Dulcia

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LA VICTOIRE D'UNE JEUNE FEMME SUR LE DESTIN

 

(…) J'aimerais, ma tendre Elyssa, ici te faire part de ce que fut ma vie dans mes jeunes années. Comme tu le sais je fus courtisane, à l'âge de seize ans et dès ce moment, livrée au jugement des autres, à leur méchanceté et à leurs bassesses. Je veux avant toute chose, témoigner devant toi, que ce ne fut pas un choix conscient ou un désir de dépravation. Comme tu le sais, dès les premiers jours de mon arrivée à Heidel, je fus contre mon grès, arrachée à la vertu que l'on prête aux jeunes fille, par l'avidité prédatrice d'un homme du nom de Vittorio Cortesi.

 

Victime de ce forfait, j'aurais pu, à peine mon histoire entamée et déjà entachée par la honte, me taire et m'effacer de l'histoire du monde mais il n'en fut rien. De ce jour est né chez moi un sentiment de révolte et une volonté de lutter contre la cruauté du monde, ce que je fis en devenant ce que la morale réprouve, morale qui est prompte à montrer les femmes du doigts sitôt qu'elle se rebellent mais s’accommodant pourtant de ceux qui par leurs actes, les poussent à une telle colère.

 

Je dis en toute sincérité devant toi, que je ne regrette rien de ce choix quoi que rien ne me fut épargné dès lors. Il faut que tu saches, ma douce Elyssa, que ce ne fut pas un chemin facile et nombre de gens, motivés par le mépris, la haine ou la jalousie, m'ont insultée pour ce que j'étais. Dénués de scrupules, ils m'ont traitée de putain ou raconté les pires horreurs dans mon dos. Sans aucune honte pour les mots qu'ils proféraient, ils ont rit parfois, ont espéré pour les plus cruels d'entre eux une punition à la hauteur du prétendu crime qui était le miens. Ainsi sont et seront toujours une partie des gens, tu dois en être consciente. Ils tenteront toujours de salir ce qui brille, de rabaisser ce qui est grand ou de renverser ce qui les dépasse. Moi qui n'ai jamais commis aucun crime contre eux, qui me suis battue pour plus de justice, qui ai fait éloge de l'intelligence, j'ai eu plus d'ennemis contre moi que la majorité des criminels de ce monde. On a dressé contre mon nom, tour à tour, l'inquisition, l'organisation criminelle de la main noire, un juge de Calphéon, quelques maisons nobles, la Sainte Egide, un capitaine de Trina, des nationalistes Serendien, des adeptes de Hadum. On m'a assignée en procès pour avoir dénoncé mon viol et requis de m'exciser en place publique pour punition. Le gouvernement serendien m'a exilé pour avoir pris position contre la criminalité qui gangrenait ses rues, afin que je ne puisse plus jamais honorer mon père, ma mère et mon frère enterrés là bas. Par sept fois, on a tenté de m'enlever, par trois autres fois de me violer pour me contraindre à l'obéissance. Les conservateurs et les monarchistes ont mobilisé des prêtres, des valkyries, des chevaliers de Delphe et des forces de Trina pour arracher quelques pages de mon livre et tenter de m'infliger quelques humiliations de plus. Une femme du nom de Thalmarea s'est emparé de ma sœur pour la forcer à se prostituer et salir le nom qui est le notre. Toutes ces violences je les ai encaissées les unes après les autres. Car elles ont toujours été le prix de la célébrité. J'ai pleuré autant de fois qu'il le fallait, des nuits durant, mais chaque matin je me suis relevée pour faire face à ces gens. Je n'ai jamais capitulé ni ne me suis jamais plainte en public. Et sans jamais tenir une arme ou m'armer du moindre sort, j'ai déjoué chacun de leur plan, sans jamais rien céder. J'ai montré, parfois avec arrogance j'en fais aveux, que l'on pouvait être une femme, s'élever de la boue la plus immonde et malgré tout rayonner sur le monde avec intelligence. Ce que les hommes prenaient pour acquis, je l'ai renversé pour rendre justice à toutes celles qui n'en avaient pas eu l'occasion pour cette vie et des centaines d'autres à venir. Entends bien, ma tendre Elyssa, que je ne regrette rien. Car au-delà des douleurs, parfois cruelles, des injustices de ma condition, la vie m'a offert plus que ce que la plupart des gens n'auront jamais. Et tout cela sera à toi, un jour. Cet arbre de mon enfance piétinée, je t'en lègue les fruits ainsi que la leçon suivante.

 

Le jour venu, choisis d'être libre et arme toi de courage. N'attends aucune compassion du monde mais ne laisse jamais la haine ou le sentiment d'injustice t'envahir. Sache que l'on te mettra à bas bien des fois. Relève-toi aussi souvent qu'il le faudra et marche pas à pas dans la lumière sans jamais te retourner. Brille ! Repends l'intelligence d'un esprit éclairé et pardonne toujours à tes ennemis. Et je puis t'assurer que tant nombreux seront tes adversaires envieux, le seront aussi ceux qui se lèveront pour marcher avec toi, enthousiastes de l'éclat de cet espoir que fait vivre la revendication d'un sentiment juste. Tu les reconnaîtras. Lorsque hurlent les loups en meute dans ces moments de l'histoire où la bassesse humaine se manifeste, ils se tiennent à l'écart attendant de porter leur aide aux plus faibles, l’œil brillant d'intelligence et d'un espoir de justice. Des gens que furent pour moi, Valentinna, Onofrio Cortesi, Keharqta, Lucia Di castelli, Fabrizio, Giovanni, Modesto, Giaccomo, Tiberio, Corentin Duval, Lucian ou Velethuil. Ce sont de tels gens qui te relèveront et qui te soutiendront. Fais honneur à ce qu'ils sont et ce que je fus, en avançant aussi loin que possible, à ce courage qui nous a animé et qui pardonne toutes les lâchetés, toutes cruautés, toutes les jalousies de la masse de ceux qui ne pourront compter sur d'aussi fidèles amis.

Et plus que toute chose, ma fille, sois fière de ce que tu es. Ne crains pas le monde et oppose dans l'adversité, à chaque insulte portée, ta volonté de t'affirmer en tant que femme, tout comme je l'ai fais et d'autres avant moi. Car comme le chante la poétesse : « Qu'est ce qu'une femme ? Que possède-t-elle ? Sinon elle-même, elle n'a rien. Pour dire ce que je ressens avec sincérité, et non les mots de celle qui est à genoux, l'histoire retient que j'ai tenu contre les coups… et je l'ai fait à ma manière. » (...)

Extrait d'une probable lettre de Dulcia à sa fille, datée aux environs de l'année 303.

 

 

 

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DULCIA VOLDERONE-STRAUSI DA MONTI

 

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… le corps de Dulcia percuta la surface de l'eau avec tant de force qu'elle en eut le souffle coupé. En un instant la sensation de se sentir légère fut remplacée par l'effroyable poids de son corps englouti par les flots. Il y eut le son fracassant de l'onde, couvrant tout, puis le froid tandis que l'eau se refermait sur elle… Et enfin rien… Rien que le silence qui l'entourait dans l'obscurité des flots. Dans cette chape glaciale aux sons étouffés, sa robe ondulait, déployée en une corolle flamboyante autour de son corps inerte. La nuit rendait à l'onde cette couleur d'encre dans laquelle, la clarté de son teint diaphane, la faisait ressembler à une de ces poupées immobiles, tandis qu'elle coulait avec lenteur vers le fond…

 

 

 

« As-tu peur Dulcia ? »

 

Extirpée de ses pensées, la jeune femme releva ses yeux clairs sur l'homme qui discutait avec elle, dans la douce lumière de candélabres.

«  Tu penses à lui, n'est ce pas ?

– Oui, murmura-t-elle. »

Son comparse la dévisageait assis sur une chaise, non loin d'une table garnie de quelques victuailles et une bouteille de vin qui finissait de rendre agréable cette soirée de printemps. Depuis les battants entrouverts d'une porte de bois qui donnait sur le balcon, parvenait malgré la nuit, les odeurs évasives du printemps et le son calme du lac que bordait la demeure. En cette heure tardive, tout n'était que douceur et même loin de la capitale, rien, jusqu'au serviteur qui finissait de débarrasser les restes d'un repas, ne laissait présager que l'on fut pourtant si loin dans le sud. Flavio avait voulu sa demeure ainsi. Un petit coin de raffinement isolé au milieu d'une nature hostile. Mais malgré ce cadre paisible, elle ne pouvait s'empêcher de voir ses pensées, retourner encore et encore vers Calphéon.

