menacé, il pouvait encore le sentir tressaillir faiblement contre son buste alors qu'il l’étreignait vigoureusement contre lui. Ce soir-là, il avait laissé échapper en dépit la source intarissable de son tourment, et l'avait vue s'éloigner, impuissant, hors de sa portée. Raffaelle lui avait filé entre les doigts et n'avait laissé derrière lui que l'écho morne de son dernier ordre, de cette ultime supplique. Si mornes, si puissants, si intenses pourtant, si proches de la fin, ces mots, les derniers qu'il avait choisi de prononcer. Ils avaient roulé d'entre ses lèvres charnues comme un cri de désespoir si puissant qu'il resta à jamais gravé à même l'âme souillée de la Créature.

D'un geste lancinant, son coude s'élevait d'un côté puis de l'autre, berçant le regard céruléen de Keharqta d'une mélopée funeste et passionnée, comme on étourdi l'esprit et l'on ensorcelle pour mieux compromettre ensuite. Il n'avait pas la moindre idée de ce qui l'attendait... Ou semblait prêt à s'y exposer sans demi-mesure. Était-ce de l'inconscience, ou de l'audace ? Jusqu'où serait-il prêt à suivre les pas de la chimère ? A quel point s'enfoncerait-il avec lui dans les ténèbres ? Sa curiosité si vive suffirait-elle à l'entrainer un peu plus chaque jour vers sa fin inéluctable ? Wander pouvait lire à travers chaque sourire mesquin du Medhien, il pouvait déchiffrer chaque éclat de rire, chaque plissement de son front hâlé, pourtant la raison de cet entêtement si destructeur lui échappait, en fin de compte, complètement. Et s'il n'en comprenait pas la raison, il savait, un peu plus chaque jour, qu'il avait fait le bon choix. Il savait qu'il finirait par obtenir de ce molosse indiscipliné et fougueux sa Rédemption, et il savait que le chien de basane s'y laisserait mener de bon gré par le bout de la truffe, par goût du risque, ou par ivresse impertinente du danger.

Après tout, c'était inscrit en lui, et il ne pouvait faire que suivre le chemin tracé odieusement par le Cygne à son intention... Coûte. que. coûte.

" À jamais, unis dans les ténèbres, Maître."

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                                                                                                                                                       ~

Un courant d'air glacé l'avait suivi à l'intérieur, chassé par le battant de bois sombre qui venait de se refermer derrière lui dans un grincement sinistre. Le pied-à-terre était plongé dans l'obscurité totale, et de l'âtre éteint et froid s'étalait encore l'odeur singulière du charbon vieilli et des cendres délaissées. D'un bout à l'autre de la masure étroite, un rayon diaphane provenant du dehors, perçant l'ouverture verticale minuscule entre deux rideaux, traversait la pièce comme une lance divine, immobile et droite, plantée sèchement au milieu des draps lisses de son lit. A travers le halo fin du rayon de lune, quelques particules de poussière dansaient faiblement, agitées par l'arrivée soudaine du propriétaire. La place était bondée, dehors, il pouvait entendre battre vivement le cœur du monde, celui des gens, de la foule, de la vie citadine. Elle ne lui avait pas manqué. Il avait toujours volontiers préféré le silence étourdissant des moments solitaires, et des abysses de quelques confins reculés. Retourner ainsi, si brutalement, affronter le monde, et les gens, lui paru soudain plus contraignant qu'il ne l'avait imaginé. Dans sa tête bourdonnait encore la voix d'Adrastée, comme un rappel lancinant d'une réalité à laquelle il avait échappé trop longtemps. Sa réalité, toute aussi brutale, et cruelle, qu'il la connaissait.

" Nous avons un problème, Wander."

Il avait, effectivement, un problème. Et bien que la chose soit un pléonasme dans le cas précis, puisque Wander, à lui seul, était l'incarnation même de "problème", celui-ci, en particulier, l'avait ébranlé. D'où sortait ce cousin mystérieux, subitement arraché de sa vie monastique ? Quel était le dessein de Circé ? Pourquoi maintenant ? Comment pouvait-il défendre les intérêts de son Maître sans compromettre son existence bancale et controversée ? La conversation qu'il avait eue la veille avec sa consœur herboriste tournait en boucle dans son esprit dérangé, et bien que cela ne lui ait pas plu, il avait fini par se convaincre que la solution la plus raisonnable était de... fuir comme un lâche.

Il abandonna d'un geste ample et mou la bandoulière souple de son cartable dans un coin de la pièce, et se laissa tomber ensuite sur le bord de son lit dressé au carré, tranchant de sa silhouette glabre et pâle, l'espadon lumineux qui y trônait jusqu'alors. Plongé dans l'obscurité relative des lieux, Wander s'était figé là, le visage neurasthénique, les épaules relâchées par le poids de tous ses maux, et fixait d'un œil vide et terne, le papier peint grumeleux du mur qui lui faisait face. Fuir comme un lâche, et laisser d'autres se mouiller pour lui. Ce n'était pas la première fois qu'il avait recours à ce genre de procédés, et ce ne serait assurément pas la dernière, il aurait été illusoire de s'en persuader, et si l'albâtre était bien des choses, il n'était pas fantasque. Son instinct de survie lui dictait de patienter, et d'observer, et c'est ce qu'il convint de faire.

                                                                                                                                                                  ~

 

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Chapitre XIX : Au cœur des abysses.

Révélation

Bien qu'il ait été publié, ce texte est un jet brouillon et n'a pas encore été relu ni corrigé par son auteur, l'indulgence est donc requise si vous tombez sur des pépites de langage ou des phrases sans queue ni tête. Je m'efforcerai de lisser l'ensemble rapidement. Merci.

Révélation

 

 

Peu à peu, l'environnement sembla tournoyer autour du groupe, les couleurs s'alanguissaient et s'étalaient comme des tâches de plus en plus vagues et hasardeuses, dessinant sur le ciel nocturne et embrumé une toile de couleurs entremêlées où les étoiles s'allongeaient en formant des lignes vives et indistinctes. Les hululements alentours et le craquement du bois tout proche où la vie nocturne s'éveillait lentement commencèrent à s'étourdir. L'écho cristallin de la source toute proche s'assourdissait elle aussi insidieusement pour se muer peu à peu en vrombissement ténu et entêtant. Le battement cadencé de la nature s'emballait et dérayait sous leurs yeux, la cime des arbres s'étirait et s'allongeait indéfiniment vers les astres. Tout se mêla, ciel et terre, en un tourbillon homogène de sensations vivaces qui embrumèrent leurs sens et les submergèrent progressivement.

