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  1. « Maintenant, ô mon Dieu, que j'ai ce calme sombre De pouvoir désormais Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre Elle dort pour jamais. » C’était comme appelée qu’elle avait quitté les hauteurs de Duvencrune, pressée de se rendre dans un endroit qu’elle ne connaissait pas mais qui, derrière ses yeux, brillait comme ces bûchers en haut des montagnes, quelque part en Serendia. Elle en rêvait la nuit, voyait dans ces songes ce creux dans la roche bien caché derrière un rideau d’eau, sombre et humide, où gouttait du bas vers le haut le sang noir de Luthice. Elle n’avait jamais eu de visions, jamais, autant son intuition était très affûtée autant les arcanes de la prédiction lui étaient toujours restées étrangères. Interdites même. Tout ses essais en la matière s’étaient toujours soldés par des échecs, son troisième œil restant inéluctablement pris dans un épais brouillard noir. L’expérience lui disait que ce brouillard était induit, elle avait toujours pensé que cela venait des tatouages de Siari mais elle n’en était plus si sûre. Les derniers mois avaient été étranges : le retours de ces souvenirs qui auraient dû disparaître avec l’esprit, ces rêves sibyllins, la lecture du Tome et cette faux invoquée couverte d’écailles… Plus que jamais elle se sentait marionnette ; prisonnière d’un écheveau dont les fils l’enserrait et l’étouffait de plus en plus à mesure qu’elle se débattait. Le rythme nerveux qu’imposait Baltaro sous elle s’arrêta sèchement, la sortant de ses pensées aux allures labyrinthiques et la forçant à s’accrocher au pommeau pour ne pas finir à plat sur l’encolure de sa monture. L’eau coulait en contrebas, quelques vieilles planches posées là faisaient office de pont sommaire pour rejoindre l’autre rive, quelques mètres au-dessus du vide, et de sa position elle devinait sans mal les reliefs de la grotte de Marie. L’ironie la fit à peine sourire… Mourir dans un endroit pareil. Peut-être était-ce pour ça qu’elle avait senti ce besoin urgent de venir jusqu’ici : rien qu’à imaginer une Luthice relevée elle en avait des frissons. Elle laissa là l’étalon, à paître et déharnaché, elle était à peu près certaine que personne ne viendrait le chercher par ici. La sorcière y laissa aussi toutes ses affaires, ça n’était pas le genre d’endroit où elle avait envie de s’alourdir. Les souvenirs de sa dernière traque dans ce coin remontèrent, c’était une autre vie lui semblait-il, quand elle foulait encore les pavés de Calpheon, vivait la nuit où dans des recoins sombres pour épier et prêter l’oreille. Cela lui faisait l’effet d’une autre Sadie, une autre personne, dans un autre espace-temps. Un petit sourire, un petit rire soufflé : l’ironie de la chose lui mit, étrangement, un peu de baume au cœur. La brune voulu s’engager sur la rive d’en face pour s’enfoncer entre les hautes herbes et les buissons de cette région mais quelque chose la retint, elle ne se posait plus vraiment de question sur qui ou quoi. Elle bifurqua, se mettant à serpenter prudemment sur la terre boueuse le long de l’eau, d’anciennes glissades lui revinrent en tête, un Chevalier de Delphe, un Prêtre de Calpheon : à l’époque elle s’était demandée si elle ne devait pas les pousser et les laisser se noyer là. Elle ne l’avait pas fait, ils étaient comme elle, ils cherchaient Elendryn. Ce nom résonna en elle comme une relique : une vieille chose perdue, sacrée certes mais envolée -perdue ou volée- sans espoir de la revoir, d’une certaine façon elle lui manquait plus que Mellisore. Tout autant qu’elle Elendryn n’avait jamais eu sa place entre les hauts murs de Calpheon, elle espérait que la valkyrie avait fini par partir, quitter la cité et le Clergé avec. Toute à ses pensées elle avait continué à avancer, le pas rendu plus lourd par la glaise et le bout des pieds humide. C’est le chant percutant de l’eau contre la pierre qui lui fit relever les yeux : l’entrée était bien là, comme dans ses rêves, cachée derrière le rideau d’une cascade. Sadie n’était jamais venue ici, elle n’avait jamais vu cet endroit mais cette fois encore elle ne se posa pas de question car Luthice était là, dans cette grotte de l’autre côté de la berge, toute seule. Son corps s’arrêta de bouger tandis que cette réflexion se formait dans sa tête : qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire qu’elle soit toute seule ? Elle était là pour s’assurer qu’elle était morte et, se déchaussant et retirant tout ce qui pourrait l’empêcher de nager, elle comptait bien aller vérifier et s’en réjouir. La température de l’eau la glaça jusqu’aux os. Quelle idée d’aller crever là-bas. Il lui fallut quelques longues minutes pour traverser le bras d’eau douce et rejoindre enfin le monticule rocheux où l’eau frappait la pierre, c’est transie de froid, probablement