D'un geste de la main discret, son hôte congédia le serviteur encore présent et ce dernier s'inclina, d'un signe de tête entendu avant de sortir de la pièce sans un bruit. Elle suivit cette ombre mouvante du regard tandis que la porte se refermait sur eux.

« Tu n'es pas obligée de le faire tu sais ? » Murmura-t-il, en approchant d'elle.

Des remords ! Les hommes en éprouvaient toujours, chaque fois qu'ils se retrouvaient à demander quelque chose à une femme. Elle pris le temps de soupirer, comme si la question ne prêtait pas à débat.

« Je suis courtisane, Flavio. Et puis… » Elle fronça légèrement les sourcils « J'ai accepté de le faire. »

Il eu un doux sourire et serra doucement la main de l'adolescente.

« Tu as grandit si vite en deux ans, Dulcia. Mais tu es encore si jeune… Dans cinq ans. Quelle femme tu seras devenu !

– J'aurais toujours peur, Flavio.

– Je ne crois pas, fut tout ce qu'il répondit avec douceur.»

Plusieurs coups sourds vinrent soudainement marteler à la porte et tous deux firent pivoter de concert leur regard vers celle ci. le tambourinement fit place à un long un moment de silence ou du moins rien qui ne puisse indiquer de manière précise la nature de leur visiteur.

« Qui est là ? »

Aucune réponse.

Sans quitter la porte des yeux, Flavio murmura doucement, sur ses gardes :

« Dulcia, qui est au courant que tu es ici  ?

– Personne, répondit-elle. »

C'était en partie vrais. En partie du moins… Quelques personnes étaient bien au courant qu'elle descendait dans le sud mais elle n'avait pas fait mention de sa rencontre avec Flavio. Une courtisane sait garder ses secrets, ne cessait de répéter la Sacra. Certes, Keharqta et Onofrio étaient assez imprévisibles pour débarquer à l'improviste en ayant traversé le territoire Calphéen de part en part – cette pensée la réconforta l'espace d'un court instant – mais le premier était avec sa « sorcière » et le second était empêtré dans ses obligations. Non, il y avait peu de chance que cette visite lui soit destinée, ce qui n'augurait rien de bon.

« Reste en arrière. » Fit Flavio en esquissant un geste vers l'un des murs de la pièce, tout en se redressant.

Elle recula, sentant dans la voix de l'homme la confirmation que tout ne se présentait pas comme convenu. Son cœur martelait dans sa poitrine tant et si bien qu'elle avait du mal à respirer… Cette maudite peur, encore ! Elle se déplaça jusqu'à sentir la surface de chaux presser doucement son dos. Elle avait atteint le mur sans vraiment s'en rendre compte et Flavio marchait déjà vers la porte pour la déverrouiller.

Les hommes sont toujours trop sûr d'eux.

Tout se passa alors si rapidement qu'elle n'eut pas le temps de crier.

Cinq hommes s’engouffrèrent dans la pièce comme un torrent se déversant par l'écluse ainsi ouverte et l'un d'eux vint, à l'aide d'un objet de bois qu'elle ne put clairement identifier, porter un coup si violent que l'arcade de Flavio s'ouvrit instantanément. Il poussa un cri déchirant et porta les main à son visage en renversant une petite table basse, dans un fracas de sons chaotiques. Le sang jaillit d'entre ses doigts et la masse agressive leva à nouveau l'objet pour le frapper encore. Les autres se ruèrent dans la pièce et ce n'est que lorsque l'un d'eux se porta sur elle qu'elle pris à nouveau conscience qu'elle se trouvait bien là, au milieu de ce spectacle horrifiant. Les odeurs, les plaintes rauques de Flavio, les mouvements anarchiques des assaillants qui se déversaient dans la pièce, tout devint irréel. Elle tenta de se décoller du mur mais des mains la saisirent pour l'y plaquer à nouveau avec violence. Elle se figea, comme on le fait, face à une soudaine agressivité.

La scène avait du se jouer en quelques secondes. Quelques secondes confuses et Flavio gisait à terre rampant pathétiquement tandis que les hommes fouillaient la pièce renversant tout, ouvrant les meubles, déversant jusqu'au contenu de ses propres affaires sur le sol. La brute qui la maintenait au mur, se contentait de la tenir immobile – Ce qu'elle faisait de toute manière très bien toute seule – et elle pouvait sentir sur elle, ce regard au yeux trop petits dans une face trop grosse. Il se dégageait de lui une odeur de vinaigre et d'ail, qu'elle trouvait fort déplaisante quoi qu'elle n'en fit pas mention. Ne pas bouger, ne pas parler, restait inconsciemment le meilleur moyen de rester en vie.

Un homme fit son entrée dans la chambre. Sa démarche claudiquait à peine, ce qui n'enlevait en rien une certaine grâce féline dans sa posture. Il n'avait pas un visage repoussant, loin de là, et hormis un nez droit, à peine trop long, il était plutôt beau garçon. C'était dire le degré de désespoir qui l'étreignait soudainement, que de penser à la beauté d'un assaillant dans de telles circonstances. Mais quitte à devoir écoper d'une violence à l'encontre de sa nature féminine, elle se prit à songer qu'elle préférait que ce soit lui, plutôt que celui à l'odeur de vinaigre. C'était complètement absurde… Mais la violence induit des réflexions absurdes.

Le nouveau venu vint surplomber Flavio qui rampait toujours au sol et, écartant les bras, il se mit a parler d'un ton courtois, ce qui ne l'en rendait que plus inquiétant.

« Flavio, fit-il d'une vois mielleuse. Comme on se retrouve, hein ? »

L'introduction manquait d'originalité.

« Tu étais en compagnie d'une courtisane ? Veuillez nous pardonner, Ma-Donna. J'espère qu'on ne dérange pas votre petite soirée romantique. »

Elle secoua la tête comme un oiseau craintif et il revint à Flavio.

« Tu avais prévu de passer du bon temps, Flavio, en oubliant de me rendre ce que tu m'a pris ? »

Il se pencha vers sa victime.

« Où sont les pierres noire de Kedrigh ? »

Flavio se tortillait à terre avec lenteur, la chair de son arcade ouverte tandis que se répandait d'entre ses doigts, le sang cramoisi qui venait maculer le plancher de bois. Il tremblait, encore sonné par le coup mais elle du lui reconnaître une certaine bravoure car concernant ces foutus pierres noires, il resta silencieux.

La pièce était sans dessus dessous et l'un des hommes de main secoua la tête dans un constat amer :

«Rien dans la pièce, Cruzo !

– Ni dans les affaires de la putain ! » Ajouta un second.

Dieu ! Évidemment qu'elle n'avait pas de pierres noires dans ses affaires !

Flavio se mit à rire doucement. Ainsi prostré au sol, il y avait chez lui quelque chose du désespoir, de ce genre de posture que l'on prend lorsque l'on sait que tout est terminé.

« Mon agent à déjà les pierres, Cruzo, fit le pauvre homme, dans un son sifflant d'une hilarité fausse. »

Cruzo s'empara de lui par le col pour le redresser sur les genoux ce qui n'augurait rien de bon. Elle ferma les yeux pour tenter de rassembler ses esprits. Il était clair que Flavio ne dirait rien au sujet de ces pierres noires. L'un des hommes fronça les sourcils et sa voix rauque s'éleva comme une évidence :

« Le serviteur que nous avons croisé ! »

Cruzo pris le temps de regarder le visage ensanglanté de Flavio avant d'émettre un rictus grimaçant.

« Prends quelques hommes et rattrapez-le ! » Ordonna-t-il à l'un de ses hommes de main. « Il ne doit pas quitter le périmètre. Va ! »

Et la majorités des hommes se rua hors de la pièce pour rattraper le fugitif. Il ne restait plus que Flavio, Cruzo, le porc transpirant qui la tenait et elle… Elle ! Pourquoi était-elle allé se mettre dans un tel pétrin ?

« Tu vas me dire vers où est parti ton agent. » Questionnait Cruzo à bout de patience.

– Tu ne le rattrapera pas… »

La réponse eu don d'énerver passablement le chef de la bande.