Leurs corps s'échappèrent alors, le sol sembla se dérober sous leurs pieds et le vide les attirer à lui dans une chute interminable où le réel et l'illusion s'embrassaient et se confondaient entre eux.

 

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Subitement, ils atterrirent sur un sol terne et froid. Sous leurs doigts engourdis, la poussière sombre se déliait et teintait leurs mains d'une pellicule sèche et charbonneuse. L'air leur semblait lourd et chaque inspiration leur provoquait une sensation désagréable de pesanteur nauséeuse. Leurs yeux ne percevaient que des silhouettes hachurées au loin. L'horizon obscur se confondait avec un ciel noir sans étoiles et il s'y trouvait si peu de vie, si peu de couleurs, qu'il leur sembla presque impossible de s'orienter. Tout se ressemblait, tout s'entremêlait, tout n'avait ni forme, ni odeur, ni goût, tout leur semblait singulièrement égal, maussade et insipide. Tout leur rappelait, en fait, la constante monotonie d'une lande morte et déserte, semblable à celle qui qualifiait si souvent le visage du médecin. Dans l'air lourd, pas de vent, il n'y faisait ni chaud, ni froid.

Leurs yeux s'habituèrent progressivement à l'obscurité profonde qui les enlaçait ici-bas comme un linceul oppressant, et au loin devant eux se dessinait la silhouette sombre d'une chaine de montagnes aux sommets en dents de scie dont le mont érigé si haut semblait cacher la face diaphane de la lune. Autour d'eux, le vide le plus complet s'étendait à perte de vue, rien à voir, rien à sentir, pas même l'ombre d'une âme, ni celle d'un animal, pas le moindre signe de vie, juste ce noir profond, si profond et si lointain qu'il paraissait s'étirer à l'infini et leur provoquait un vertige puissant dès qu'ils y posaient le regard, la sensation déroutante que s'y aventurer signifiait prendre le risque de s'y perdre à jamais, d'errer pour l'éternité dans le néant le plus complet. Seule cette montagne aux sommets affûtés semblait vouloir poindre à l'horizon, seule cette crête rocheuse où tout semblait inéluctablement converger.

 

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Ils avançaient d'un pas lent et prudent, mais résolu, à travers une plaine aride au sol charbonneux. La poussière balayée par l'air inexistant leur faisait plisser les yeux de temps à autres. Depuis combien de temps marchaient-ils désormais ? Ni le ciel, ni la terre confondus ne semblaient enclins à leur donner la moindre notion de temps et d'espace. Plus ils avançaient, plus ils avaient le sentiment désagréable que le mont qui s'allongeait à l'horizon s'éloignait d'eux, fuyant au large à chacun de leurs pas.

Sous leurs pieds, peu à peu, le sol terne et sec commençait à s'adoucir, leurs orteils semblaient s'enfoncer progressivement dans une surface plus malléable où l'empreinte de leur passage les suivait désormais en petits sillons boueux et humides...

Soudain, un clapotis étrange les surpris et les figèrent sur place. Le chef de file avait tendu un bras inquisiteur pour faire stopper sa suite. Leurs pieds s'enfonçaient lentement jusqu'aux chevilles dans une fange épaisse et goudronneuse. Autour d'eux, le sol s'étirait et s'affaissait sous leurs regards impuissants pour se muer en marécage suintant et opaque. Les rares buissons épineux qui parcouraient la lande se muaient en arbrisseaux tortueux et secs qui plongeaient la tête vers les flaques de fange qui les entouraient. La boue leur remontait désormais jusqu'aux genoux, gluante, et une odeur nauséabonde de mort leur remontait le long des jambes comme un serpent méphitique, leur brulant les yeux et le nez à mesure qu'il s’immisçait sous leurs vêtements. Au loin, leur unique point de repère, immuable, la montagne dressée à l'horizon, sembla s'élever peu à peu vers le ciel. À moins que ce ne soit, en réalité, eux, qui s'enfonçaient dans le sol ?

Révélation

 

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Leurs membres ensevelis se débattaient désormais dans une mélasse qui leur trempait jusqu'à la moelle, comme le froid vous étreint et vous mord sans demi-mesure, grimpant inlassablement jusqu'à leurs nuques pour y déposer une bise glaciale et humide. Dans une complainte sordide, un gargouillis nauséabond, des tentacules d'un noir de jais à l'aspect aussi lisse que visqueux s'étirèrent et ondulèrent hors des eaux troubles et cherchèrent à les emporter avec elles dans les profondeurs insondables de leurs abysses. Le frétillement frénétique leur rappelait malgré eux le mouvement sinueux, semblable à un nid de serpent, qui s'opérait sous la peau d'albâtre du médecin en certaines circonstances bien spéciales.

                                         - - -

 

Révélation

 

Enfin tirés de la bourbe obsidienne, ils tombèrent nez à nez, sans l'ombre d'une transition logique, car ici rien ne semblait l'être, face à l'orée d'une forêt d'arbre nus et tortueux dont les cimes entrelacées se mêlaient les unes aux autres pour former un tapis serré duquel ne s'échappait plus la moindre lumière, plus le moindre espoir. Le terreau humide de la lande avait laissé place à un rideau de feuilles mortes, de ronces et d'épines acérées à travers lesquelles un sentier serpentait et s'enfonçait comme un ruisseau vers la pénombre formée par la dense forêt qui l'entourait. D'entre les troncs tortueux et penchés comme autant de vieillards, depuis l'obscurité insondable, ils se sentirent peu à peu observés. Sur leurs épaules se mit à peser une dérangeante sensation d'être suivis, décortiqués, inspectés par des javelots impérieux qui leur traversaient les entrailles en ne leur laissant pas la moindre intimité, fendant à travers l'essence la plus précieuse de leurs âmes et l'ouvrant en deux comme une vulgaire coquille d’œuf pour en observer le contenu.  Ils eurent cette impression persistante que leurs pensées étaient épiées, que leurs choix ne leur appartenaient plus vraiment, que leurs faits et gestes étaient mués par une série de filins imperceptibles qui les tiraient d'un côté et de l'autre sans aucune cohérence, contre leur volonté. Une paire d'yeux inquisiteurs s'anima d'une lueur blanchâtre et laiteuse au loin, derrière un fourré, puis une seconde apparu un instant plus tard, toutes fixant le groupe de visiteurs armés d'iris sévères et glacés. De ces milliers d'yeux figés et furieux s'éleva alors un puissant tambour, battant avec ardeur à travers la forêt comme un appel dont l'écho remontait et ricochait d'arbre en arbre jusqu'à échouer contre la falaise rocheuse du mont qui surplombait la forêt.

