Ikhlas

[Fiche] Ikhlas

13 messages dans ce sujet

Après tant d'années passées si loin de ces contrées qui l'avaient vu naître, après toutes ces errances en travers du monde, les souvenirs ternis semblaient lui revenir avec plus de clarté. Des visages effacés, des noms perdus, des lieux oubliés. Ils s'extirpaient des profondeurs obscures de sa mémoire, comme des artefacts qu'il n'espérait plus revoir. Effrités et parfois brisés, ils renaissaient pourtant des cendres de son passé.

Plus que jamais, planant au dessus de lui et baignant sa pauvre âme d'une vive et réconfortante chaleur, il ressentait Sa présence. Dieu lui disait qu'il était temps de reprendre le chemin de l'Est, de fouler une nouvelle fois les dunes de sable lisse et de s'abreuver encore de l'eau du soleil. Dieu lui disait qu'il était prêt, qu'il avait bien employé son temps et que l'attendait sa récompense, sur ces terres lointaines où il marchait autrefois.

Pourtant, se découpait devant ses yeux les silhouettes noires aux iris d'enfer. Brumeuses, imprécises, il entendait trop bien résonner dans son crâne le grincement d'une poignée de rires glaçants.

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Il était seul. Le désert s'étendait à l'horizon comme un océan d'ocre et de blanc. Il était nu sous le soleil brûlant, exposé à la morsure d'un astre qui s'obstinait à faire chauffer ses articulations. Sa peau craquait comme le vieux cuir que l'on torture, tombait comme la mue d'un serpent et à chacun de ses pas vers la cité d'or, il savait qu'il abandonnait un peu plus de lui-même, avec un peu plus de douleur.

Où étaient-ils donc tous partis ? 

Les oasis silencieuses ne bruissaient plus des rires rauques de ces nomades de passage, ni des ordres gueulés par un marchand pressé de traverser le grand Erg. Les longues feuilles des palmiers, secouées par le vent chaud, murmuraient autour de lui, accompagnées du clapotis chantant d'un étang que toute vie avait déserté. Le sable se soulevait sous ses pieds, nuages de poussière éphémère, s'accrochant aux brûlures de ses talons meurtris. Inquiet, il avançait toujours sous les rayons de lumière, cherchant celui qui pourrait lui expliquer la raison pour laquelle ses semblables l'avaient laissé seul dans un monde désolé où plus personne ne respirait. 

Perdu et abandonné, il cherchait son père, dans ces limbes étouffantes où il demeurait prisonnier. 

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Les sons revinrent en premier. Le clapotis de l'eau sur les rochers, le brouhaha d'une rue animée, le cahotement guttural de deux paires de roues sur un chemin caillouteux. Et les voix. De nombreuses voix dont les mots murmurés où hurlés restaient pourtant dénués de sens. Comme des échos lointains, comme des morceaux de réalité auxquels il peinait à s'accrocher. Épuisé par l'effort déployé pour comprendre qui ils étaient et où on l'avait traîné, il finissait toujours par lâcher prise et sombrer dans son cauchemar désolé. 

Puis, les odeurs. Le parfum brûlant du blé séchant sous un soleil d'été, l'odeur du bétail, de la pluie sur les pavés, la pestilence âcre de la vase puis les langueurs iodées du vent océanique. Milles sons et milles odeurs, des plus désagréables aux plus délicats. Bruissement de feuilles, glapissements d'oiseaux ou les remugles bourdonnant d'une vieille carcasse en décomposition. Des bruits et des odeurs de villes et villages en pleine ébullition, se succédant aux bruits et odeurs de campagnes tranquilles. 

Il avait plusieurs fois senti des mains le toucher, avec effroi, avec désarroi, il avait cru venir le moment du jugement ultime, il avait cru sentir les serres meurtrières des démons de l'enfer le palper à la façon dont on examine la qualité du dîner. Mais ces mains avaient été douces, paisibles, agréables comme des caresses coupables. On l'avait réparé, recousu, brossé. On l'avait peu à peu aidé à sortir du sinistre cloaque où il s'était tenu prisonnier. 

Mais même si chaque jour lui offrait quelques instants de répit, même s'il se fatiguait à ouvrir les paupières une poignée de secondes, pour n'y voir que les contours flous des choses imprécises qui l'entouraient, le désert vide et dépeuplé, silencieux comme le tombeau de tous ses regrets, continuait de ferrer sa proie d'une froide et puissante poigne.