« Vous autres Calphéens, ne changerez jamais... »

Il y avait une profonde haine dans la voix du tortionnaire qui lui glaça le sang ! Elle respirait avec difficulté et chaque inspiration forçait l'entrée entre ses lèvres de cette odeur de vinaigre qu'elle ne pouvait plus supporter.

« Vous êtes si certains de vos plans, poursuivait Cruzo. Mais c'est terminé, Flavio ! Le conseil de Kalis ne nous aura pas deux fois. »

Le visage ensanglanté défiait son agresseur. Flavio allait mourir. Elle en était certaine à présent. La voix de Cruzo s'éleva soudainement, emplissant la pièce comme un coup de tonnerre :

« OÙ EST PARTI L'AGENT ?! »

Elle sursauta, plaquée au mur. Son coeur se serra quand elle entendit le son mat du poing qui vint percuter le visage de Flavio, celui de la mâchoire qui se fracturait. Il y eu un autre coup, un autre bruit abject de cette face que l'on martelait. Son sang ne fit qu'un tour et, dans un réflexe sans doute stupide, elle tenta de s'arracher à l'emprise de l'homme qui la tenait. Elle parvint à le dépasser sur le côté, et elle avait presque l'impression d'être en mesure de fuir lorsque la main épaisse se referma sur son poignet. Elle fut stoppée net, et l'arrêt imprima dans son élan un large mouvement circulaire qui l'envoya valser à la surface d'une table. Le meuble bascula sur le coté, la projetant au sol ainsi que les objets qui s'écrasèrent autour d'elle.

« Où tu vas ma petite ? » Fit son gardien en ricanant.

Le choc avec le plancher fut violent et elle porta la main entre elle et le plancher pour tenter par réflexe de protéger son ventre. Tout n'était plus que confusion.

Et cette violence qui emplissait tout...

Dans un coin de la pièce, elle entendait encore les sons du visage de Flavio que l'on frappait comme un vulgaire morceau de viande, ponctués des questions qui se répétaient en boucle dans un hurlement rugissant.

Où est parti l'agent ? Encore l'agent... Ces maudites pierres noires !

Cette même rengaine insupportable.

Elle ne prit même pas la peine de se relever dans la terreur qui s'insinuait de toute part jusqu'à lui donner la nausée et rampa sur le sol aussi vite que possible, le souffle de son jeune âge sifflant contre le plancher de bois. Elle sentit la main rugueuse se refermer sur sa cheville et elle fut tirée en arrière avec une telle violence que sa joue percuta le sol.

« Viens par ici ! Je ne me suis jamais tapé une putain de la République, fit la voix rocailleuse »

Elle se débattit lorsqu'elle sentit ses cheveux clairs agrippés, et il la redressa, arrachant à l'adolescente un son plaintif, presque un sanglot. Elle griffa la mains pour tenter de s'en extraire, atténuer cette sensation douloureuse.

« On dirait un petit serpent frétillant, murmura son agresseur tout près d'elle. »

L'instant d'après, il la lança avec une telle force que la courtisane traversa les battants de bois qui séparaient la pièce du balcon. Elle alla se fracasser contre la rambarde, dans l'obscurité soudaine de la nuit qui, autour d'elle, avait fait place aux lumières vacillantes de la pièce. Tremblante, elle raccrocha sa main à la balustrade, essayant sans force de se relever. Quelque chose lui criait intérieurement de ne pas se débattre, de fermer les yeux et de se laisser faire, attendre que ça passe et mourir… quelle importance ? Elle fut à nouveau saisit par ces mains – encore ces mains – et son agresseur la retourna pour la plaquer, le dos contre la rambarde. Les doigts épais se serrèrent sur sa gorge trop frêle, amenuisant le filet d'air paniqué qu'elle tentait d'expirer. Il était collé contre elle, défaisant de l'autre main le ceinturon dont le tintement contre son ventre, lui arrachait des soubresauts de contractions. Elle ferma les yeux pour ne pas voir ce visage.

Celui de Keharqta s'imposa à son esprit. C'est étrange comme l'esprit, dans certaines circonstance, tentait de s'attacher à des détails agréable.

A l'intérieur, les rumeurs du calvaire de Flavio lui parvenaient confusément.

Le bruit d'une dague que l'on sort la ramena au danger imminent qui la menaçait et elle sentit l'acier venir racler contre le tissus de sa robe qui couvrait son ventre, remontant avec lenteur.

« Je vais t'en montrer un autre de serpent, ma jolie ! » Fit la voix rauque et puante.

La lame serpenta jusqu'à la première attache qui refermait sa tenue, juste en dessous de sa poitrine et le lien de cuir céda, puis un autre juste au dessus. Elle sut avec certitude, à cet instant précis, que ce qui allait suivre était inévitable. Une autre attache céda…Une détonation retentit, lointaine et elle entendait la voix de Cruzo qui exultait depuis la chambre :

« Tu entends ça, Flavio ? Mes hommes ont eu ton agent, ils sont sans doute en possession des pierres noires à présent. »

La respiration de la brute soufflait contre son visage, tandis qu'il cisaillait une quatrième attache et sa robe qui masquait ses formes, se distendait lentement.

« Je vais enfin pouvoir boire au sein d'une courtisane. » Fit la voix rocailleuse aux accents de vinaigre.

Elle ouvrit lentement ses yeux clairs pour contempler l'image de Flavio dans l'encadrement de la lucarne. Le visage en sang, il la contemplait. Tous deux savaient qu'il était perdu. Elle eut pour lui un regard désolé et les yeux de son ami, laissèrent transparaître une sérénité qui lui redonna courage. L'ultime attache sauta, rompant les dernières protections qui préservaient ses formes trop jeunes du regard de son agresseur.

Rassembler ses esprit… ce n'était plus qu'une question de secondes.

Elle fit glisser ses prunelles azurées sur la face brutale qui s'apprêtait à se délecter du spectacle. Elle se tenait prête. Son corps se secoua d'un spasme lorsque les mains calleuses se glissèrent sous le tissus pour effleurer sa poitrine et sa respiration se coupa tandis qu'il écartait violemment les pans de la robe, jusqu'à la déchirer, exposant la poitrine à son regard. La brute, porta son regard enthousiaste sur les seins ainsi offerts de l'adolescente avant de se figer.

« Espèce de... » Murmura-t-il.

… Et entre les formes blanches de la jeune fille trônait fièrement une riche parure d'or sertie de pierres noires à l'éclat de nacre.

Il releva le visage vers elle, comprenant la supercherie et elle profita de la confusion soudaine pour basculer ses reins par dessus la rambarde.

« CRUZO, LA PUTAIN ! » Hurla la brute, qui lâchait prise

Elle rassembla alors ses pieds, pour venir pousser de toute ses forces contre le ventre de son agresseur et chavirer en arrière. Le monde tourna dans un vertige effarant. Elle cru voir Cruzo pointer un pistolet dans sa direction et elle entendit une détonation tandis qu'elle basculait dans le vide.

Et elle tomba, durant un temps qui lui parut interminable.

 

Elle se souvint dans sa chute s'être questionnée sur la définition exacte du mot « peur »…

 

… avant que son corps ne percute la surface de l'eau et qu'elle ne soit engloutit par la masse noire des flots. Et tandis qu'elle coulait lentement dans les ténèbres de la rivière, elle eut le sentiment de ne plus avoir peur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

… Cruzo et son homme de main, tous deux sur la balcon, scrutaient les flots noir qui s'étendaient au pieds de la demeure.

« Je crois que c'était elle, fit la brute à la voix rocailleuse. La Damonti... 

– Evidemment. »

Cruzo grimaça, sa main venant serrer la balustrade dans cette frustration qui était la sienne d'avoir été abusé ainsi. La brute balaya un peu plus du regard, l'onde ténébreuse qui, d'ici, ne semblait subir aucun remous.

« On n'y vois rien avec cette obscurité. Peut être qu'elle s'est noyé. »

Cruzo soupira alors et secoua la tête doucement.

« Non… Elle est ressorti quelque part. Prends des hommes avec toi et bloquez les routes. Assurez vous qu'elle ne rejoigne pas Calphéon. »

 

 

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« Aucun enfant de moins de dix ans... »

 

Dulcia avait été formelle. Les lois du sang et de la famille réclamaient vengeance pour un meurtre et Solis, avait tué jadis les parents de Keharqta. L’enchaînement de situation était donc simple : Keharqta était son époux. Les parents assassinés étaient dès lors ses parents. Elle était de sang Volderone. Tous les Volderones devaient aider Keharqta à tuer Solis et sa famille.