Au dessus de leurs têtes, un morceau de coupole lumineuse semblait toujours chercher à poindre de derrière la montagne, donnant l'impression d'être retenu par sa silhouette imposante, incapable de les bercer de sa douce lumière, incapable de veiller sur sa lande infertile, incapable de guider le groupe à travers l'obscurité. La lune assistait impuissante à l'emprisonnement de leurs âmes, à la réduction au néant de leur libre arbitre, à la déliquescence de leurs pensées. Il leur devenait difficile de considérer les choses, quelles qu'elles soient, d'un point de vue personnel, tout semblait leur hurler subitement de faire ceci ou cela, parfois l'inverse, sans queue ni tête, ils se sentaient ballottés entre des volontés contraires, à en perdre la raison, et plus les secondes s'écoulaient, plus l'urgence de fuir leur serrait les entrailles !

 

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De toutes les directions, de nouvelles paires d'yeux s'illuminaient les unes après les autres, tapissant le fond obscur de la forêt de milliers de regards glacés et nimbés de mépris. Les silhouettes qui leurs faisaient désormais face s'étendaient en long comme de sinistres oiseaux et les surplombaient avec hostilité de toute leur hauteur.

Leurs yeux tantôt blanchâtres et vides, tantôt d'un vert bouteille sévère, les fixaient avec une violence sourde et une folie latente, celle de prédateurs. Et de toutes ces paires d'yeux s’élevaient un concert de voix identiques, rauques et profondes, rocailleuse comme celle de l'illustre Raffaelle di Oscuro Contea, et leur intimait avec force et dédain.

"Comme je suis sport, je vous laisse quelques secondes d'avance. Je vous suggère de les mettre à profit."

Une rangée de pointes argentées fendirent alors les fourrés pour se tourner comme une armée d'un seul homme vers le groupe, une centaine de javelots affûtés prêts à fendre l'air dans leur direction. Leurs tripes leur hurlèrent sans préavis de fuir, et leur instinct leur dicta de foncer à travers la forêt, d'avancer toujours vers cet Astre qui peinait à poindre dans le ciel. Ils étaient des proies, et ils devaient courir, de toutes leurs forces, de tout leur saoul, pour sauver leurs vies.

Alors qu'ils courraient à tue-tête à travers les interminables tapis de racines et d'arbres centenaires aux corps voûtés comme de vieux gens aux doigts crochus, fendant si bien ronces que buissons épineux, la nature toute entière semblait s'être accordée à les retenir dans ses filets ou, à défaut, à leur infliger le plus de peine possible à y évoluer en paix. Leurs mollets frappés cent fois par les ronces, leurs visages fouettés mille fois par les broussailles provoquaient des douleurs lancinantes comme si ils avaient traversé sans le savoir, un nid de lames de rasoir entremêlées. Les racines vicieuses essayaient de leur emmêler les pieds en pleine course, tout semblait inéluctablement jouer contre eux, des entrailles de la terre aux plus hautes cimes des arbres. Tout, sauf la faible lueur diaphane qui peinait toujours à s'extirper de son caveau rocheux...

 

- - -

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Révélation

 

Après une course entêtante, leurs cœurs frappaient encore dans leurs poitrines au même rythme que les tambours qui les avaient suivis à travers les fourrés. Derrière eux, la forêt sembla se refermer subitement sur elle-même comme une imposante et impénétrable double porte, avalant avec elle les ombres prédatrices de centaines de créatures armées jusqu'aux becs. Le silence retomba sur eux comme un épais couvercle.  Ils avaient abouti dans une clairière au milieu de laquelle un chalet abandonné soufflait quelques échos torturés du vent, déformés par les planches usées de bois pour s'échouer comme des soupirs fantomatiques. Une faible lueur attirait leur regard, au milieu de cette pénombre sans queue ni tête, une lueur dont la couleur leur semblait familière, presque amicale. D'un bleu céruléen profond et paisible, d'une aura noble et fougueuse, une sensation d'espoir infime mais salvatrice vint alors leur embaumer le ventre et le cœur.

Alors qu'ils approchaient de la vieille masure branlante d'un pas précautionneux, un majestueux loup à plumes, à l'aspect spectral et brumeux, s'esquiva avec lenteur des entrailles noires de la maison et s'avança vers eux avec mesure en tirant derrière lui une lourde chaîne au tintement glacial qui semblait remonter derrière lui, jusqu'au cabanon. Il les regardait avec la quiétude et la sagesse d'un être millénaire, comme s'il savait à qui il avait affaire, et ce qu'ils étaient venus faire là. Sa condition pourtant, prisonnière et asservie, avait rendu son pelage de plumes ternes, et son regard voilé d'un sillon nuageux, presque alangui, résigné par le temps.

Une fois à leur hauteur, l'animal totémique se faufila entre leurs jambes sanguinolentes et y déposa une sensation chaleureuse et réconfortante, pansant leurs plaies d'une caresse tiède comme une brise d'été. Il leva ensuite d'un mouvement résolu son long museau lupin vers la crête la plus haute de la montagne, semblant à son tour, leur indiquer la voie.

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Là-haut, leur regard se posa alors sur la silhouette imposante d'un oiseau sinistre qui y déployait ses ailes gigantesques, couvrant la lueur naissante de la lune et étouffant avec elle tout espoir et toute volonté. La bête hideuse semblait dévorer la lumière comme un gouffre sans fin derrière un rideau de plumes sombres aux reflets argentés, semblable à celui de lames aiguisées. Sous ses serres crochues et prédatrices, quelque chose semblait retenu prisonnier. Une silhouette d'homme, pâle et laiteuse, à l'aspect fragile gisait là, au milieu d'un nid de paille, entouré de centaines de sphères lumineuses aux couleurs entêtantes où des ombres semblaient se mouvoir avec lenteur. L'homme semblait amoindri, plongé dans un sommeil profond, et son visage placide reposait au milieu d'une forêt de cheveux sombres, contre les débris de porcelaine d'un curieux masque brisé, l'expression fendue au milieu comme un sordide vestige.

Dans la direction indiquée par l'esprit loup, un sentier rocailleux s'élevait entre les flancs rocheux de la montagne et s’érigeait en ondulant le long des falaises en tournants serrés. D'ici, la route leur apparaissait dégagée et pourtant, ils avaient tous la sensation que leurs efforts n'étaient pas terminés, et qu'à peine après avoir échappé aux profondeurs noirâtres de la corruption, à l'ire et aux flèches d'argent de ces prédateurs à plume mystérieux, il leur faudrait encore gravir cet interminable chemin de pierre sans avoir la moindre idée de l'endroit où il les mènerait, ni de quel genre de piège y avait été caché à leur intention.