 

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Les buissons saignaient. Ils saignaient, leurs surfaces piquées de gouttes écarlates, en bruissant désespérément dans le vent frais. Parfois, ils secouaient leurs broussailles pour laisser tomber sur le bas côté de la route quelques feuilles mortes. A l'image d'un coin de peau déchirée qui se détache doucement de la surface d'un corps en lambeaux. Au dessus des taillis, les bouleaux et les cèdres frissonnaient en pleurant des larmes d'un jaune vif ou d'un orange inégal. L'automne. Il lui semblait entendre les plaintes de cette nature mourante qui, bientôt, n'aurait plus de dignité et de feuilles à faire frémir. Dans peu de temps, elle exposerait sa nudité au froid mordant de l'hiver, endormie et silencieuse comme un cimetière. Il aurait voulu qu'elle reste encore un peu, cette verdure splendide qu'il avait préféré à la brûlure du désert. Il voulait qu'elle cesse de pleurer comme une éventrée sa belle toison grasse et épaisse qui tombait comme la mue d'un serpent. Pauvre Femme, pauvre Nature, pauvre Martyre du temps qui passe, qui passe et qui passe encore. Et lui au milieu, spectateur aphone, invisible et se chagrinant avec elle, aussi impuissant qu'un enfant au milieu d'un champ de bataille sanglant. 

 Au loin, les contours épineux de Calphéon se dessinait dans la grisaille de cette fin d'après midi. Avec ses tours et ses clochers comme des javelots lancés à l'assaut du ciel, la cité prenait l'aspect d'un monstre grotesque, une entité de pierre pâle qui voulait manger le monde pour satisfaire un appétit sans fond. Et même après toutes ces années la sensation de pénétrer dans le vendre d'une bête, à chaque fois qu'il posait le pieds sur le premier de ses pavés, persistait à lui tenailler l'estomac dans un étau. Comme s'il savait d'instinct qu'un jour, la cité le mangerait lui-aussi en le faisant disparaître dans ses entrailles glacées. Glacées comme l'hiver qui venait en rampant, chaque jours un peu plus, en apportant avec lui son souffle froid et son manteau de gel. Les chemins s'encombraient déjà du passage de chariots où s'entassaient des piles de rondins, rangées et alignées avec une précision martiale, destinées à alimenter les quelques milliers de cheminées, qui n'allaient pas manquer de tourner à plein régime dans moins de deux mois. En hâte, on garnissait les dernières granges des provisions ramassées à la fin de l'été, on préparait les pâtés, les charcuteries et les viandes séchées, on stockait le blé, la farine et l'orge dans la crainte de manquer encore de pain, dans la peur de ne pas passer la nouvelle année. Les vestes de grosses laines sortiraient bientôt des armoires tordues, avec les écharpes et les gants de tricots peut être un peu mités depuis l'an dernier.

Encore un automne mourant, encore un hiver mordant. Il se baissa et ramassa dans la terre du chemin une feuille de cèdre couleur de grès. Rugueuse et légère, elle craqua entre ses doigts comme un antique parchemin, puis elle s'effrita et, finalement, tomba en poussière à ses pieds. Lui savait qu'une longue saison de travail l'attendait. Quand les autres resteraient au chaud en attendant les floraisons du printemps nouveau, il descendrait profondément sous la terre pour s'engager dans d'aveugles tunnels et veillerait sous le vent glacé les ombres tapies dans l'obscurité. La fin de l'année, le temps des loups, des mausolées de roches et le suprême empire des horreurs.

Il chercha Dieu dans son cœur, avec sa chaleur rassurante et sa présence éternelle, et s'engagea sur les premiers pavés de la ville en tâchant d'oublier l'étau qui revenait lui pincer le ventre. Quelques brins d'herbe poussaient toujours entre les pavés, malgré les efforts de l'Homme pour domestiquer ce qu'il craignait. Il observait son chemin qui s'allongeaient en une ligne sinueuse pour s'enfoncer finalement au cœur de la ville. Une langue. Voilà à quoi cela ressemblait. Une longue langue monstrueuse de petites pierres plates et boueuses. La longue langue mouillée d'un énorme monstre affamé.