« Mais aucun enfant de moins de dix ans ! » Ajouta à nouveau celle qui avait été fermière, mendiante, putain puis courtisane, poétesse et qui désormais diligentait des affaires de la République pour le compte du Parlement.

Dehors, la cité d'Altinova bruissait des rumeurs chaotiques de ses habitants qui, depuis les amoncellements de bois, vendaient à ciel ouvert tout ce que l'on pouvait trouver à acquérir, de la plus simple nécessité aux objets les plus insolites. Il faisait chaud. L'hiver s'en était allé et le vent sec soufflait désormais depuis l'Est, apportant sur toute la région les relents des contrées brûlantes de Valencia auxquelles se mêlaient les odeurs d'épices de la ville. Épice était un bien grand mot, car Dulcia ne parvenait à distinguer en vérité ces dernières des émanations de ces corps exotiques qui s'abattaient dans les rues de la cité. Se détournant de la contemplation de la rue, sur la terrasse agrémentée de voile en piteux état, seule protection contre le soleil écrasant du midi, elle se tourna vers son interlocuteur.

Farkhan était un semi-bête au pelage brun rehaussé de taches plus sombres sur les joues et il y avait dans son regard, une forme de liberté de mœurs qu'elle appréciait. Sans le trouver beau –C'était un semi-bête et Dulcia n'était pas sûre de définir si un seul d'entre eux puisse être qualifié de beau– elle lui trouvait un certain charme propre au caractère étrange de cette cité. Mais plus que tout, Farkhan était un poète et il traînait souvent avec l'historien Maudi Budar. Autant dire qu'il était un ami sur qui, tout intellectuel devait compter, ici.

« Solīss neh pas ōmh a prandhr a lalejēr, Dolçë Dhamumtī. »

Comme toujours, il lui fallait un temps pour démêler l'accent médiehn. Bien sûr, ils parlaient la même langue mais les Médiehns avait une façon de prononcer les mots qui faisait injure au raffinement d'une langue civilisée.

« Je le sais, Farchianno. Mais j'ai besoin de savoir si Solis est sous la protection de Neruda Shen. »

Elle porta la coupe qu'elle tenait à ses lèvres pour faire quelques pas et s'asseoir sur le sofa qui trônait dans ce petit coin d'ombre, s'installant comme le ferait un chat, pour replier ses jambes sur le coté.

« Solis est un marchand d'armes. Neruda à fait fortune dans le commerce des armes. Je dois savoir si ils sont en liens ou si Shen le considère comme un concurrent.

– Jehme r'nessegnerē sūrh la shös, diçkrhet'mahn. »

– Ti ringrazio. »

Elle hocha la tête, rassurée et son regard clair se porta sur la ville pour en contempler l’amoncellement chaotique de baraques en briques de terre crue qui, dans la lumière éclatante du midi, écrasait les formes sous les nappes tremblantes de chaleur.

« Keh vatüfer dū fīss de Solīss ? » Questionna Farkhan curieux.

Dulcia tordit sa bouche un instant comme pour réfléchir à une réponse qui de toute façon était évidente. A leur côté un esclave –Il ne devait pas avoir plus de treize ans– agitait une grande palme pour leur offrir un peu d'air.

« Nous le ramènerons à Calphéon où nous l'élèverons comme un otage, selon la Loi. Il ne manquera de rien.

– Ilseh venghera ūn jhur.

– Sans doute... Si il réussit ce jour, il épargnera mes enfants. Si il échoue, il mourra. Ainsi va la vie. Mais ce n'est pas pour tout de suite. Et puis il est le neveux de mon époux et donc le miens, désormais. »

Elle se leva, tandis que Farkhan hochait la tête. Il en allait des règles comme d'une chose sacrée. Dieu leur offrait de se venger mais sa loi devait être respectée. Et sa loi imposait : Aucun enfant de moins de dix ans. Non que ça fusse marqué quelque part noir sur blanc… Peut être n'était-ce qu'une convention après tout. Une façon de se pardonner les crimes qui régentaient les affaires du monde.

Posant la tasse sur une petite table basse, elle se tourna vers Farkhan.

« Je vais envoyer des missives à Calphéon et contacter les Di Castelli afin qu'ils envoient des fonds. Puis nous partirons au-delà du Désert Noir pour réclamer les hommes de la maison Al'Jalis. Nous convoquerons amis et mercenaires et lorsque nous serons prêts, nous réduirons Solis et sa famille en cendre.

Pühiss Aāl tan tendrh, Körtezhan » Fit Farkhan en s'inclinant bien bas. Elle rendit une révérence typique de l'Ouest en s'abaissant sur elle même, la tête basse.

« Et qu'Elion te guide, mon ami. »

Et autour d'eux, la ville s'ébattait encore de ses rumeurs tapageuses, tandis qu'à l'ombre de ses tenture colorées, se préparait la chute d'une maison d'Altinova.

 

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DULCIA DA MONTI...

(...ou le destin d'une bâtarde courtisane)

 

 

« Guearcto ! Guearcto ! S’il y avait aujourd’hui en Calféon, dans cette fatale et criminelle Calféon, un coeur noble et pur, un cœur plein de hautes et de mâles vertus, un cœur d’ange sous une cuirasse de soldat ; s’il ne me restait, à moi, pauvre femme, haïe, méprisée, abhorrée, maudite des hommes, damnée du ciel, misérable toute-puissante que je suis ; s’il ne me restait dans l’état de détresse où mon âme agonise douloureusement qu’une idée, qu’une espérance, qu’une ressource, celle de mériter et d’obtenir avant ma mort une petite place, Guearcto, un peu de tendresse, un peu d’estime dans ce cœur si fier et si pur ; si je n’avais d’autre pensée que l’ambition de le sentir battre un jour joyeusement et librement sur le mien ; comprendrais-tu alors, dis, Guearcto, pourquoi j’ai hâte de racheter mon passé, de laver ma renommée, d’effacer les taches de toutes sortes que j’ai partout sur moi, et de changer en une idée de gloire, de pénitence et de vertu, l’idée infâme et sanglante que Calféon attache à mon nom ? »

La pièce « Dulce Damonti », par Ortvic Ough

 

 

 

Révélation

 

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[HRP : Attention. Bien que ce texte soit entièrement tiré des faits de jeu, il n'est en rien un récit objectif de la vie de Dulcia Da Monti. Le but de l'exercice est d'imaginer les déformations de l'histoire vues sous le spectre imaginaire d'un monde ayant évolué selon le même cheminement que le notre et mettre en perspective les idées reçus que nous nous faisons sur la réussite du modèle progressiste à travers le temps, de ses failles, de ses succès mais aussi de ses erreurs, à l'instar de l'ensemble du jeu tournant autour de Dulcia. C'est donc une auto critique du décalage qui peut exister entre un personnage et l'idée que l'on s'en fait quelques siècles plus tard. Et en plus, si ça peut permettre à ceux qui le désirent, à travers quelques livres d'Histoire, d'en apprendre un peu plus sur la vie de Dulcia Da Monti, on ne va pas bouder notre plaisir… Ça peut toujours sortir au Bac d'Histoire/Philo.]