Après la caresse chaleureuse de l'animal, ils avaient toutefois l'impression d'avoir retrouvé assez de ressources pour affronter n'importe quel obstacle qui se dresserait devant eux. Le loup leur avait transmis, dans cette caresse bienveillante, toute sa fougue et sa rage de vivre, celle d'exister, celle de pouvoir hurler à nouveau au clair de lune, et celle de fendre comme jadis les landes de son esprit en toute liberté. Ils abordèrent l'ascension armés d'un regain de force et de conviction, et quelque chose leur disait qu'ils en auraient grand besoin.

 - - -

Révélation

 

Alors qu'ils marchaient depuis plusieurs heures déjà, le temps s'étirant et se raccourcissant sous leurs yeux impuissants comme un accordéon aux notes discordantes et glissé entre les mains d'un esprit tordu, une douleur naquît à l'orée de leurs crânes et s'étendit peu à peu à travers leurs corps comme si un éclair s'était insinué par le sommet de leurs têtes et brulait désormais leur échine en redescendant le long de leur dos, foudroyant au passage leurs muscles et leurs chairs tendues en suivant un chemin brusque et fatal vers le sol. La secousse violente leur retourna littéralement les entrailles, tous churent sous leur propre poids, et elle fut rapidement accompagnée par la vision furtive d'un chevalet de torture. À chaque fois que leurs paupières se fermaient sous la douleur d'un nouvel éclair, la vision d'une pièce sombre, au sommet d'une tour de pierre, leur apparaissait, de plus en plus claire, de plus en plus précise et détaillée. De l'obscurité s'élevaient des reflets de verreries ondulantes où semblaient frémir quelques ébullitions méphitiques à l'aspect vicieux. Dans leurs narines remontaient déjà des vapeurs âcres et brûlantes de pierre noire qui émanaient d'alambics organisés autour d'eux. Du coin de l’œil, ils apercevaient au milieu de ce qui avait tout d'un laboratoire expérimental digne des pires récits horrifiques, une table d'opération en marbre noir à l'aspect aussi lisse que glacial sur lequel ils se trouvèrent solidement attachés. Des contentions de fer glacé enroulés autour des chevilles et des poignets, et un lustre orné de piques semblables à des stalactites leur pendant au-dessus de la tête comme une épée de Damoclès particulièrement sordide.

Un nouvel éclair de douleur leur pourfendit le corps d'un bout à l'autre, mais cette fois, la nature de cette secousse leur paru plus précise, quelque chose s'insinuait en eux depuis le bras et tandis qu'ils tournaient la tête avec horreur, ils découvrirent tous leurs manches roulées et une épaisse aiguille creuse enfoncée à même leur chair, reliée à un boyau souple où un liquide sombre s'écoulait avec la lenteur vicieuse d'un poison mortel sous l'impulsion d'une machinerie rutilante. Les pompes crachaient des bourrasques de fumée opaque dans un brouhaha assourdissant. Leurs veines tremblaient sous leur peau, et à chaque fois qu'un centilitre de cette solution atroce s'invitait dans leur organisme, la sensation de brûlure s'intensifiait. Ils avaient le sentiment que leur sang, leur corps tout entier, était en train de bouillir, et que leurs entrailles elles-mêmes se consumaient à l'intérieur de leur ventre comme des tisons ardents. La douleur était si insupportable qu'à chaque fois qu'ils hurlaient, ils avaient l'impression de laisser échapper avec leurs cris de détresse atroce tous leurs souvenirs de bonheur et de réconfort. Toutes les images chatoyantes qui jadis les réconfortaient, tous les visages familiers de leurs proches disparaissaient un à un sous leurs yeux impuissants et horrifiés. Dans un éclair de clarté, certains comprirent alors, plus rapidement que d'autres, que plus ils luttaient contre la douleur, plus leurs souvenirs leur échappaient, et plus l'image de leurs proches s’obscurcissait et se troublait. Plus ils luttaient, plus leur passé semblait leur filer entre les doigts comme une poignée de sable fin.

C'est lorsqu'ils cessèrent enfin, tour à tour, de lutter, et qu'ils acceptèrent avec résilience d'embrasser cette douleur immonde, qu'ils parvinrent à revenir à eux-même, et atterrirent sur un sol rocailleux, au sommet de la montagne, le corps parcouru de soubresauts violents, et les poils hérissés d'horreur.

 - - -

Révélation

 

 

Ils étaient là, épuisés, à genoux face à un gigantesque nid, face à cet animal impérieux et menaçant qui dardait déjà sur eux un regard hostile et nimbé d'une violence fourbe et cinglante. Ils avaient atteint le sommet de la montagne, ils touchaient au but de leur introspection douloureuse, et si leurs corps brulaient encore à l'intérieur, ils avaient la sensation qu'une fois admise et acceptée, la souffrance était plus raisonnable, et faisait désormais partie d'eux comme le reste de cet univers surréaliste. Chaque inspiration portait avec elle un nouvel élan de résignation, et d'abandon, mais tous savaient qu'il n'était pas encore temps de baisser les bras, et que le plus dur restait à faire.

Délivrer la chimère de son Maître...

 

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- - -

 

Révélation

Ceci est la retranscription grossière d'un évènement ayant eu lieu en huis-clos, et a pour but d'en garder la trace chronologique dans l'histoire de mon personnage. Il est évident que la nature des informations plus ou moins pertinentes qu'elle contient ne pourra en aucun cas être utilisée en jeu par des personnages n'ayant pas participé au rituel. C'est également la raison pour laquelle la fin du récit ne figure pas sur le forum. En vous remerciant chaleureusement pour votre lecture !

 

Modifié par Minho
Relecture et corrections diverses

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Le 07/04/2019 à 19:03, Shah a dit :

 

Un rayon solaire filtrait à travers la fenêtre devant laquelle tombaient une paire de rideaux d'ivoire pour se fracasser sur le plancher brun de la salle d'entretien. Un tapis circulaire aux teintes grises prenait une large place dans cette pièce et sur lui reposaient deux fauteuils en toile douce pour se faire face, au centre même d'une enceinte de murs parsemés de livres entreposés à même de nombreuses bibliothèques.

« Vos rêves sont de moins en moins logiques. »

Dans l'un des fauteuils, le corps svelte du médecin était installé confortablement, jambes croisées et mains liées sur son ventre. Son visage fin, encadré de quelques mèches de jais échappées de sa queue de cheval, scrutait son patient avec attention tandis que ses doigts pianotaient les uns sur les autres durant ses réflexions. L'œil gauche barré d'un cache en cuir, l'unique restant à la couleur bistre sondait le regard adverse avec une telle intensité qu'il paraissait sur le point de le transpercer comme un ennemi à défaire sans le moindre scrupule. En face de lui, vautré dans son assise sans aucune grâce comme un adolescent obligé de faire acte de présence lors d'un entretien, le basané soutenait sa tempe de son poing fermé tout en rendant à son homologue un regard terne.