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Derriére.jpg

" Était-ce une étrange forme d'égocentrisme qui venait avec l'âge ? Était-ce la proximité de l'inéluctable qui vous poussait à intérioriser, occulter ou chasser de votre tête les catastrophes majeures ? Serait-ce qu'une constitution fragile, un mécanisme de défense, un instinct de survie prenait le relais ? "

"Juste un regard" - Harlan Coben

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La fille tendait toujours ses mains en coupe au dessus de sa tête. Le mélange odorant de la crasse et de la sueur s'échappait d'elle sans qu'elle en soit peut être consciente et ses doigts, noirs de saletés, crouteux de terre sèche, se couronnaient de bien tristes ongles fendus et jaunâtres. Elle portait une guenille défraîchie par le temps où l'on reconnaissait les vestiges d'une étoffe de qualité. Ses poignets fins laissaient distinguer l'os saillant et menaçants de percer le fragile épiderme. La fille tremblait comme une feuille secouée par la brise... Peut être de froid, peut être de faiblesse, ou peut être de honte ? Elle dissimulait son visage sous une large capuche élimée d'où s'évadaient tristement de longues mèches d'un blond douteux. Elle gardait la tête basse et ses yeux, jamais, ne se posaient sur les badauds.

"Merci." Répondait-elle d'un ton faible et mécanique lorsque le poids d'une pièce atterrissait dans le creux de ses mains. Rien de plus, rien de moins.

Elle était toujours là, à sa place, chaque matins à partir de cinq heure. Elle arrivait de nulle part, comme une ombre, la plante de ses pieds nus avançant avec indifférence au milieu des ordures, des flaques de boue ou des petits cailloux calcaires. Elle dépliait sa couverture de laine trouée lorsque les premiers rayons du soleil effleuraient les toitures humides de Velia, s'asseyait doucement et contemplait l'horizon. Parfois une demi-heure, parfois un peu plus, cela dépendait des jours. En été, il lui arrivait de s'endormir ainsi les bras enlaçant ses jambes repliées et la joue affalée contre son genoux. La brise marine faisait parfois danser autour de ses jambes grêles et nues, le tissu de ses larges jupes. C'était indécent et pourtant, personne ne semblait s'en apercevoir. Rêvait-elle d'un passé plus somptueux ? Rêvait-elle d'un avenir moins misérable ? Dans ses yeux noirs et silencieux, qui se posaient souvent sur l'étendue obscure de la mer, ne brillait jamais la lueur de l'espoir.

Un matin d'hiver, elle disparue. Sans crier gare, elle s'envola comme un souvenir. Et sur la couverture de laine trouée étendue par terre, encore chargée de son parfum de misère, ne subsista rien d'autre d'elle qu'une mèche de cheveux sale et une longue plume immaculée.

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La maison vide n'était pourtant pas silencieuse pour autant. Des chuintements, des clapotis, les gémissements des spectres pendus le long de la courtine, le claquement régulier de quelques aiguilles d'horloges... Sourds mais audibles, ils étaient de ces sons assez discrets pour ne pas attirer l'oreille immédiatement. Un constant bruit de fond, le miroitement d'une vie suspendue dans le temps.
Le valencien dans son palais de poussières écoutait les murmures environnants des murs de ce qui était maintenant sa prison. Gardien immobile et servile du savoir en ces lieux, la seule chose qui lui permettait de savoir qu'il n'était pas encore tout à fait mort, pas encore tout à fait éteint, n'était rien d'autre que la sensation douloureuse de la pierre de son cœur. Fendue d'un coup d'épée, effritée sur les bords, elle reposait sur son âme avec le poids d'une enclume. L'ongle de Dieu continuait de gratter sa surface avec une lenteur tenace, creusant plus profondément encore à l'intérieur, à la recherche de ce qu'il lui restait d'espérance.

Pour la première fois de sa vie, il doutait réellement d'avoir encore le courage de se relever des tourments qui, secrets, torturaient son esprit et son corps. La mélancolie de sa nature revenait hanter son existence pour le priver de sommeil et plus que jamais transformer en cendre toute nourriture sur sa langue. Insatisfait, profondément frustré, le manque ne le quittait plus vraiment, cette sensation d'avoir joué pour la toute dernière fois et d'avoir tout perdu à jamais. La pyramide de ses regrets chaque jours devenait plus haute, plus menaçante et bientôt, elle semblerait infranchissable. Il s'éloignait de Dieu à mesure qu'il débordait comme une cuve d'eau trop pleine, Sa lumière paraissait rétrécir encore et encore, risquant de le priver de soleil. Les ombres de son passé et de son présent s'épaississaient, l'empêchant de distinguer un possible avenir. Où serait-il demain ? Combien de temps encore pourrait-il résister aux assauts des vents glacés de la mort ? Vieux dans son âme, usé dans son corps, il agonisait en silence au fond de lui, persuadé d'être en chemin vers le Néant.