 

 

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Turbino dit un jour à son sujet que « Sa plus grande vertu, fut de n'en avoir aucune. » et encore aujourd'hui, l'image de Dulcia Da Monti raisonne inconsciemment des fastes irrévérencieux que fut Calphéon à cette période. Dans le Palais du Parvis errent encore ses fantômes et les échos des complots de cette époque. Et en marchant dans les jardins splendides de Berchen, il semble facile, au détour d'une fontaine, d'imaginer la poétesse Dulcia Da Monti, professant les vertus de la République, de la science et de la raison, sous l'indignation des hauts prêtres habillés du rouge de leur temps. Car le troisième siècle est une époque de changement et la situation est propice à l’émergence d'esprits libres. L'agitation est à son comble. Quelques années plus tôt, la grande peste à frappé le monde, rabattant les cartes d'un univers que l'on pensait figé. L'église a perdu de son influence et Calphéon, sortant de trente années de guerres, instaure pour la première fois, l'idée d'une République. Des acteurs économiques sortent de l'ombre faisant vaciller l'ordre établi au profit des puissances financières. Et avec elles, émergent des esprits brillants, peintres, architectes, inventeurs, écrivains et une idée nouvelle : Le scepticisme et sa capacité à remettre en cause les dogmes de l’obscurantisme. Dans cette agitation, en 286, une jeune adolescente, publie "Humanista" et s'attaque frontalement à l'église. Elle a dix sept ans et est arrivée, un an plus tôt au sein de la grande cité. La sortie d'Humanista provoque un tollé parmi les religieux et un colloque est organisé pour condamner l'ouvrage. Des moyens conséquents sont mis en œuvre pour saisir les livres. La frontière entre Calphéon et Serendia est momentanément bloquée pour empêcher les convois de répandre les ouvrages mais le mal est fait. Dulcia à réussit son coup de force en s'imposant comme la voix critique du progressisme contre l'église et ses dérives. Et surtout, elle a défié les inquisiteurs qui un an plus tôt prévoyaient de la supplicier en place publique. L'église est contrainte de faire marche arrière et se refuse à arrêter Dulcia Da Monti de crainte de déclencher la colère des progressistes. Les ouvrages sont autorisés avec une version expurgée du texte. En un an, une jeune paysanne est parvenu à associer son nom à l'idée d'un rayonnement intellectuel calphéen. Mais le chemin ne fut pas tout tracé pour cette jeune fille.

 

Une jeune fille est née...

La jeunesse de Dulcia Da Monti reste assez floue jusqu'à ses quinze ans, même pour les historiens. La seule trace de son enfance est un acte de baptême dont il nous reste la trace, extrait des archives d'une chapelle de la campagne serendienne et datant de 269. Le reste de la propagande autour de l'histoire de la poétesse nous conte qu'elle serait née dans une simple ferme, au pied des monts qui bordent le fleuve Demi. Mais Romain Durel, auteur de « Courtisanes, la déconstruction d'un mythe » modère l'idée d'une fille étant partie de rien pour s'imposer dans le paysage culturel :

 

« Le mythe d'une jeune paysanne s'étant hissée d'une ferme serendienne jusqu'aux dalles de marbres du Parlement de Calphéon, reste une des plus grande mystification de l'histoire au sujet de Dulcia Da Monti et ce mythe n'a eu pour but que de faire la propagande d'une République donnant sa chance à tous. Nous savons aujourd'hui, par le recoupement d'informations que Dulcia n'était pas une paysanne. Son père n'était pas a proprement parler un cultivateur mais plutôt un propriétaire terrien de serendia, exploitant de vignes, du nom de Giacomo Da Monti. Sa mère, quant à elle, était Elyssa Volderone-Strausi Di Castelli, une valkyrie issue d'une prestigieuse famille Calphéene et il n'est pas anodin de retrouver dans le discourt de Dulcia, nombre de références à l'affirmation de la supériorité du pouvoir féminin, tel que voulu par Dieu, qui fait échos à l'enseignement que l'on pouvait retrouver à la Sainte Faculté. Dulcia est déjà dans son jeune âge, le produit d'une éducation intellectuelle poussée et, loin de l'idée d'une jeune paysanne naïve, il semble évident qu'elle ait reçu très tôt un enseignement complet, enseignement dont elle usera plus tard pour entretenir le mythe autour de son enfance. »

 

Encore aujourd'hui, il semble difficile de retranscrire avec exactitude l'étendue de l'éducation qu'à reçu Dulcia Da Monti dans son enfance, mais la structuration de ses idées semble s'appuyer sur le Trivium et le Quadrivium des Arts Libéraux, ce qui parait coïncider avec son temps et tend à appuyer l'hypothèse de Romain Durel sur la non concordance de l'origine modeste de la jeune fille et des faits observés au travers de ses écrits. Une chose est certaine, Dulcia Da Monti est encore pétrie d'une éducation religieuse pieuse, éduquée pour être plus tard une épouse modèle. Mais la guerre qui ravage Serendia à partir de 275 change l'enfance de la jeune fille. Les troupes de Calphéon ravagent les campagnes serendienne et Dulcia plonge dans la misère, a l'instar de beaucoup de serendiens de son époque. L'épisode de l'invasion calphéenne, laisse une Serendia exsangue et en proie à une lourde crise économique. S'il est difficile de savoir ce que devient Dulcia Da Monti durant cette période, une description des conditions de vie de cette période nous éclaire sur la misère à laquelle était confrontés les Serendiens.

 

« La guerre s'était soldée par de lourdes pertes et quoi que la cité de Heidel ait été préservée, son châteaux calciné était à l'image du peuple qui en contemplait les ruines. Il n'était pas une famille ou ne règne le ressentiment contre l'envahisseur d'avoir arraché qui un père, qui un frère, qui un fils et l'on ne comptait plus les enfants nés des sévices qu'avaient imposé les troupes Calphéennes sur la population. Faute de main d’œuvre, les champs étaient laissés à l'abandon et les populations affluaient vers la ville pour se masser dans les rues boueuses. Et comme les accords de paix, octroyaient au vainqueur l'introduction de ses masses financières pour faire main basse sur les biens de la ville, il était devenu difficile de loger l'afflux de population. Les gens étaient livrés à eux même, dans l'instabilité politique qui régnait sur Serendia, assommés par l'humiliation de la défaite et le démantèlement de leur armée. Les prix montèrent si haut, que tout vint à manquer et l'on eu cru que la seule occupation du quotidien fut de trouver pour les habitants de Heidel, de quoi manger pour la journée. »

Franck Edeirnh, Les impacts de la guerre, Calphéon, 1117.

 

Il n'existe aucun document relatant la vie de Dulcia Da Monti à cette période et quoi qu'il soit parfaitement imaginable qu'elle ait pu faire parti du grand nombre de réfugiés massés dans les rues de la ville, ce n'est qu'en 285 que l'Histoire débute vraiment, par un simple document en apparence anodin. Il s'agit, en vérité, de l'acte d'acquisition par enchère, de la vertu d'une jeune inconnue prénommée Dulcia Da Monti par un riche notable Calphéen du nom de Lhyon D'Arakyr pour 400 000 pièces d'argent. Un mois plus tard, les sommes versées pour une nuit avec la jeune courtisane montent à plus de quatre million de pièces d'argent. Pierre Coste dit de cette période :

 

« C'est a cette époque, entre quinze et seize ans, que Dulcia prends conscience du pouvoir de son éducation dans sa capacité à tirer profits d'une chose aussi dérisoire pour elle, que son propre corps et la démesure avec laquelle les hommes sont prêts à payer pour passer une nuit avec elle. La jeune femme est doué d'un esprit rationnel et elle se retrouve à quinze ans en mesure de gagner des sommes considérables pour peu qu'elle s'allonge en dépit de la morale. Il faut se rappeler que Dulcia est issue des réfugiés a qui il manquait tout et d'une génération engendrée par la guerre et que plus rien n'effraie. Aussi Dulcia va non seulement s'allonger mais elle va entretenir entre ses prétendants, une concurrence farouche, les emmenant par subterfuge à surenchérir l'un sur l'autre. À dix sept ans, elle compte une vingtaine d'amants officiellement recensés et une somme considérable, allant de robes, de chevaux ou propriétés offertes et l'un de ses soupirants ira même jusqu'à lui offrir un navire de guerre baptisé la Mona Dulcia. Cela permet de prendre conscience de l'esprit de démesure qui va influencer la jeune femme, tout au long de sa jeunesse et l'arrogance qui va l'emmener à défier l'ordre établi. En cela, Dulcia à compris très tôt le concept de capitalisme et la suprématie de l'argent sur les présupposés. »

 

Une courtisane est née…

Et ce tournant radical dans la vie de la jeune femme, n'est pas induit par un choix personnel mais par ce qui va marquer l'acte fondateur de la légende de Dulcia Da Monti, son viol par Vittorio Cortesi. Même si encore aujourd'hui, cette affaire reste sujette à polémique entre les tenant de la vengeance d'une jeune fille bafouée et ceux d'une machination savamment orchestrée pour construire le mythe de la courtisane, tous s'accordent pour dire que cet événement, réel ou supposé, marque le point de départ duquel va se construire le personnage dans toute son intellectualité. Pierre Coste, poursuit :

 