bleue jusqu’aux dents, qu’elle s’y hissa. La sorcière patienta quelques minutes à l’extérieur, laissant le soleil du Géant la réchauffer un peu. C’était calme tout autour, rien ne perturbait jamais cet endroit : entre toutes les ignominies on pouvait au moins reconnaître ça à l’Hexe, elle rendait les lieux paisibles. Sadie prit une longue inspiration, puis une autre et encore une autre, elle n’était pas certaine de ce qu’elle allait trouver là-dedans car à part quelques songes envoyés par Dieu-sait-qui elle n’avait aucune idée réelle de ce qui était arrivé à la maléficienne. Son for intérieur était intimement persuadé, lui, son esprit cartésien continuait à lutter contre l’évidence cependant et c’est avec une certaine appréhension qu’elle pénétra dans le cœur de la roche. Il lui fallut quelques instants pour s’habituer à la pénombre et au bruit constant qui lui fracassait les oreilles mais elle ne pu manquer cette masse sombre, ce relief étrange laissé au sol : le corps désarticulé était bien là, resté à pourrir à même la pierre. Ses orbites étaient vides, les chairs grignotées autour de ses blessures, la peau grise sur une carcasse décharnée… Mais aucune odeur n’accompagnait plus le macabre spectacle : la maléficienne devait être là depuis des mois. Bien morte mais pas encore enterrée, la sorcière se mordit la langue, ça ne lui apportait aucune consolation, tout ceci avait un sale relent d’injustice qui lui restait en travers de la gorge. Luthice était son affaire, elles auraient dû s’affronter et la meilleure des deux aurait laissé l’autre morte et enterrée. Mais non. Ça aussi on le lui avait volé. Du bout de la chaussure elle poussa un reste de main émacié, cette scène lui faisait de la peine, elle qui aurait dû être en colère, ronger son frein en attendant de pouvoir s’en prendre à Cleliope… Non, elle restait là, le regard effaré devant les souvenirs de la violence qui avait dû avoir lieu ici. Était-ce aussi ce qui l’attendait ? Si jamais elle croisait le chemin de la damnée ? Pas de risque pour l’instant, elle était bien à l’abri sous les rues de Tarif, mais quand même le sort de Luthice lui renvoyait un écho glacé : aucun d’entre eux ne faisait le poids face à tout ça. Même réunis, même avec une armée. Et puis quelle armée ? Ils n’étaient plus qu’une poignée, les autres morts ou déserteurs. Elle resta ainsi debout un long moment à contempler la sinistre fin de celle qui avait crû être l’héritage Nezepha et qui toute sa vie avait cherché un dû qui n’avait jamais été le sien. La pensée fugace que quelqu’un lui avait fourré ça dans le crâne très tôt et pendant très longtemps la mis mal à l’aise. Cela voulait dire qu’en plus de Luthice et Cleliope encore quelqu’un d’autre œuvrait en arrière plan. Mais pour quoi ? Ou pour qui ? Sadie n’était même pas sûre d’avoir seulement l’esquisse d’une réponse un jour. La sorcière s’accroupit et de quelques gestes précis, sans dégoût ni nervosité, remis le morceaux de cadavre dans leur bon axe, les uns avec les autres. Il n’y avait que de la roche ici, elle ne pouvait pas l’enterrer, elle n’avait rien pour l’immoler non plus et ramener ses affaires jusqu’ici était exclu. Les vestiges d’un ancien feu étaient encore là mais si la maléficienne avait de quelconques affaires il semblait que Cleliope avait tout emporté avec elle. Alors c’est avec précaution, voire même une certaine dévotion, qu’elle rassembla ce qu’il restait encore de Luthice, l’emmaillota dans les tissus qui la couvrait toujours et prit soin de recouvrir ses cheveux noirs du châle de soie qui avait glissé non loin. Quelque part elle devinait que la jeune femme, dont les traits étaient résolument valenciens, avait été pieuse et fidèle servante d’Aal… Autrefois, dans une autre vie. Sadie pris sur elle pour traîner le corps jusqu’à l’extérieur de la grotte, se débattant contre le poids lourd et mort. Exploser un rocher lui était d’une simplicité enfantine mais dès qu’il s’agissait de porter plus de quinze kilos elle n’était plus si fière, cela la fit presque rire. Finalement, et après plusieurs dizaine de minutes d’effort, la masse de tissus inanimée plongea comme un pierre dans l’eau glacée et ce fut à peine si elle eut le temps de la voir couler. La sorcière repensa alors au pèlerinage, aux tempêtes de sable et aux sanctuaires en ruines mais qui apparaissaient comme des oasis au milieu du vide accablant du désert. Les sables du Grand Erg ne seraient pas la dernière demeure de Luthice, elle croupirait ici au fond de l’eau dans un froid et un silence de mort. Seigneur si mes péchés irritent ta fureur, contrit morne et dolent, j'espère en ta clémence. Si mon deuil ne suffit à purger mon offense, que ta grâce y supplée et serve à mon erreur. Mes esprits éperdus frissonnent de terreur et ne voient le salut que par la pénitence. Mon cœur, comme mes yeux s'ouvrent à la repentance, et j’ai mon être en horreur. Je pleure le présent, le passé je regrette ; Je crains à l'avenir la faute que j'ai faite ; Dans mes rebellions je lis ton jugement, Seigneur dont la bonté nos injures surpasse. Comme de parent à enfant uses-en doucement car si j'avais moins failli, moindre serait ta grâce. [Mathurin Régnie]