Mais ceux qui comptaient sur lui, ceux qui l'observaient avec des yeux attentifs et pleins d'espoirs, ceux qui attendaient qu'il courbe le dos pour pouvoir se reposer un moment du poids de leurs fardeaux, les rires et les larmes, les sourires et les soupirs de ses semblables... Le rappelaient à l'ordre et à la tâche, auprès de ce destin qu'il avait volontairement choisit.
Aussi, le vieil homme qu'il était devenu, prit la décision d'aller là où tout avait commencer, peut-être un siècle plus tôt. Lorsqu'il tourna la clé dans la serrure de son palais de poussière, l'horizon sans limites, qui l'attendait, sembla lui susurrer la musique d'autrefois. Le matin éclatant, accueillant, lui tendait ses bras en rayon de lumière.

Il s'y précipita.

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Le passé n'était plus. Quelques fantômes, quelques ombres mouvantes, quelques visages fendus dont lui seul pouvait encore se rappeler. Le souvenirs fade de sentiments forts éprouvés un jour, ces choses qui lui manquaient. Plus clairvoyant peut-être était-il, mais l'émotion du vide, de cette solitude immense l'accompagnait maintenant partout. A plus forte raison au milieu de ce désert qu'il aimait autant qu'il redoutait, puisque c'était précisément là que se trouvaient ses premières pertes, ses disparus à lui.

Le fait de se trouver là, tout à coup, sous l’œil plus affuté d'Aal, baignait son esprit d'un sentiment d'apaisement, pourtant tâché par cette sensation d'avoir encore tout abandonné derrière lui. Il était nu et personne d'autre que Dieu ne pouvait voir le champ de désolation qui l'habitait.

Il se durcissait, il le savait. Il le sentait. Avec le Temps, avec l'âge filant, il se rapprochait de ses origines, voyait la folie dans son sang surgir des marais nauséabond de son passé, de son présent et de son avenir. Y avait-il seulement un avenir pour lui, quelque part ? N'était-il pas simplement là comme une statue friable, une architecture faîte pour remplir un rôle unique et tomber ensuite en poussière ? La réalité se mêlait à la fiction, les rêves depuis longtemps n'étaient plus que de tristes cauchemars formés des images insoutenables qui ne quitteraient jamais plus son esprit.

Au milieu de ces dunes, qui n'étaient jamais les mêmes, dans ce silence brûlant, il voyait les visages de ceux qui l'accompagnaient sur le chemin, les lisait pour tenter de les comprendre, pour voir par leurs yeux ce qu'ils voyaient du monde, ce qu'ils pouvaient ressentir. Il aimait ses semblables d'un amour étrange et sincère, mais limité. Il voulait aider, faire du bien et apaiser sans pouvoir sourire. Il s'efforçait d'être quelqu'un de bien, malgré les tentations en son âme de ne plus penser à rien et de se laisser glisser jusqu'à Aal, à la fin des temps. Qui, si ce n'était son Dieu, pouvait encore lui apporter ce qu'il ne savait plus espérer ?

C'était un souffle de vie qu'il venait chercher. Un souffle de Lumière et de Clarté qui ouvrirait son âme en deux, pour le faire renaître du tas de cendres qui grandissait en lui.

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Pensée profonde.jpg

« N'est pas mort ce qui à jamais dort et au long des ères étranges peut mourir même la Mort. »

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Ikhlas_out2.jpg

"J'entrevis aussi loin que porte le regard
Les parois de jais sombre, lisses comme du verre
Enduites de la poix que le royaume des Morts
Jette sur ses rivages visqueux."