« Dulcia à eu le malheur, à l'âge de quinze ans, de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment, face à un homme qui, pour une jeune réfugiée sans ressource, représentait une puissance colossale. Il était le fils de Lorenzo Cortesi, à la tête d'une riche fortune, fiancé à la puissante famille Contini et promis à un avenir au parlement de Calphéon et elle était une donnée négligeable et anonyme. Il semble certain que ce viol à posé chez elle un traumatisme destructeur dont elle n'a jamais réussit à se débarrasser vraiment. Mais ce qui surprend, c’est la détermination de caractère qu'elle va déployer pour prendre le contre pied de cet événement. Elle ne va pas chercher à reconstruire l'idée bafouée de sa vertu. Bien au contraire, elle va la vendre en échange de l'assurance de ne plus jamais être en mesure de subir un tel outrage. Il faut pour comprendre, sortir de l'idée reçu de la prostitution qui à cette époque ne couvre pas le champs sordide de la servitude féminine, de ce que l'on peut observer aujourd'hui. La prostitution est une chose courante du temps de Dulcia Da Monti et il n'existe pas encore de réseaux à proprement parler ou de proxénètes. Elle émane généralement d'une recherche d'émancipation de la femme, plus ou moins heureuse, dans une société ou la seule option possible reste la soumission à l'idée de vertu du corps féminin. Bien que la pratique ne soit pas sans risque, la prostitution [qui dans sa définition la plus large par l'église, touche les affaires d'ordres charnels mais également tout profit que les femmes peuvent tirer de leur corps et qui englobe entre autre les danseuses et les comédiennes] est une alternative, même pour des femmes de bonne famille, afin s'assurer du seul contrôle par elles même de ce quelles sont, sans l'intermédiaire d'une autorité masculine. Le débat ne se situe pas, à cette époque, tant sur l'idée de la marchandisation du corps que celle de la liberté de le percevoir comme une propriété personnelle et non une propriété de la société morale.»

 

Cet acte marquant, explique le basculement de la poétesse dans le monde des courtisanes et va être le fil conducteur de la monté en puissance de ces filles jusqu'à l'événement judiciaire le plus rocambolesque de ces années. En 287, dans une Calphéon soumises aux diverses voix conservatrices, Dulcia, indissociable de la monté d'une autre courtisane intellectuelle, Valentinna Volpia, va se retrouver en face de son agresseur dans la conclusion judiciaire de cet épisode, marquée de rebondissements multiples. Et le procès des courtisanes va sans doute s'imposer comme un des points de confrontation claire entre Progressistes et Conservateurs.Vittorio Cortesi, l'un des hommes les plus en vue de la sphère Calphéenne est accusé de viol par une jeune courtisane de seize ans. Très vite, Vittorio, appuyé par la noblesse de la République qui se méfie de ces prostitués, prends les devant pour assurer sa défense et la question se pose auprès de l'opinion publique de savoir si une prostitué peut être moralement considérée comme victime d'un viol, même antérieur à l'exercice de son statu. Les courtisanes qui de leur côté ont peu d'appuis ont pour arme, leur capacité à savoir se dépêtrer des pires situations en usant de leur charme. Pierre Coste explique :

 

« L'un des éléments de basculement de la stratégie de défense de Vittorio va être Onofrio Cortesi, son propre frère, alors membre des forces de Delphe. Au moment où Onofrio est envoyé espionner les courtisanes sans révéler son identité, la famille Cortesi fait encore bloc autour de Vittorio, couvrant les excès de l'héritier de la maison Cortesi. Mais Onofrio, va s'éprendre de Dulcia. Dès lors sa fidélité va basculer du clan Cortesi au clan des courtisanes. C'est là que l'on prend conscience qu'à été sous-estimée la capacité de ces femmes dépourvues d'alliés à séduire jusqu'à leur ennemis et à s'emparer des quelques pièces maîtresses capable de retourner le cours des événements. »

 

Un autre amant, de Valentinna Volpia, cette fois, et proche de l'entourage du juge, prévient les courtisanes que l'inquisition se mêle du procès. En effet, le prêtre Patriccio, envoyé par l'Eglise, fait part au juge Valim, de la nécessite voir les courtisanes punies et excisées. Le procès prends dès lors un tour politique avec l'introduction de l’Église. Prévenues que la justice à toutes les chances de se retourner contre elles, les courtisanes fuient en direction de Valencia. La rumeur de leur départ se répand vite et la première journée du procès est prévue afin de les juger par contumace. L'erreur de l'accusation va être dès lors de ne pas avoir préparé les arguments, pensant que le procès serait une formalité en l'absence des deux filles. Mais coup de théâtre, les courtisanes se présentent bien au premier jour du procès. Mises en accusation pour leur propre viol, les arguments ne sont pas aussi bien préparés qu'ils le devraient et les deux adolescentes se défendent point par point contre leur contradicteurs. A l'issue du procès, le doute est tel devant les arguments de la justice que le second coup de théâtre à lieu. Onofrio prend position contre le travers de son frère, brisant l'unité des Cortesi et les courtisanes sont enlevées et placées sous la protection des chevaliers de Delphe, sous la conduite du capitaine Velethuil. Les manipulations de l'accusation ayant été révélées à la faveur d'une argumentation trop approximatives, ces derniers déposent le juge Valim, qui s'enfuit pour Valencia. L'opinion publique bascule en faveur des courtisanes et la noblesse se range du coté des deux jeunes filles contre Vittorio Cortesi. L’Église, quant à elle, est obligée de désavouer les positions du père Patriccio. Ce retournement de situation, lors du procès des courtisanes, va installer durablement l’émergence d'un bloc progressiste au sein de la cité.

 

Une Progressiste est née...

Dulcia Da Monti ne pardonnera jamais vraiment à l’Église sa position lors du procès des courtisanes dans ce qu'elle considérera comme un dévoiement de la religion au profit d'une idéologie néfaste et elle qui avait de son éducation gardé une conviction religieuse sans faille, va entrer en rébellion contre les intérêts du clergé. Un an plus tard, forte d'une fortune considérable et d'appuis solides chez les progressiste, l'adolescente va publier Humanista. Dès lors, rien n'empêchera plus les sceptiques d'attaquer ouvertement le pouvoir des conservateurs, et de dénoncer leur idéologie. La courtisane va progressivement laisser place à un esprit libéral critique et engager la lutte contre tous les courant obscurantistes frappant sans discontinuer, nationalistes, xénophobes, monarchistes et sans oublier cette église qui avait trahit la piété de son éducation. Dès cette époque, Dulcia Da Monti va être l'une des représentantes de ce rayonnement intellectuel de la République, cherchant à étendre par les mathématiques, la science et l'Art, les lumières d'un monde nouveau.

 

 

LA GRANDE ÉPOPÉE DES PROGRESSISTES A TRAVERS L'HISTOIRE

Prochain Chapitre : Dulcia Da Monti, entre Charme, Sciences et Art...

 

 

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"Laisse tes yeux s'ouvrir

Et ainsi fait, découvrir"

 

La chanson parvenait dans le couloir depuis la petite porte entrouverte et Thomaso poussa doucement l'huis de bois sculptée pour entrer dans la vaste chambre, dans cette démarche sérieuse que le vieil homme, depuis longtemps au service des Di Castelli, entretenait en toutes circonstances. Les odeurs d'ambre gris flottaient dans l'air ainsi que celles de la cire des candélabres qui brûlaient en cette heure tardive, jetant leur lumière vacillante sur le visage inquiet de l'adolescente. Dulcia, assise à son bureau, penchée sur des feuillets, écrivait en fredonnant sans joie, au milieu d'un fatras de pages, de codex, et quelques rouleaux qui s'étalaient sur le plan de travail, dans un désordre qui ne lui ressemblait pas. Elle semblait épuisée et Thomaso en éprouvait quelques inquiétudes. En effet, ces derniers jours, et malgré son état, l'adolescente n'avait pas cessé de faire des allés-retours au Parlement, courir d'entrevues en entrevues, qui pour tenter de contrer la loi Cardalli ou convaincre du dernier projet en cour, qui captivait une grande partie de l'énergie de la jeune femme. Elle dormait peu et passait une partie de la nuit à consigner rapports sur rapports, tant et si bien qu'il arrivait de la trouver au matin, assise exactement dans cette position, sans qu'elle eu pu fermer l’œil de la nuit.