  2. « D'une façon ou d'une autre, le scorpion pique toujours. » Etendue au sol, le corps alanguit et mou comme celui d'un mort, le souffle faible, elle ne pouvait quitter des yeux la fissure qui lézardait la poutre au dessus d'elle. Elle la traversait de part en part comme l'aurait fait une faille, peut-être creusée par des termites ou autres bestioles, ou était-ce les racines de Letusa qui dans leurs lentes ondulations faisaient bouger jusqu'aux maisons ? Etait-ce aussi Letusa qui faisait serpenter l'air autour d'elle ? Cet arbre était magnifique. Elle pouvait voir à travers ses ramifications toute l'histoire des sorcières, chaque branche, chaque brindille, chaque nœud... Tout ce qui composait l'arbre était une ode à l'héritage des filles de Cartian. Et des fils. Cartian avait aussi des fils. Un rire hystérique et rauque l'agita alors brusquement, sortant d'entre ses lèvres ourlées par l'amusement comme une accusation moqueuse. « Les fils de Cartian ! Des sorcières mâles ! Ahahahah! » l'hilarité l'agita alors de plus en plus, elle gesticula sous les contractions incontrôlées de son corps, elle en avait mal à la mâchoire, le souffle court et le ventre douloureux. Ce n'est finalement que de longues minutes plus tard qu'elle se calma, les yeux humides et les joues rougies. Elle soupira, soufflant par là-même les derniers signes de cette jubilation qui n'avait aucun sens. La sorcière gloussa, quel sens devait-il y avoir ? Ces volutes de fumée dansantes, aux odeurs de sable et aux couleurs de l'aurore avaient-elles un sens ? Un nouveau gloussement la secoua, faisant tomber de ses yeux les gouttes que ce rire y avait fait naître. Sa tête se fit lourde et roula sur le côté, du petit bol de cuivre une fumée blanchâtre s'échappait toujours, elle n'était pas prête de se relever. Cette unique seconde de lucidité fut balayée par les nouvelles formes que prenait la fumée. Etait-ce la mer ? Elle voyait des vagues, des vagues immenses qui dansaient emportées par le vent. « Noooonnnn... » Le vent ne faisait pas danser les vagues, il faisait danser les sables. Elle voyait le sable, elle pouvait le sentir... Valencia n'était pas loin ! Hm non... Trop de mer, il n'y a pas la mer à Valencia. Elle n'arrivait pas à comprendre ce que voulait lui dire la fumée en plus celle-ci disparaissait doucement, Sadie la voyait mourir, s'éteindre très lentement, ses mouvements formant de jolies arabesques : le dernier éclat avant la mort. Elle tendit une main vers elle, d'un mouvement gauche et pataud, mais elle ne réussi pas à l'attraper. Disparue, envolée, soufflée. La fumée était morte. Comme elle peut-être bientôt. « Bientôt, bientôt... Bientôt, bientôt, bientôt... » Elle déglutit, cligna des yeux plusieurs fois et se remis sur le dos dans un mouvement lent et désordonné. Elle tira la langue, elle avait soif, ne pouvait-il pas neiger ? La neige c'était le froid, elle n'aimait pas avoir froid, c'était froid comme l'eau des rivières, comme celle glaciale de Trent. D'un geste réflexe, inquiet, elle colla ses mains sur son visage, cachant à ses yeux ces visions qui venaient. Elle ne voulait pas voir, surtout pas, ça n'était pas elle qui voyait, elle elle volait ! Oui elle volait, dans les airs, juste au dessus de la terre, mais aussi sur les toits et dans les trous, et sur les quais et dans les ruelles, et sur les remparts et dans les caves. Elle volait dans le noir et volait le noir. Elle rit aux éclats. Encore et encore. Mais quelles stupidités ! On ne pouvait pas voler le noir, c'était le noir qui vous volait ! Qui suçait votre esprit jusqu'à la moelle et s'emberlificotait si profondément autour de votre âme que rien ne pouvait jamais le détacher à moins de partir avec lui ! La sorcière se passa une main sur le visage avant de la porter haut devant elle pour la scruter. Elle n'avait que la peau sur les os et ceux-ci, sous la pâle et infime protection de son épiderme, bougeaient, se mouvaient comme autant de serpents ondoyants et cachés. Toute la tension dans son bras retomba et celui-ci vint s'écraser dans un bruit sourd non loin de sa tête. Peut-être qu'ainsi ses os se briseraient. Devait-elle faire ainsi avec tout le reste ? Elle papillonna des yeux à plusieurs reprises. Elle tira la langue, elle avait soif, ne pouvait-il pas neiger ? La neige c'était le froid, elle n'aimait pas avoir froid, c'était froid comme l'eau des rivières, comme celle glaciale de Trent. Dans un sanglot ses mains vinrent de nouveau cacher son visage. Elle ne voulait pas voir.