« Ils sont néanmoins plus précis à mesure que vous les enchainez », concéda l'Albâtre avec évidence.

A cette confession, le patient releva ses sentinelles azurées sur les traits moroses de son vis à vis d'un air incertain. De son poing contre sa tempe s'échappèrent deux doigts pour venir masser sa pommette alors qu'il inspirait doucement. Un mutisme s'installa entre les deux hommes, sans que l'ambiance ne parut tendue ou refroidie pour autant. Le médecin avait cette capacité étrange et pourtant naturelle de faire durer les silences entre eux sans que cela ne soit gênant ni pour l'un ni pour l'autre. La communication semblait se poursuivre sans un mot par des regards éloquents, et parfois le basané avait le sentiment d'en dire davantage par les yeux que par les mots. De longues minutes défilèrent sans qu'aucun d'entre eux ne parle. L'Albâtre demeurait cloîtré dans la discrétion comme pour attendre un sursaut de la part de son patient, l'inciter à poursuivre et à être à son tour à l'initiative de la discussion. Ce qui arriva alors :

« J'ai l'impression que je suis en train de me perdre, confia l'homme de l'Est en reprenant la parole. J'ai l'impression de voir le monde me glisser entre les mains sans parvenir à le retenir. »

Le corps du médecin s'inclina légèrement en avant pour darder sur lui un iris terreau surmontant une mine sinistre.

« Essayez-vous seulement de vraiment le retenir ? fit-il sur le ton de l'évidence même avant de reprendre en voyant l'air sceptique de son patient. Vous vous effacez, Al'. Vous disparaissez comme une ombre sous la lumière d'un soleil au zénith. »

Le Molosse d'ébène, engoncé dans son fauteuil, ne quitta pas le semi-Elfe des yeux durant son analyse sur sa personne. C'est en silence qu'il encaissa les mots du médecin sans broncher, ne prenant pas même la peine d'acquiescer ou d'invalider les faits. Aussi, quand il reprit la parole, ce fut pour enchainer sur tout autre chose. Par mimétisme involontaire, sans doute, il se redressa contre son dossier moelleux et croisa les jambes pour adopter une attitude moins désinvolte. Ses lèvres se pincèrent brièvement le temps de les humecter, étirant la fine cicatrice qu'il portait toujours à même leur pulpe puis il prit une inspiration profonde alors que son attention se focalisait lentement mais sûrement sur ce tapis gris sous leurs pieds.

« Je n'ai pas eu l'occasion de le voir lors de ma dernière visite à Heidel. Je me suis dis qu'il était parti pour Calphéon ou je ne sais où.
— Êtes-vous allé jusqu'à sa porte ?
demanda le médecin du tac au tac sans laisser transparaître dans sa voix le moindre agacement.
Oui, j'y suis allé.
— Et avez-vous frappé à celle-ci ? enchaina-t-il le plus naturellement du monde comme si tout cela découlait d'une logique imparable.
Non. »

Un nouveau silence s'installa, bien plus bref que les précédents cependant. A cette réponse, le semi-Elfe se contenta de cligner de son unique œil sans prononcer le moindre son, comme on laisse à l'autre le temps de comprendra sa propre bêtise. Il faut avouer qu'il avait le don pour en dire beaucoup sans avoir à formuler quoi que ce soit. Malgré tout et pour continuer sur cette lancée, la Créature reprit en l'encourageant d'un mouvement de tête vers l'avant :

« Pourquoi vous n'avez pas frappé, Al' ? »

Le basané souleva lourdement les épaules en dodelinant de la tête, son regard s'évadant déjà sur les recoins de la pièce servant de décor à leur mise en scène. Tout était étrangement flou, et pourtant d'une netteté étonnante. Il pouvait clairement percevoir les bibliothèques qui s'enchainaient contre les murs pour décorer l'espace, pourtant il lui était parfaitement impossible de lire ne serait-ce qu'un seul titre, même quand les lettres étaient écrites en gros caractères. Plus loin sur sa gauche, une table taillée dans un bois sombre et verni supportait quelques feuillets jaunis et une statuette de canidé sauvage sur un petit piédestal.

« Je crois que j'ai eu peur, Doc'.
— La Peur arrive souvent quand un élément de notre entourage se fait source de stress. Ou si danger il y a.
Je ne le perçois pas comme un danger. Cela dit, je suis stressé en pensant à lui.
— Vous aurait-il mis dans l'embarras pour être ainsi la cause de ce trouble ?
demanda l'homme pâle dont l'intrigue ne se trahissait que par une infime hausse du sourcil.
Non... »

Et à nouveau ce silence qui revient pour marquer l'hésitation du Molosse encastré dans son assise. Le docteur ne parut pas s'en émouvoir à nouveau et d'un mouvement lent se laissa retomber contre le dossier de son fauteuil avant de caresser doucement le côté de son menton d'une phalange.

« En êtes-vous sûr ? Ne tournez pas autour du pot et dites-moi sans détour ce qui vous tracasse.
— Il disparaît.

Précisez ? » invita le légiste à poursuivre d'un mouvement délicat de la main après avoir cligné de son œil visible pour marquer son incompréhension.

Le Medhian se terra dans le mutisme une nouvelle fois. Il pressait son visage de sa main au niveau des joues pour masquer ses lèvres, massant sa peau de ses doigts dans une attitude anxieuse, ce que son voisin ne se lassait pas d'observer avec une lueur d'appétit dans le regard. Le médecin ne laissait jamais transparaître le moindre intérêt, ni pour lui ni pour quiconque, mais son ton aussi aimable que glacial laissait sous-entendre, de temps en temps, qu'il éprouvait de la curiosité pour autrui. Dans ce lieu baigné d'une lumière pâle mais réconfortante, la silhouette opaline du clinicien se faisait si immobile qu'il ressemblait à une statue qu'on aurait habillé pour faire office de trompe-l'œil.