 

"Qu'ici tu te tiens en mon aile

Ô Amour éternel."

 

C'était une de ces chansons à la mode que la voix fredonnait, d'un timbre à peine brisée par la mue d'un jeune âge. Un air sortie de la plume de quelque barde et qu'aimaient à chanter les jeunes filles de la cité. Son rythme était entraînant mais il y avait une telle lassitude dans la voix de la poétesse, qu'il ressemblait en cet instant, plus à un chant funèbre qu'à une ode enjouée et cela fendit le cœur de Thomaso.

Lentement et sans oser l'interrompre, le vieux serviteur vint déposer auprès de la jeune femme, une tisane qu'il avait fait préparer à son attention… de quoi lui permettre de dormir et, comme elle levait ses yeux bleus sur lui pour interrompre autant l'ouvrage de ses écrits que celui de sa voix, il la gratifia d'un sourire doux avant de parler avec calme :

« Giaccomo et Tibério viennent de revenir de Heidel. Ils ont interrogé un dénommé Jack. »

On eu crut alors que toutes les peines du monde s’effondraient sur les épaules de l'adolescente et elle enfouit sa tête dans ses mains, poussant un profond soupir exténué.

« Dieu, souffla-t-elle doucement. J'avais oublié ce jack…

– Vous devriez dormir, Dulcia ou à ce rythme vous ne tiendrez pas encore trois jours.

– Dormir ? » Gémit-elle en regardant le serviteur. Elle laissa errer son regard sur la table qui présentait dans son chaos, l'image exacte des pensées de la jeune femme.

« Thomaso, je ne peux pas dormir. Nous n'avons plus que deux semaines pour contrer la loi Cardali… Et a chaque fois que je crois résoudre un problème, d'autres font surfaces.

– Si vous ne vous reposez pas, Dulcia, vous allez couler, au milieu de tous ces soucis et…

– Mais je coule déjà ! »

Thomaso ne s'était pas attendu à cette réponse. Il connaissait désormais la jeune fille depuis quelques année, depuis cette époque où elle avait émergé de quelques anciennes blessures pour faire entendre l’écho de son rire dans la vieille demeure. Et c'était peut être la première fois qu'elle témoignait d'un aveux d'impuissance, elle qui possédait d'ordinaire, cet orgueil de la jeunesse. Elle le fixait avec ce visage aux formes rondes qui trahissait son jeune âge et l'espace d'un instant, il cru qu'elle allait se mettre à pleurer.

« J'ai l'impression de me débattre dans une mer agitée, poursuivit-elle. J'essaie de faire de mon mieux pour la République, pour mes amis, pour les gens, pour ce en quoi je crois avec obstination mais quoi que je fasse pour franchir un obstacle, un autre s'élève encore. »

Le vieil homme écoutait sans rien dire et elle continua, comme l'on déverse soudainement ce que l'on a trop longtemps retenu.

« La sœur de Luvio est toujours disparue dans les bas fond, Concitta quand à elle ne cédera pas… dans quinze jour a lieu le vote et c'est ce moment que choisissent des gens de Heidel – de Heidel, bon sang ! – pour venir en rajouter en organisant une grande collecte des consciences pour distribuer de l'argent dans les bas fond de Calphéon, de l'argent qui ira directement financer les cartels de Luolo Grebe et prolonger la rébellion. Personne ne se soucis jamais de rien. La vie est une grande kermesse sans conséquences. Ajouter à ça que je suis en train d'annuler mon mariage, Onofrio n'est pas là, nous n'avons même pas eu le temps de contacter dame Leksa pour arranger les derniers accords commerciaux en date… je dois… je dois lever cent million de pièces d'argent d'ici à la fin de l'hiver et je ne sais pas par où commencer. Et pour couronner le tout, c'est ce moment que choisit Charles Keziah pour réapparaître et nous devons trouver un moyen de le neutraliser à nouveau, avant qu'il ne nuise aux intérêts de la République. »

Il y eu un long moment de silence. Dernier spasme de ce que l'on vomit d'un corps malade et épuisé, elle murmura encore quelques mots.

« J'ai l'impression de n'arriver à rien... »

Thomaso soupira doucement, pris d'une soudaine tendresse pour ce bout de jeune fille épuisée et il approcha pour poser une main sur son épaule frêle.

« Dulcia, fit-il d'un ton de voix aussi sincère que possible. Vous avez dix huit ans seulement. »

Elle fit faiblement claquer sa langue pour montrer son agacement dès lors que l'on mentionnait son âge. C'était un claquement faible, presque sans conviction mais un claquement néanmoins qui confirmait qu'elle n'était pas encore tout a fait morte. Le vieil homme se prit à sourire et poursuivit avec douceur :

« Jeune fille… Vous avez débarqué dans nos vie comme un cheval lancé au triple galop et vous avez bousculé le monde, trop vite… trop tôt. »

Elle tourna la tête vers lui, dardant ses grands yeux bleus dans ceux du vieux serviteur.

« Ce que vous a dit maître Di Mare est sage et vous ne devez pas l'oublier. Ce que vous tentez d'accomplir portera ses fruits, pour peu que vous preniez le temps, Dulcia. Vous êtes une fille entêtée, obstinée, opiniâtre et vous êtes trop dure, avec les autres et avec vous même. Mais vos amis ont foi en vous, malgré tout et pour peu que vous preniez le temps de les attendre, de ne pas les semer dans votre folle course vers quelques rêves, ils vous suivront volontiers jusqu'au bout du monde. »

Elle secoua la tête faiblement, hésitante, murmurant du bout des lèvres.

« Tout ce que j'entreprends échoue... »

Et le vieil homme de conclure dans un sourire chaleureux :

« Mais c'est parce que vous échouez qu'ils vous aiment. Parce que vous êtes jeune et imparfaite. Parce que vous trébuchez sans cesse mais que vous recommencez, encore et encore, sans jamais vous décourager. Allons… posez vos affaires pour un soir et songez à autre chose. »

Et comme elle hésitait, le vieux serviteur recula de quelques pas, un sourire aux lèvres qui plissait quelques rides de son visage guindé. Et il y eut soudainement une malice au fond de ses yeux. Lentement les mains de Thomaso se levèrent et se mirent à s'agiter de façon grotesque tandis que sa voix s'élevaient, chevrotante d'une vibration usée par la vie pour laissez filtrer dans l'air un chant guilleret.

 

"Laisse tes yeux s'ouvrir

Et ainsi fait, découvrir

Qu'ici tu te tiens en mon aile,

Ô Amour éternel."

 

Voir le vieil homme, d'ordinaire si engoncé dans son attitude protocolaire, chanter cet air entraînant de jeune pucelle, la figea de stupeur. Il se dandinait là, en fredonnant, tant et si bien que la scène lui paru irréelle. Alors elle se mit à rire. Doucement d'abord par petites touches avant d'emplir la chambre d'un échos joyeux. Et l'éclat de sa bonne humeur soudaine effaça un temps et les soucis et les obstacles de la vie. Elle avait à nouveau dix-huit ans. A nouveau cet âge où l'on court, où l'on tombe et où l'on se relève.

 

"De toi à mon coté, j'ai tant besoin.

Nous cacher nécessité n'est point

Ne te faisons pas querelle,

Ô Amour éternel."

 

Elle quitta sa chaise laissant en plan, les rapports, les documents, les codex et autres urgences pour venir danser avec lui et l'intimité de la nuit qui les contemplait, tandis qu'ils chantaient tous deux à pleine voix, jetant leurs ombres vacillantes sur les murs, témoigna devant le monde, combien la vie était simple, sitôt parée de quelques rires et d'une bonne chanson.

 

"Et dès la première heure

Ouvre moi donc ton cœur.

Demeure, pour toujours tel,

Ô Amour éternel."

 

Et ils dansèrent et chantèrent ainsi, gigotant comme des canards pathétiques, oubliant un instant l'Etat, les complots et la grande marche épuisante d'un monde meilleur...

 

 

... Puisque les soucis finissent toujours par s’effacer.