  3. « Ce qu'elle aurait aimé, dans cette solitude qui en augurait une autre, c'est d'entendre la mer. Entendre la mer sans la voir et lui accorder le pouvoir de porter en elle le souffle de tous ceux qu'elle aimait sans le leur dire jamais.. » L’eau venait doucement lui caresser les pieds à intervalles réguliers, dans cette mollesse caractéristique des mers d’huile au petit matin. Autour d’elle tout était déformé par un brouillard laiteux, la lumière blafarde lui donnait l’impression d’être hors du monde. Les bruits du port, étouffés, parvenaient à ses oreilles comme autant d’échos d’un univers bien différent du sien. Elle replia ses orteils et les enfonça dans le sable, allant chercher la fraîcheur sous-marine. Elle était bien à cet endroit, seule, comme suspendue quelque part entre ici et là-bas. Quelque part au loin s’agitaient de vagues lueurs qui auraient tout aussi bien pu être des lanternes que des feux follets. Peut-être était-ce les esprits de la nuit qui s’évanouissaient doucement pour laisser placer à la lumière solaire ? Machinalement son regard se portât vers l’horizon voilé, perdu dans les limbes blancs de ce petit matin. Que pouvait-on trouver au-delà ? La sorcière fit un pas en avant, suivi d’un second, l’eau l’accueillit de quelques clapotis et épousa froidement ses mollets. Au-delà se trouvait une kyrielle d’îles, des pirates et des baleines. Mais encore au-delà ? Au-delà de ce que l’on ne voyait pas ? Quelle trame reliait tout ceci et faisait d’un monde un canevas où rien n’était jamais détaché du reste ? Il lui semblait, ici, être seule au monde et pourtant assourdie de ce bruit diffus qui résonnait entre chaque chose. Elle inspira et fit encore un pas, ses cuisses accueillant la froidure de l’eau par un léger tressaillement. Ce bruit ne venait pas du dehors, il venait du dedans. Elle l’avait entendu toute sa vie sans jamais s’apercevoir de sa présence, il avait fallu que quelqu’un d’autre mette le doigt dessus pour qu’enfin elle le ressente vibrer, qu’enfin elle s’éveille à cette longue plainte qui l’habitait. Ses mains se mirent à jouer distraitement à la surface de l’onde grise et opaque. Elle trouvât là une analogie parfaite à la façon dont elle comprenait la situation. Deux êtres séparés d’une barrière si insaisissable qu’ils ne pouvaient jamais communiquer que par des illusions grotesques, à l’image de ses pieds déformés qu’elle apercevait avec peine au fond de l’eau. D’un mouvement leste la Sadvhi s’abandonna à l’eau, s’y glissant avec délectation et souplesse, elle ondula sur quelques mètres avant de refaire surface, portant son visage vers le ciel tandis que son corps, étendu sur le dos, s’en remettait aux flots placides. La solitude avait parfois cette capacité inouïe de la mener à une sérénité sans commune mesure. Elle ne doutait cependant pas que l’émeraude et l’amphibole avaient aussi joué leurs rôles. L’air frais emplit ses poumons comme une vague. Mais cet isolement paraissait bien doux comparé à d’autres, comparé à celui qui promettait d’arriver. Elle entendait le grouillis du sable en-dessous d’elle, le grincement des chaînes au large, le clapotis contre les coques et les premiers appels venant du port. Tout ceci résonnait en elle, atténué et rendu sourd par l'eau qui la portait comme si elle n’était rien. Elle n’était rien, personne, inconnue parmi les inconnus. Elle était bien. Et elle était tout. Pour certains, elle le savait, de pas grand-chose à presqu’un univers entier, petit rouage devenu maillon ; chaînon d’un ensemble plus grand et bien vaste. Tous, avaient-ils seulement conscience de l’ampleur ? Une vaguelette la fit onduler, de l’eau passa sur son visage et lui fit fermer les yeux. Elle-même ne savait pas où elle allait. L’eau la portait, le flux la portait… Et elle se laissait faire. Elle avait cherché à combattre mais pourquoi faire ? Il était clair que ce qui devait advenir ne pouvait être contré et qui étaient-ils pour se battre contre des créatures pareilles ? Sadie rouvrit doucement les yeux. Attendre et réagir plutôt qu’agir et subir. Elle s’était débattue seule, longtemps, avec pour unique résultat de s’enfoncer chaque fois un peu plus, creuser chaque fois un peu plus son terrier, jusqu’à en étouffer. Ils l’avaient tous sortie de là. Et à l’air libre, ici, elle se sentait bien.