 

La chaleur estivale qui s'était abattue depuis quelques semaines sur Balenos était presque caniculaire. Si le littoral restait battu par les vents marins, le climat du sud du pays, cerclé par l'épaisse frondaison des arbres, se faisait étouffant. La nature s'épanouissait grasse et verdoyante tandis que le soleil inondait tout le jour les vastes plaines de Cron. A l'Est, la flèche floue que formait la tour du château semblait prête à percer un ciel sans l'ombre d'un nuage.
Le valencien se claqua vivement la joue de la paume de sa main et constata que la dépouille d'un moustique s'écrasait sur l'intérieur de son gant, nimbée de quelques gouttes de sang. D'un geste machinal, il s'essuya sur le revers de cuir de son manteau avant de promener son regard sur les alentours. Ici, au fond des bois, l'atmosphère se couronnait d'une moiteur qu'aucune brise ne venait altérer. Il y faisait presque nuit tant la voûte barbue des arbres s'épaississait pour ne laisser filtrer que quelques rares rayons de soleil. L'air embaumait la résine et le sapin tandis que favorisés par la touffeur des lieux, champignons et insectes pullulaient.

Ikhlas avait chaud et sentait la sueur abonder sous ses vêtements. C'était bien ces chaleurs humides et moites qui lui étaient le plus désagréables. Sous ces latitudes, le temps jouait avec ses nerfs et la fièvre qui gagnait l'arborescence de son environnement paraissait l'engourdir tout entier. A nouveau, le valencien chassa d'un revers de gant la transpiration qui lui piquait les paupières. Contre ses mollets, il sentait les flancs du cheval s'ouvrir et se fermer sous le rythme d'une respiration forte comme un soufflet de forge. L'animal, qu'il s'était finalement décidé à nommer Ramhetep, avançait d'un pas tranquille sur l'absence de sentier. L'équidé avait le pas sûr, qualité qui avait sans doute contribué à le doter d'un nom, mais son échine basse trahissait sa fatigue. Sans cesse, il secouait la tête d’agacement pour chasser les insectes qui s'agglutinaient impunément sur ses cils ou chatouillaient ses naseaux. C'est aussi grognon l'un que l'autre que cavalier et monture tachèrent de se frayer un passage entre les broussailles, tantôt giflés par les branches basses ou tantôt accompagnés du bruit spongieux d'un champignon éclatant sous le poids d'un sabot.

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Les troncs des arbres s'épaissirent et s’allongèrent plus haut encore et bientôt, il n'y eut plus aucune tâche de clarté solaire capable de percer le plafond feuillu de la forêt. Les parfums presque abrutissants de résine et de sapin s'élevèrent en même temps que naissait l'odeur secrète et intime de la mousse couvrant les roches de bryophyte. En sentant émaner de la terre les frémissantes fluctuations d'énergies antiques que gardait jalousement le ventre des bois, le valencien sut qu'il approchait du but. Il fouilla des yeux ce paysage originel encombré et labyrinthique jusqu'à s'en donner la migraine. Son instinct éclata au fond de ses entrailles, puis ses sens s'allumèrent, s’éveillèrent progressivement, pour déplier leurs liens sans couleurs et sans visages au devant de l'espace sauvage. Le valencien sentit glisser le long de son échine ce frisson qui tentait toujours de le convaincre de faire demi-tour. Et comme toujours lorsqu'il se manifestait, il l'ignora et brusqua sa fuite en avant.

Puis... Trônant au sommet d'un tertre nu, il le vit. Le monolithe.

Roche couleur de nuit traversée de reflets rougeoyants, dressée comme la dernière colonne d'un temple oublié. D'abord, la taille lui parut modeste. Puis il envisagea la possibilité que ce fut fait exprès. Car planté au centre des bois, il était parvenu à se bannir presque entièrement de la mémoire de ceux qui avaient respirés ses dangereuses effluves. Et tandis qu'on aurait pu croire qu'il n'était rien d'autre qu'un vestige curieux laissé par l'Histoire, le totem rituel d'une religion disparue, le sang dont il était couvert et qui maculait encore les ronces de sa base semblaient murmurer la troublante vérité d'un secret longtemps ignoré.

Le monolithe sembla soudain sourire dans un reflet rouge et fugace qui révéla les hiéroglyphes dont on l'avait habillé. Ramhetep refusa solidement d'avancer plus en avant et Ikhlas mit pieds à terre dans un bruit mate. Bientôt, ses éperons s’enfoncèrent dans la pente du tertre en même temps que s’élevaient sous son crâne les litanies et le hurlement inhumain des sacrifices.

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