 

 

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Les sabots martelaient le sol meuble dont les fragrances exhalaient la terre humide en ce début d'hivers, tandis que le cheval, d'un trot soutenu, traversait les grandes étendues de champs caressées de quelques rayons de soleil. Ainsi juchée sur son coursier, la jeune adolescente, chevauchait sur ces terres agricoles dont elle et Valentinna avaient fait acquisition, à l'âge de seize ans. Et l'une et l'autre géraient cette propriété depuis deux ans, non que l'activité en fut réellement lucrative, mais elle représentait un petit sanctuaire paisible, loin des agitations politiques et auprès de laquelle, les deux « soeurs » aimaient à se ressourcer. Ces étendues de terres qui, l'été venu, se drapaient d'or sous les blés que l'on récoltait pour les acheminer vers la République, rappelaient en un sens, aux deux jeunes filles, leur enfance campagnarde. Et tandis que Dulcia passait en revue, accompagnée de son contre maître, les champs alentours, se redressaient pareilles à des statues mouvantes, les silhouettes des ouvriers agricoles pour observer son passage.

Travaillaient ainsi tout au long de l'année, une cinquantaine de gobelins, dont elle avait fait acquisition des contrats — en cela était-ils tenus de travailler jusqu'à ce qu'elle les revende— et qu'elle nourrissait et logeait, le temps qu'ils prennent de la valeur. Dulcia estimait se montrer juste envers eux et elle avait banni tout mauvais traitement et l'usage des châtiment corporels à l'égard des gobelins, jugeant, comme elle l'avait appris concernant les chevaux, que ces choses se montraient plus dociles à la tâche dès lors qu'on les nourrissait bien et qu'on les tenait propres et en bon usage. Aussi n'était elle pas peu fière de revendiquer une forme d'attachement envers ces créatures dont elle avait pris soin de nommer chacune d'entre elle affectueusement. Il y avait Dolly, Toby, Belle, Vaillant, Victoire, Désirée et même l'un d'eux qu'elle préférait et qu'elle avait affublé du nom de «Favoris».

Parvenant au perron de la petite propriété rustique, qui bordait les corps de ferme, elle démonta de sa selle pour mettre pied à terre. Joli-coeur, un gobelin d'un certain âge, un peu grassouillet —sans doute lui donnait-elle trop de biscuits— vint à elle tandis qu'elle confiait les rênes à son contre maitre. Sa principale tâche était de fournir le compte des activités agricoles, ce qu'il faisait au détail près, à chaque fois qu'elle le croisait.

« Mam'Dulcia. La jeune maîtresse doit savoir que la ferme des porte très bien... très bien, Oh oui ! » Fit il en tenant son ridicule chapeau de paille entre ses doigts. Gentiment elle tapota la tête de la créature pour lui signifier sa bienveillance et s'arrêta même pour écouter. Elle n'alla pas plus loin que le perron de la demeure pour ce faire. Elle n'aimait pas que les gobelins rentrent dans la maison. Ce n'était pas leur place, pas plus que celle des chevaux ou autres animaux de la ferme et de toute manière leur nature ne s'y serait pas plu. Aussi leur avait elle installé de rudimentaires cabanons de bois en bordure d'une forêt, où ils pouvaient rester entre eux.

« Nous avons encore deux cents douze sacs de grain en réserve de soixante-six livres environs, oh oui ! » Poursuivit le gobelin « Environs... quarante sacs d'engrais et autant d'orge pour les bêtes. Oh oui mam' ! Autant pour les bêtes. »

Il aurait pu poursuivre des heures durant —Dulcia se demandait toujours comment une créature aussi simple d'esprit pouvait avoir une telle mémoire des chiffres— mais l'arrivée d'Anabella, portant sa fille entre ses bras, fit se détourner l'adolescente des questions de comptabilité. Récupérant Elyssa des mains de sa nourrice, la poétesse se prit à sourire, flattant bêtement de mots mielleux l'enfant comme en avaient coutume les jeunes mères, ce que Dulcia s'était promis d'éviter bien avant d'accoucher. Mais sitôt engoncée dans ses devoir maternels, elle avait tout simplement été incapable de faire autrement. Et tandis qu'elle rentrait en portant sa fille tout en la berçant dans ses bras, Anabella qui marchait près d'elle, s'empressa de parler.

« Un architecte est là, madame, venu de Calphéon pour l'église.

– Où est-il ? » Questionna avec douceur l'adolescente.

« Dans le salon, madame. Il vous attend avec des cartes et… tout ce genre de choses. »

Dulcia gratifia Anabella d'un sourire, reconnaissant.

« Prenez un peu de repos, voulez vous. Je m'occupe d'Elyssa. »

La nourrisse s'inclina pour s'éloigner et Dulcia fit son entrée dans le salon, sa fille entre ses bras. L'architecte se leva, tout sourire et il ne fallut pas longtemps pour qu'il entame, muni d'une petite maquette de plâtre, les sujets concernant le projet de l'église.

« Si nous commençons les travaux dans le mois, maître Dino Di Mare devrait pouvoir débuter son travail dès le printemps. La structure de l'église est solide Dulcia, et quoi que sa façade soit relativement simple de conception, nous devons pouvoir y ajouter quelques améliorations.

– Vous savez, Timeo, que Dino souhaite une certaine sobriété dans l'architecture externe du bâtiment, fit-elle en marchant dans la pièce, agrémentée de fenêtres depuis lesquelles la lumière du jour, venait projeter ses rayons rasants sur le grand tapis qui couvrait le sol.

– Je le sais, Dulcia. Mais sans dénaturer les vœux de maitre Di Mare, nous pouvons... »

Tandis que l'homme parlait, exposant son plan, il vint alors de l'extérieur, comme porté par la lumière pâle de l'hiver, un chant dont les notes enivrantes frappèrent la poétesse de stupeur. Lentement, elle approcha de la lucarne donnant sur le petit jardin et observa à travers la vitre un groupe de gobelines, vêtues de tuniques de lin simples et qui, en bord de l'eau, battaient le linge au rythme de leurs chants. Et cette musique, cette polyphonie qui souvent s'exprimait en même temps que le travail des ouvriers agricoles, portaient jusqu'à elle des tonalités qui la saisissaient à chaque fois. Elle y ressentait une forme de douleur, quelque chose de puissant qui, sortit de bouche de créature si pathétiques, emplissait l'air entier pour s'adresser directement à Dieu. Il y avait toujours cette même structure, en apparence chaotique en comparaison de la rectitude baroque dont elle était elle même instruite. Un chant dont les accords de Do déscendaient soudainement en un subtil Do septième diminué pour se fracasser sur les harmonie d'un accord en Fa, puis Fa mineur… Son coeur s'en serra et elle ferma les yeux, transportée par la perfection de ces chants que les battoirs à linge percutaient en contre temps, de concert. Ces créatures ne connaissaient en rien les mécaniques complexes de la musique. Tout justes savaient elles, obéissantes, exécuter des taches répétitives ou sortir des chiffres, comme le feraient des singes savants… et pourtant.

Pourtant…

Dans la perfection de l'expression de cette souffrance, l'harmonie de notes intuitives, vomies par le coeur et non la seule technique mathématique, elles approchaient mieux qu'elles n'aurait su le faire elle même, la perfection du Divin. C'était une messe ! Un évangile ! Un appel déchirant à la liberté et…

« Dulcia ?... »

Son nom prononcé la tira de ses songes, l'arrachant à la contemplation auditive de ce chant magnifique. L'architecte la regardait comme dans l'attente de sa réponse et, comme l'adolescente restait silencieuse, il reposa sa question.

« Pouvons nous lancer les travaux de l'église ? »

Il lui fallut un temps pour réunir ses esprit et elle hocha lentement la tête.

« Oui, murmura-t-elle d'un doux sourire. Lancez les travaux. »

Et comme l'architecte repartait satisfait, elle resta seule dans la pièce, son enfant entre les bras, bercée par le chants des gobelins, dans la lumière rasante d'un pâle soleil d'hiver. Et elle ne fut plus tout à coup sûre...

 

 

...que ces créatures, ne fussent pas elles aussi dotées d'une Âme.

 

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« En toute sincérité, je ne crois pas que Dulcia fut raciste. Elle était sans toute trop progressiste et trop humaniste pour l'être vraiment. (...) Comme beaucoup, elle avait été éduquée à considérer les gobelins comme une race inférieure et aux droits différents. Et il lui fallut du temps pour enfin comprendre que la condition des gobelins était étroitement liée à la condition de chacun au sein de la République.»

Franck Verdi, "La part d'ombre des Républicains"

 

 

 

Modifié par Dulcia

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