  4. « Les empires ne périssent pas sous les coups de leurs ennemis mais par leur propre épuisement et par la démission des forces qui les soutiennent. Il en va de même de nos amours et de notre vie.. » Les premiers flocons tombaient mollement, à peine chahutés par la brise froide qui lui claquait les joues. Sous ses pieds Heidel disparaissait dans un manteau grisâtre, le vrombissement des chariots sur les pavés montait jusqu’à son perchoir, l’on aurait dit une usine perdue dans ses propres fumées. Mais ça n’était que l’hiver qui s’installait doucement, rien de très fabuleux en soi. Et pourtant. Il lui semblait voir la ville pour la première fois, telle une massive silhouette qui aurait émergé d’un brouillard épais. A tout autre moment cette vue lui aurait probablement inspiré divers sentiments, un peu d’émoi, un peu de moquerie, quelques souvenirs qui remontaient de loin. Mais elle se sentait apathique face à ce tableau, la fatigue qui l’habitait semblait dévorer tout ce qui s’approchait d’elle d’un peu trop près pour la toucher. Son corps était froid, impossible pour elle de se réchauffer, rien n’y faisait. Toute force l’avait désertée et si quoi que ce soit lui arrivait maintenant elle ne pourrait probablement même pas se défendre. Non par manque d’énergie. Non. Par simple absence de réaction. Par un épuisement si intense qu’elle s’était éteinte, sans plus aucune possibilité de réagir. La sorcière souffla devant elle, une légère buée blanche voleta devant son visage et s’évapora ensuite rapidement. Elle percevait la morsure du froid tandis qu’elle respirait, ses doigts devaient probablement tirer sur le violet maintenant. Depuis combien de temps était-elle là ? Perchée. Peut-être cinq minutes, peut-être cinq heures, peut-être cinq siècles. Sa conscience d’elle-même avait récemment volé en éclat, elle ne savait plus qui elle était. Elle était cet enfant des taudis, cette gamine de Tarif, cette sorcière revancharde, cette fille de Siari, cet être irrémédiablement étouffé de colère et de regret… Tout en n’éprouvant pas le moindre remords. Pour qui et pour quoi ? Les souvenirs s’emmêlaient dans sa tête et elle n’avait aucun moyen de les contrer. En avait-elle seulement l’envie ? Sadie ne savait pas, elle n’avait pas la force de savoir. Elle ne voulait qu’une chose : que tout s’arrête, en finir avec cette béance qui la grignotait chaque jour un peu plus et surtout, surtout, ne plus se sentir comme la poupée, l’expérience !, de cette alchimiste obsessionnelle. De cette savante folle. De sa mère. Un reflux de sanglot vint lui bloquer la gorge et y restât coincé. Elle déglutit avec amertume. Tant de chemin parcouru pour n’être finalement pas maîtresse de sa destinée. La sorcière souffla comme elle le pu, les dents tellement serrées qu’elle avait presque de la peine à respirer. Que faire ? Que faire ? Que faire ? Impossible de répondre à cette question. Quelque part elle espérait que les craintes de tous furent fondées. Que Luthice la tue. Tout serait fini. Que l’extraction échoue. Tout serait fini. Que la suspicion de Falkynn s’avère vraie. Les sorcières auraient bien vite raison d’elle ; Et tout serait fini également. La Sadvhi leva le visage au ciel, sa peau froide accueillant les derniers flocons qui tombaient. Elle aurait pu rester ici des milliers d’ans sans que jamais personne ne vienne la chercher. Elle expira un souffle agacé. La défection, même à venir, même hypothétique, la mettait tellement en colère. C’était bien dans cet unique sentiment qu’elle parvenait à trouver encore un peu de force. Une bourrasque plus violente que les autres hurla à ses oreilles et la percuta, la faisant chanceler et se recroqueviller sur elle-même. Si seulement quelqu’un pouvait souffler cette bougie, elle pourrait enfin se reposer.