« Fut un temps où, malgré la distance, je ressentais envers lui de l'angoisse, de la peur, voire même de la méfiance profonde qui m'incitait à le garder dans mon champ de vision et ne jamais lui tourner le dos, confia l'homme de l'Est en enchainant d'un murmure. Mais au moins, je ressentais quelque chose. »

L'attention du médecin dévia quelques secondes relativement courtes pour se focaliser sur le lustre au-dessus d'eux avant de revenir à lui pour rétorquer sans trouble :

« Êtes-vous en train de me dire que vous n'éprouvez plus rien à son égard ? En supposant que vous donniez ainsi raison à toutes ces simagrées impliquant une relation plus qu'ambigüe entre vous.
— Je suis en train de vous dire surtout que je ne le ressens plus
, précisa le Medhian alors que ses sentinelles de glace se relevaient pour se confronter à l'unique iris brun. Il s'éloigne même quand il est proche. Comme s'il était à des lieues d'ici, sur une autre terre. »

Non loin d'eux, un enfant passa en courant pour se réfugier quelque part dans un recoin. Si le basané suivit la petite tête brune à la peau mate comme si l'alerte avait été donnée, la Créature diaphane qui lui faisait face ne parut pas même surprise de cette présence. Et quoi qu'il était parfaitement au courant de son existence en ces lieux, il agissait comme s'il n'en avait aucune idée. Le rythme cardiaque de l'onyx s'accéléra.

« A vous entendre, cela est tragique... trancha le médecin de cette voix caractéristique des grandes vérités bien cruelles qu'il était capable d'offrir, dans son franc parler typique mais sans malveillance. Vous n'êtes pas à l'article de la mort, et vous avez tout pour être heureux. Une femme, un enfant, un mariage, une famille qui vous a pris sous son aile... Et vous pleurez parce qu'un sinistre solitaire aussi émotif qu'un trombone s'efface de votre vie ? Al', il va falloir penser à vous réveiller. Tout comme votre épouse revendiquait sa liberté, vous saviez pertinemment qu'il brandissait la sienne sans s'attacher. Il ne vous a rien juré, sinon la fin de la solitude. Certes, ce n'est peut-être celle que vous espériez, mais promesse il y a eu, promesse a été tenue. Que vous faut-il de plus, dites-moi ? »

Le patient réprima un soupir qui gonfla néanmoins sa cage thoracique de lassitude. Mordant l'intérieur de sa joue tandis que son regard s'égarait dans un recoin de la pièce où il était sûr et certain d'avoir entraperçu à nouveau la silhouette chétive du gosse à son image, ses doigts commencèrent à marquer le rythme d'un galop incertain sur l'accoudoir qui soutenait son bras.

« Vous manque-t-il, Al' ? »

Et le Medhian hocha la tête à cette question.

« Est-il digne de confiance ? enchaina le scientiste comme l'on poursuit un questionnaire.
— Je crois que oui.
— C'est une réponse un peu hasardeuse pour définir quelqu'un censé vous manquer. Est-il tendre avec vous ?
— Certainement pas
, répliqua le basané en roulant des yeux comme si l'idée était parfaitement saugrenue. Il ne m'épargne en rien.
— Dans ce cas, vous encourage-t-il dans la voie qui est la vôtre ?
— Oui et non. Cela dépend de la voie.
— Pouvez-vous compter sur lui dans ce cas ?
fit le médecin avec pragmatisme.
— Je ne sais pas.
— Mais vous l'espérez, n'est-ce pas ?
»

Le Molosse acquiesça d'un mouvement de la tête sans répondre cette fois oralement.

« Vous me décrivez une personne assez étrange, Al', nota alors le scientiste en costume cintré comme l'on fait un premier bilan d'une séance. Je ne comprends pas en quoi il vous manque s'il ne possède aucune qualité dans ce que je vous ai demandé. Qu'a-t-il de si spécial dans ce cas pour que sa place délaissée vous fasse ressentir un tel vide ?
— C'est un con. Autant que je peux l'être
, murmura son homologue en reposant doucement sa joue contre son poing. Mais j'ai de l'estime pour lui. C'est mon ami. »

Les deux hommes se regardèrent alors un moment sans mot dire, assis l'un en face de l'autre dans ces larges fauteuils confortables au milieu de cette pièce soigneusement rangée. De l'autre côté de la pièce, caché derrière une longue tenture magnifique aux teintes violettes et dorées, le petit garçon observait le duo sans oser approcher.

 

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( Par l’extrême-ment talentueux @Ikhlas que je remercie encore pour son soucis du détail et sa patience avec mes requêtes ! )

Modifié par Minho

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Révélation

Magnifique travail. Un soucis des détails et une maîtrise de la couleur — et du crayonné — qui s'améliore à vue d'œil. Tout simplement sublime, bravo à toi @Ikhlas! Je suis particulièrement fan de l'opposition entre la lueur bleutée émanant de la fenêtre et celle plus chaude et rougeoyante des bougies. Un grand bravo.
Point bonus au personnage en lui-même qui reste une référence. +1

 

Modifié par Shah

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Chapitre XX : "Insomnie."

Il s'était bien souvent, par dépit, ou par circonstances insolites, retrouvé à passer des nuits dans des lieux incongrus. Mais celle-ci était une première en son genre. Au dessus de sa tête, il pouvait observer, d'un oeil distrait, les énormes poutres portantes d'une toiture millénaire. Les illustres ouvrages de bois grinçaient sous les coups répétés de la pluie et du tonnerre qui s'échouaient sur les tuiles usées du bâtiment. Par endroits, un interstice minuscule laissait filtrer un rayon de lune à travers le grenier et dans son halo, un filet de pluie semblait descendre sur un tapis argenté. L'endroit était à la fois ordinairement calme, et intensément bruyant. Cette demi-mesure il la connaissait bien, c'était le reflet du statu quo de son existence toute entière. Le compromis permanent qu'il semblait avoir fini par adopter, entre tout et son contraire. Cette fois ce fut le silence morne d'un grenier, et les complaintes hurlantes d'un vent puissant qui venait faire trembler les fondations vieillissantes de l'Orphelinat. À l'autre bout de la pièce, qui n'en était pas vraiment une plus qu'une sorte de capharnaüm antique, il pouvait discerner par moments succincts, sous les impulsions lumineuses de quelques éclairs violents, les silhouettes de ses collègues allongés. Eux non plus ne dormaient pas, sans doute partageaient-ils ce moment hors du temps, bercé par les plaintes du bois meurtris et des vieilles briques, pour faire quelques bilans silencieux de leurs vies respectives. Il se plaisait à penser qu'il n'était pas seul à jouir de moments d'introspection si intenses dans des circonstances si peu adéquates. Bien que l'idée de se trouver, une fois de plus, du côté des anormaux ne lui déplaisait pas non plus. L'impact mât et régulier de quelques gouttes qui s'échouaient sur la surface moite du plancher rythmaient son souffle atone et blanchâtre et envoyait à travers l'obscurité un minuscule nuage de poussière fantomatique. Sous ses épaules, un monde entier sommeillait désormais, tant d'âmes ingénues, allongées si près, dans leurs dortoirs, côte à côte, les yeux clos. Tant d'esprits purs, encore inviolés par les affres occultes auxquels ils étaient les seuls à faire face. Tant de visages ronds, et d'yeux étoilés, tant de joues cramoisies, tant de fossettes, tant de sourcils arqués par un sommeil profond et plein de rêves. Tant d'aubes, tant de passés encore à construire, tous rassemblés quelques mètres plus bas, sous sa garde. La sienne. Celle de la créature qu'il était. Celle du monstre dont il croisait chaque matin le reflet morne et pâle. Comment, après toutes ses années à haïr le genre humain pour ce qu'il avait fait de lui, s'était-il trouvé là, sous la toiture misérable d'un orphelinat, caché comme un clandestin au milieu des vieux bancs et des meubles déliquescents d'une vie ou deux, à monter la garde sur une quarantaine de ces créatures qu'il avait appris à mépriser ?