  5. « Alors elle s'était tue, avalant sa rage dans un stoïcisme muet. » L’éclat de cette vibrante explosion resplendissait toujours derrière ses paupières closes, loin après ses yeux, bien après son nerf optique, tout au bout du chemin tracé par les impulsions électriques de son cerveau. Ce déchaînement d’énergie qui s’était abattu sans bruit, elle le percevait encore, tel un goût sucré et persistant à l’arrière de la langue. Elle en avait ressenti un soulagement si profond que cela avait soulevé son âme et sidéré son esprit. Mais cet état de grâce n'avait duré que quelques heures, le temps d’un sommeil réparateur qui l’avait ré-ancrée à la réalité. L’existence l’avait ensuite agrippée d’une main et de l’autre avait ceint ses lèvres. Elle avait crû, les premières heures, que sa gorge si longtemps inutilisée était réticente, mais il lui avait bien fallu se rendre à l’évidence : c’était toute sa voix, toute sa parole qui lui était inaccessible. Par quel tour tordu de son esprit ? Elle était bien incapable de le dire. On lui avait raconté les dernières semaines, narré les rebondissements, l’effroi, la douleur et finalement la délivrance… Mais qui n’avait rien apporté de fondamentalement salutaire : ça n’était qu’une étape de plus sur le long chemin qu’ils gravissaient tous. Pour aller où ? Mystère. Elle s’était souvenue de choses dont elle ignorait l’existence et aujourd’hui avait oublié des événements toujours vivaces dans l’esprit des autres. Elle avait oublié des autres entiers et elle n’arrivait pas à s’en émouvoir, quand bien même le désarroi semblait être palpable. Le monde était sans dessus-dessous, pour elle du moins, les autres semblaient suivre le fil avec plus ou moins de brio… Et s’échinaient à déchiffrer les mots qu’elle griffonnait à la hâte dans son carnet. Inspire. La sorcière n’avait jamais été une grande bavarde pourtant elle ressentait aujourd’hui un dépouillement profond dans son incapacité à s’exprimer. On l’avait volée… Elle s’était volée elle-même et elle était incapable de savoir pourquoi. Elle attendait quelque chose, sans doute. Une des trois, en tout cas, attendait quelque chose. Retiens ton souffle. Les premiers jours après son réveil enfin passés, et le long voyage de retour vers Tariff terminé, la quiétude et la langueur de son esprit encore cotonneux, avaient cédé la place à cette habituelle colère, cette sœur bien connue qui la suivait partout. Elle l’avait ravalé, sans doute comme elle avait ravalé sa capacité à s’exprimer : avec la difficulté inhérente à une boule d’épines. Expire. Elle s’était alors assommée de travail, de tâches, de listes… Sans beaucoup de mal vu le retard accumulé à La Croisée. Mais chaque jour plongé dans le silence et chaque nuit passée dans l’inconfort de son corps était une torture grandissante. Il lui semblait qu’on l’avait libérée d’un carcan pour la placer immédiatement dans un autre dont l’unique point commun était cette rage sourde. Sadie n’était plus que brasier et colère et au milieu de ce brouillard orageux elle espérait que son silence faisait bonne figure… Car elle était malgré tout capable de percevoir ce soulagement autour d’elle. Le regard câlin de Galathea, le ton doux de Menetios, l’inquiétude d’Eleazar… Elle ne pouvait y répondre que par une façade mutique et quelques sourires qu’elle donnait avec sincérité mais beaucoup de mal. Retiens tes mots. La sorcière étouffait, littéralement, à mesure des jours qui passaient il lui semblait être prise dans un étau de plus en plus étroit. Elle ne parvenait plus à reprendre son souffle et les heures du jour, dictées par le rythme lent des alambics, étaient le métronome auquel elle se raccrochait car ses nuits… Inspire. Retiens ton souffle. Expire. Retiens tes mots. Tout doit être silencieux, car lorsqu'ils viendront finalement nous chercher, nous devrons être en mesure de les entendre. N’auguraient rien de bon. ------------------------------------------------------------- Fin de l'arc II
  6. « L’espère ! Quel joli nom pour désigner l’affût, l’attente du chasseur embusqué, et ces heures indécises où tout attend, espère, hésite encore entre le jour et la nuit. L’affût du matin un peu avant le lever du soleil, l’affût du soir au crépuscule.. » La voûte céleste au-dessus d’elle, où trônait une lune ronde et ivoirine, éclairait le territoire des manes d’un éclat de cristal encore accru par la froidure sèche de cette première nuit de la nouvelle année. La température de la pierre sous elle se transmettait à ses jambes, la refroidissait lentement, et pourtant elle ne bougeait pas, là, tapie sur un rocher surélevé à guetter les meutes nocturnes. C’était une mission d’apprentie, elle n’avait rien à faire là. Mais elle n’avait pas envie d’être ailleurs. Les lueurs de fête s’élevaient de Tariff, l’on fêtait le renouveau et l’allongement des jours, elle voyait très bien les accolades, entendait les vœux, humait les senteurs alcoolisées. Mais elle était mieux ici, sur son rocher perchée, suspendue entre les heures et les mondes, bénissant silencieusement l’existence de ce temps où rien n’existe à part nous-même. Elle avait expérimenté, ces derniers jours, le retrait de l’esprit noir et la sensation étrange de plénitude que son absence avait laissé. Dans ses souvenirs la sorcière s’était toujours attendue à le vivre comme un manque, une déchirure, et pourtant il lui semblait qu’une main divine venait juste de recoller un morceau dont on l’avait privée il y a fort longtemps. L’énergie fourmillait sous son torse, ondulait avec constance et profondeur, parfois les souvenirs de son corps la laissait deviner ce vide qui avait été là quelques semaines auparavant et la différence était saisissante, même pour sa mémoire fragmentée. Sadie rassembla ses membres autour d’elle, conservant comme elle le pouvait sa propre chaleur. Le froid l’anesthésiait, sans doute était-ce pour cela qu’elle était bien ici, dans cette pénombre hivernale sa colère s’étouffait et la laissait enfin respirer. Elle avait plus ou moins dompté son malaise, le reléguant dans un coin de son corps à grand renfort d’automédication… Un rire lui échappa, autodérision, c’était une façon polie de parler de tout ce qu’elle absorbait. Mais elle le savait bien : l’attente deviendrait insupportable, la frustration immense et il lui semblait n’avoir aucun moyen de les exprimer. Par quel biais ? L’écriture était diablement trop longue et laborieuse pour la soulager et pour écrire quoi et à qui ? Elle n’aurait elle-même pas su quoi coucher sur ces pages blanches. Aussi la chasse lui avait paru le meilleur moyen d’exulter, laisser sortir ce trop-plein quitte à devoir perpétrer quelques sanglants carnages chez les fauves ou les bandits. Elle s’étira le cou. On avait toujours besoin de sang de mane ou d’obsidienne de toute façon. En parlant de sang… Les premières lueurs de l’aube s’étiraient au loin, couvrant l’horizon d’une chape scintillante, et venaient paisiblement la révéler. Elle se savait assise, là, sur son rocher. Elle sentait que sa peau la tiraillait, que ses vêtements s’étaient raidis. Elle connaissait ses exactions de la nuit mais n’aurait pas pensé être toute de sang et de boue habillée. La sorcière soupira. En ces temps d’hiver l’eau du fleuve était trop froide pour qu’elle s’y baigne, elle allait devoir rentrer ainsi à Tariff, ensanglantée sans être blessée. En contrebas de son rocher, sous ses pieds, une meute entière gisait et tandis que les premiers rayons la réchauffaient déjà elle sentait poindre de nouveau cette colère qui se nourrissait de sa privation. Rentrer, se laver pour effacer les traces de cette chasse qui n’était rien qu’un massacre, s’abrutir de travail et puis recommencer. Le froid et la langueur de la nuit l’enveloppaient encore suffisamment pour qu’elle reste insensible à ce constat mais, quelque part, sa conscience abîmée lui soufflait que cette espérance apathique ne pourrait durer encore longtemps. Quelque chose devait se produire, dusse-t-elle le provoquer elle-même, où elle resterait ainsi.
  7. Le rythme lancinant de l’eau parvenait à ses oreilles comme un doux murmure. Tout était calme autour d’elle, serein. Si elle-même n’avait pas été prise d’un apaisement profond sans doute l’environnement l’aurait-elle soulagée. Mais là, en ce moment, elle n’en avait pas besoin. L’eau gouttait de sa peau jusqu’au sol, la pierre était chaude sous elle, le vent –pourtant sec- la faisait frissonner. Il y avait longtemps qu’elle n’était pas montée jusqu’ici. Des semaines. Des années. Le point le plus haut d’où jaillissait la cascade sacrée des sorcières culminait entre Serendia et Mediah et donnait, sur cette dernière, un point de vue époustouflant. Elle aimait cette région, elle aimait cet endroit et elle aimait y être. Sadie avait l’impression qu’un nouveau souffle gonflait ses poumons et distillait dans ses veines un opium enivrant. Elle se sentait légère, tranquille. Un coup de vent un peu plus fort fit s’hérisser sa peau mais la chaleur du soleil la caressa de nouveau bien vite et elle soupira d’aise. Il lui semblait être suspendue. Peut-être était-elle d’ailleurs en train de planer au-dessus du sol ? La lévitation se faisait parfois sans conscience. Qu’importait, elle se faisait l’impression d’être en stase, prise dans un nœud du temps et de l’espace, là où rien ne pouvait ni l’atteindre ni la toucher. Un véritable moment de félicité. Le nouveau talisman qu’Alessio lui avait offert reposait en un amas de chaînons et d’œillets sur son plexus, les deux joyaux en contact direct avec sa peau. Elle n’avait pas la sensibilité de Galathea pour les pierres mais elle se doutait bien que son état d’esprit avait quelque chose à voir avec l’apatite et la cyanite qui roulaient légèrement sur sa peau, au rythme de sa respiration. « Que s’est-il passé il y a six mois ? » Falkynn lui avait posé cette simple question. Simple. Et qui amenait pourtant dans son sillage nombre de pensées et de déductions. Il y a six mois Eleazar avait quitté Tariff pour la retrouver, elle qui n’avait pas grande valeur. Le mage s’était basé sur un mensonge pour mener sa quête et aujourd’hui… Aujourd’hui elle était le Zenith. La sorcière souffla, creusant son ventre pour le regonfler de nouveau, expirant par là-même les derniers relents sombres et gris des ruelles des bas-fonds qui hantaient encore son esprit. Récemment elle s’était prise à repenser aux taudis, à sa maison où personne ne venait, à ses chiens restés là-bas, aux chevauchées pour aller jusquà Trent et aux entraînements entre les sapins et les Tréants. Elle avait réalisé que Calpheon ne représentait pas que des mauvais souvenirs pour elle et quelque part sa maison lui manquait, le calme, la retraite qu’elle lui avait assuré pendant des années. Il n’y avait eu que peu de personnes à pouvoir s’aventurer jusque chez elle dans les taudis. A Tariff c’était différent, la maison était grande, pleine de vie, trop pleine. Parfois ça la submergeait, elle qui avait vécu seule dans sa tanière pendant si longtemps. Un nouveau frisson la ramena à la réalité, le bruit de l’eau éclata de nouveau à ses oreilles et le soleil –haut dans le ciel- l’aveugla. Le zénith avait aussi ses mauvais côtés songea-t-elle non sans esquisser un sourire. La sorcière se redressa, le bijou tombant sur ses cuisses dans un bruit mat, ses yeux explorèrent l’horizon qui s’offrait à elle. Montagnes. Rocailles. Steppes broussailleuses. Des terres bien rustres et pourtant si riches. Elle se faisait l’effet d’une oréade trônant sur son siège de pierre. Cette pensée lui arracha un rire et marqua pour de bon la fin de cette pause exquise. Il était temps de reprendre le rythme car après tout… Les faux étaient prêtes à siffler leur hymne.
  8. A la périphérie de ses yeux elle distinguait des ombres. Ses oreilles captaient cliquetis et murmures. Son nez reconnaissait l’odeur métallique. Sa peau lui transmettait le déchirement de ses poignets, la piqure incessante de l’aiguille et la brûlure toujours lancinante de son dos. Mais son esprit était ailleurs, en sécurité, enfermé dans cet univers noir et réconfortant qui était le sien. Loin, bien loin. Elle savait, quelque part, là où sa conscience sommeillait, qu’elle referait surface bientôt. Les heures s’égrainaient et avec elles sa capacité à rester dans cet état. Il fallait que son esprit remonte, régulièrement, comme pour prendre une bouffée de réalité, avant de replonger profondément. Et quelle réalité. Il y avait tellement longtemps qu’elle ne s’était plus sentie si furieuse et si démunie en même temps. La douleur de son corps n’était rien face à ce sentiment terrible d’impuissance, de n’être rien. Elle se revoyait entre les mains de Siari, gamine pathétique et incompétente. Son esprit s’ébroua. Elle allait se réveiller, bientôt. Les visages de Mellisore et Galathea se superposèrent à celui de Siari tandis que la douleur bien connue, le long de ses tatouages, recommençait à l’asticoter et appelait sa conscience à refaire surface. Elle aurait probablement pu soutenir chacun de leurs coups, endurer la souffrance d’être si proche de sa sœur sans pouvoir la toucher et ainsi faire taire cette douleur qui les liait. Elle aurait pu faire fi. Mais les voir ainsi traitées, malmenées, le corps de Mellisore rompu et marqué, la furie de Galathea. Impossible. Elle aurait continué à désobéir, s’opposer, les braver tous autant qu’ils étaient, et elles en auraient payé le prix fort. Trop fort. Insoutenable. Un long tressaillement la parcourut, hérissant sa peau en des milliers de petits picots. Elle s’agita, faisant tinter les chaînes qui la retenaient en l’air, la meurtrissure de ses poignets lui arracha un gémissement plaintif, sa tête roula sur le côté, en arrière, ses yeux s’ouvrirent, détaillèrent le plafond, là où ses chaînes s’accrochaient, une plainte se perdit dans sa gorge, étouffée, retenue. Elle pouvait le sentir, dans son dos, son souffle se baladait sur sa peau, elle l’imaginait très bien, penché, concentré, jouant de l’aiguille comme si elle avait été un canevas. La pointe de l’outil parsemait sa peau déjà meurtrie de toutes petites piqûres régulières. Une, deux, trois, quatre… Petite hésitation. Une, deux, trois, quatre, cinq… Elle se concentrait sur ce rythme, elle redessinait avec lui les contours du tatouage, elle se concentrait, essayant d’oublier où elle était et qui y était avec elle. Sans qu’elle ne put le retenir, un pleur lui échappa, la présence du corps de Galathea à côté du sien lui était tout en même temps un soulagement indéniable mais également une souffrance indescriptible. Elle aurait voulu ne jamais la connaître, ne jamais la voir, ne jamais la trouver. Et en même temps… Sa simple présence, sa simple existence, lui était d’un réconfort quotidien. Un cliquetis métallique attira son attention sur le côté. Silas jouait de la dague contre les barreaux de la cage. Mellisore y était toujours. Sa gorge se serra à la vue de sa mine, de ses cheveux, de son corps. Disparue la valkyrie incandescente, il ne restait qu’une simple femme en oripeaux, couverte de blessures, l’air hagard et médusé. Son autre sœur. Perdue, blessée… Derrière elle l’alchimiste se redressa, souffla et aux bruits qu’elle percevait elle supposa qu’il nettoyait ses outils et les rangeait. Le calvaire allait bientôt reprendre. Elle glissa sur Galathea un regard navré, triste, elle aurait voulu lui demander pardon pour ce qui allait suivre. Elle sentit les mains de Silas sur ses hanches pour la pousser et sans qu’elle ne puisse rien faire elles furent de nouveau séparées. Ce fut instantané. La douleur revint, fulgurante, lui vrilla le bras, les reins, le ventre, la jambe, enflamma ses nerfs et sa peau. Insoutenable. Elle hurla et le noir revint, l’engloutissant toute entière pour quelques heures encore, quelques heures de retraite, quelques heures de calme, avant que ça ne recommence.