Il ne pouvait pas dormir, pas parce qu'il lui était impossible de trouver le sommeil dans de si lugubres circonstances, elles lui étaient en réalité plus familières qu'il n'aurait souhaité l'admettre, mais parce qu'à chaque fois qu'il fermait les paupières, cette image revenait hanter son esprit. Elle était là depuis quelques semaines déjà, imprimée sur la surface de sa rétine comme si elle avait été marquée au fer rouge pour le punir, lui rappeler toujours l'impie dévotion à laquelle il s'était abandonné jadis. Son visage impérieux le fixait à chaque fois qu'il sourcillait, son visage ne le quittait plus, ces traits anguleux, ces yeux verts bouteille si intenses et durs, ces lèvres charnues qui ne souriaient jamais, cette voix rocailleuse qui l'avait tourmenté mille fois. Et pourtant, pourtant quelque chose de doux l'accompagnait toujours, quelque chose de si apaisant qu'il semblait pouvoir se laisser partir en paix sitôt qu'il fermait les yeux. Il en éprouvait un dégoût profond pour lui-même, lui qui avait tant lutté pour s'en défaire. Qui avait malgré-lui exposé tant d'esprits si affûtés à la folie misérable de son fort intérieur pour y parvenir et qui, ce soir, comme tous les précédents, ne pouvait s'empêcher de songer à son bourreau avec une forme d'affection si profonde et si douloureuse qu'elle semblait capable de lui faire jaillir les tripes à tout moment.

Entre chaque coup de tonnerre, elle venait se glisser sournoisement à son oreille, encore et encore, cette maudite voix, ce maudit murmure, le souvenir damné de cette caresse d'un soir, du revers d'une main glacée qui l'avait fait souffrir autant qu'elle l'avait apprivoisé.

~

 

 

 

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Chapitre XXI : "En un regard."

Révélation

 

Il était rentré les bras chargés de vélins ce soir-là, il n'attendait personne, et bien qu'il eut par la force du temps l'habitude de trouver son local vide lorsqu'il en franchissait le seuil, il ne fut pas réellement surpris, en poussant d'une épaule la lourde porte déverrouillée, d’apercevoir la silhouette de basane se redresser subitement d'un air contrit en cachant maladroitement l'un ou l'autre méfait qu'il avait pu - encore - accomplir en son absence.

Adossés l'un face à l'autre dans l'étroit cabinet médical désormais plongé dans une semi-pénombre aux chandelles mouvantes, séparés par une table, ils avaient rompu le silence quiet des lieux pour entamer malgré eux une valse bien dangereuse.

"Oh, il vous le dira s'il ne veut pas vous rencontrer, en effet." acquiesça le médecin, d'un air austère. "Sont-ce là les seuls projets dont vous souhaitiez me parler, Keharqta ?" il avait abandonné les archives rapportées en vrac sur la table d'auscultation et considérait son colocataire d'un œil fade et alangui par une journée de permanence au dispensaire voisin.

"Oui." avait répondu la figure halée qui lui faisait face, d'un air ferme et impérieux. "Je suis encore à un tournant de ma vie, et je vais avoir à faire des choix. J'en ai déjà fait certains, la plupart en réalité, mais je vais devoir m'y tenir. Pour cela, vous savoir ... avec - il avait donné à ce mot un ton particulier - moi me rassure, Wander. J'ai besoin de votre aide, et cela se traduit par une écoute." 

Le médecin l'écoutait d'un air distrait et lointain, cintrant d'une main flegme le rebord lisse de son bureau pour y faire danser le bout de ses doigts opalins en silence.

"Une écoute..." ajouta-t-il alors en rendant à l'albâtre un regard équivoque. "Que vous m'accordez bien malgré-vous. Je sais que je suis envahissant."

C'était un pléonasme. Wander secoua la tête avec lenteur en laissant échapper un fin filet d'air tiède entre ses lèvres. "Vous l'êtes parce que je le tolère. Si un jour cela devait ne plus être le cas, je vous prie de croire que vous en seriez le premier informé, mon cher." Il haussa brièvement les sourcils pour appuyer le propos, avant d'ajouter, d'un ton nonchalant, érigeant après cette confidence une nouvelle barrière symbolique entre eux-deux. "En outre, j'ai envisagé récemment d'adopter un chien pour avoir de la compagnie. Vous faites finalement très bien l'affaire... à défaut." Le ton avait été copieusement nimbé de cynisme et était sorti de sa bouche comme une lance affûtée et glaciale.

Mais cela n'avait fait qu'attiser la bête et il vit son interlocuteur étirer un sourire pernicieux et revanchard avant d'agiter vulgairement le bassin comme un animal. Bien qu'il s'en soit trouvé désabusé, il se contenta de le fixer longuement pour lui infliger le reflet de sa bêtise et la lourdeur de son jugement silencieux.

Cela n'avait pas suffit.

Le coupant alors dans son élan, Wander ajouta, d'un ton proche du mépris. "Je prend un certain plaisir à vous voir remuer la queue de bonheur lorsque je rentre chez moi." Et bien qu'il eut tenté ce faisant de mettre un frein sévère à l'élan de son congénère en lui assenant le coup de grâce, il avait obtenu en retour une réponse parfaitement inattendue qui manqua de peu de le déstabiliser.

Keharqta s'était subitement arrêté, et avait contourné la table pour s'approcher de lui.

"Puis-je savoir, Wander, en quoi il vous est si plaisant d'avoir un envahisseur comme moi dans votre logis ? Quand ce n'est pas directement dans votre propre lit..."

Il avait mit le doigt sur quelque chose et il le savait. Il était désormais planté droit face à Wander, à quelques centimètres de son visage, et le fixait avec un sérieux inhabituel. Wander laissa peser un silence oppressant.

"L'absence de Maitre laisse un vide qu'il n'est pas aisé de combler, ni pour la chimère, ni pour le loup. Et ce, en dépit des occupations éreintantes qui nous accaparent jours et nuits. Une rustine ne sera jamais qu'une rustine, mais vous voir me rappelle à ces choses qui font défaut." Et avant qu'il ait eu le temps de s'en féliciter, Wander avorta toute forme de victoire chez son interlocuteur en ajoutant aussitôt d'un ton impérieux "Ne vous en enorgueillissez pas pour autant."

Keharqta avait lentement plissé les yeux, sans doute s'attendait-il au retour de flamme que Wander avait pour habitude de lancer sitôt qu'il évoquait, de près ou de loin, quelque chose d'intime. Il paru suspicieux.

"Je ne suis pas sûr de comprendre à quoi vous faites allusion par ces choses. Je pensais, au mieux, être pour vous une distraction. J'étais loin d'imaginer pouvoir combler quoi que ce soit." Qui l'aurait pu ? Qui aurait pu songer pouvoir assouvir, même un peu, l'insatisfaction permanente de la créature, la solitude mordante qui l'habitait, la nostalgie brute qui animait chacun de ses pas ? Personne. Et surtout pas quelqu'un comme Keharqta, et pourtant.

Wander se senti obligé à nouveau de modérer ses propos, faisant derechef un pas de côté, symbolique, en rétorquant. "Oh, vous me divertissez, je vous rassure. Mais s'il ne s'agissait que de cela, vous n'auriez aucune chance de finir dans mon lit."

Le molosse basané fronçait désormais les sourcils. Il s'était encore approché, et fixait  avec intensité le cache-oeil qui ornait le visage funeste du médecin. Le creux léger de sa joue trahissait une forme de nervosité, Wander pouvait la sentir. Il se mordait déjà les lèvres en approchant lentement sa main de l'ornement. Il savait qu'il ne devait pas. Il savait que c'était impertinent et dangereusement létal de contrarier le médecin. Il arborait cette expression interdite de l'enfant qui s'apprête à faire quelque chose qu'il n'est pas supposé faire.

"Je vous rassure, dans ce cas ?" avait-il demandé, désormais à quelques centimètres à peine du visage morne et impassible du chirurgien. Il ne pouvait pas s'en empêcher, il était impertinent.

"Je vous l'ai dit cent fois, il y a en vous une flamme que je ne peux qu'observer avec envie, depuis les limbes déliquescentes de mon esprit." C'était un aveu, et il ne lui plaisait pas d'avoir à le faire, mais c'était aussi une mise en garde. Persuadé que Keharqta n'irait pas au bout de son idée, il n'avait pas bougé d'un iota, et le regardait avec dureté approcher la main de son visage, encore et encore.  "Vous êtes intense, sot, impulsif... - cracha-t-il presque avant de soupirer d'un air atone - Vivant, pour deux." Ne le voyant pas s'arrêter il poursuivit. "Je me repais de vos échecs, de votre sort, je me languis de vos pertes et de vos chutes." et un ton plus bas. "Je me nourris de vos rires excentriques, de vos narquoiseries, de vos impertinences, de votre lumière. Je les effleure un peu à travers vous."

"Oui, vous me l'avez dit cent fois, mais je vous le redemande, maintenant que vous avez été libéré. Et puis, j'avoue que j'aime vous l'entendre dire." Keharqta caressait déjà du bout de l'index la surface drue du cuir qui recouvrait l’œil gauche du médecin. "Ainsi, je me sens un peu moins inutile." Il souriait, cet arrogant.

L'évocation de cette liberté avait ouvert une porte qu'il sembla impossible de refermer. Wander soupira.

"Je ne répond plus d'aucun Maître sinon celui que je désigne, il est vrai. Mais rien d'autre n'a changé. Ni le vide, ni l'obscurité, ni la mort, ni la chaire souillée, ni le sang vicié, ni les tourments, ni la solitude." Il planta son œil terne dans celui de Keharqta, tranchant à nouveau avec austérité. "La seule différence, c'est que si je devais vous tuer aujourd'hui, je le ferais parce que j'en ai envie, et non parce que mon Créateur m'en a susurré l'ordre."

Keharqta s'était enfin arrêté de bouger.

Wander poursuivit. "La nuance peut sembler anecdotique, mais elle ne l'est pas." Il avait tenté par ces mots, dont il pensait chaque syllabe, de rappeler le basané à sa véritable nature, de couper court à toute idée qu'il aurait pu avoir, d'amputer à la racine toute graine erronée qu'il aurait pu planter par mégarde dans l'esprit de Keharqta.

Mais il était déjà trop tard.

"Je crois, au contraire, que je connais mieux que personne le vrai sens de cette liberté factice, et vous le savez..." Il dénoua d'un geste le filin de cuir souple qui retenait le cache oeil, murmurant. "Vous, vous êtes, indéniablement, irrévocablement...Complètement paradoxal."

Wander avait aussitôt détourné le regard, et fixait désormais avec dureté le sol à ses pieds lorsqu'il répondit.

"C'est sensé." Il plissa un instant les paupières avant d'ajouter d'un ton monocorde, songeur. "Je suis l'incarnation même du concept de paradoxe. Une créature à la fois morte et vivante, une machine vierge et apathique, pourtant capable de discerner chez l'autre la moindre émotion. Un monstre traquant ses pairs. Un prédateur mortel, qui œuvre à préserver la vie par la médecine. Un animal sauvage, pourtant domestiqué. Une marionnette occulte, dépourvue de fils."

Il ne pouvait pas voir l'expression que Keharqta avait eue à ses propos, car il avait détourné les yeux avec hâte.

"J'ai beau le savoir, étrangement, ce n'est pas ce que je vois. Vous êtes une Ombre, Wander. Vous me donnez cette impression que donnent ces choses obscures qui, une fois la nuit tombée, rampent au sol et glissent dans votre nuque. Quand vous pensez être seul, mais que vos instincts vous hurlent le contraire. Vous êtes sombre, et froid comme la Mort, Wander. Et vous me faites peur."

Wander avait alors baissé sa garde. Il avait peur. Il ne ferait rien de stupide. Il pouvait être audacieux, mais il ne serait pas inconscient.

Il s'était fourvoyé.

D'un geste impérieux, Keharqta s'empara soudainement du menton effilé de Wander, et le redressa sèchement vers lui en ajoutant, dans un sourire.

"Comme la Mort vous m'effrayez, Wander. Et comme la Mort, vous me rassurez."

Et son regard barbeau plongea droit dans celui du médecin...

 

~

 

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