  9. Les herbes sèches et la végétation broussailleuse lui griffaient les mollets, accrochant le tissu de son pantalon. Au-dessus d’elle la voute céleste terminait de s’installer, vainquant les dernières lueurs du jour, derrière elle ne résonnait plus qu’une conversation indistincte entre Falkynn et Galathea. Elle avait oublié jusqu’à l’existence même de cet endroit, la cascade et ses alentours faisaient partie des choses dont elle connaissait l’existence mais qui n’était plus qu’un lointain écho dans sa tête. Elle avait pris une gifle. Entre ça, l’évocation de Naïs, la Sadhvi, Siari… Elle avait le tournis. Elle redescendit avec milles précautions, n’ayant pas l’aisance de la rousse dans cet endroit. Elle glissa plusieurs fois sur les rochers mouillés, le bruit de l’eau lui rappelait Trent. Curieusement elle ne ressentit pas l’angoisse inhérente à ces souvenirs, elle était plutôt contente d’être là. Les couleurs, les sons, les odeurs… Elle ne cessait de retrouver des sensations et des émotions depuis longtemps oubliées. Elle qui pensait avoir conservé des souvenirs précis. Elle ne se souvenait de rien. Et tout lui revenait avec la langueur d’une vague persistante, c’était par à-coups, au compte-goutte, déclenché par milles petites choses. Le rose du ciel avant la nuit, la fraîcheur de l’eau dans une journée brûlante, le parfum des épices, le hurlement des manes, les tableaux qui parlent… Tandis qu’elle rejoignait Xanthe Sadie lâcha un léger soupir ennuyé. Calpheon n’était rien à côté de Tariff et pour autant elle ne se voyait pas non plus passer son temps à Mediah. Elle refit les sangles du hongre et grimpa en selle, le regard dans le vide, affaissée sur sa monture. La sorcière se laissa mener ainsi sur la route, prenant tout son temps pour revenir, le corps alanguit et ondulant sous la démarche souple du cheval. Perdue dans ses pensées, quelques visages défilèrent devant ses yeux, toutes celles et ceux qui comptaient un tant soit peu, ils n’étaient pas nombreux. La bienveillance de Mellisore, sa récente et étrange inquiétude également. Wakiza qui avait fait le chemin avec elle, dont les idées n’étaient pas si sottes. Elendryn dont les simples traits la surprirent elle-même, elle n’avait pas de lien plus fondé que ça avec la Valkyrie, en apparence du moins. Nylie qui avait repris le cours de sa vie, Galathea, Llianne et Falkynn, presque trois nouvelles sœurs et les quelques autres rares personnes avec qui elle entretenait autre chose que des relations professionnelles. Et il y avait Alessio… Elle se sentait encore incapable de poser la moindre étiquette sur lui. Qu’était-il au juste ? Un voisin au départ, une connaissance ensuite, ils n’étaient pas passés par les cases ‘réguliers’ ni même ‘amis’. Ses pensées à son encontre se muaient le plus souvent en un mélange étrange de tendresse, d’envie et de circonspection. De fait, Sadie ne savait pas trop quoi penser sur le sujet, même si lui semblait être droit dans ses bottes sur la question, il avait été très clair. Elle soupira bruyamment maudissant ses hésitations, sa défiance et les détours infinis de son esprit. Tout ceci ne l’aidait pas à y voir plus clair. La plupart de ces personnes n’étaient pas ici et tout son problème se situait là. Elle ne pouvait rien leur demander, il n’était pas question d’imposer un quelconque choix. Ça allait être à elle de se débrouiller, de faire avec. Fallait-il encore qu’elle trouve comment. La tour de garde de Tariff se dessina au loin, elle avait tergiversé un long moment. Le chambardement entre la maison et le laboratoire lui avait fait du bien, elle allait continuer ainsi. Sans être certaine de la finalité, il lui semblait évident que s’approprier la maison était la bonne chose à faire, il fallait évacuer les souvenirs de Siari, construire sa propre voie sur celle en ruines que sa mère avait laissé. Sa gorge se serra sensiblement tandis que le souvenir du départ de Naïs lui revenait. Sans forcément le vouloir, Galathea avait l’art d’appuyer où ça faisait mal. Ainsi elle était toujours vivante, quelque part. La pensée de la savoir morte était à peu près la seule chose qui lui avait permis de ravaler son aigreur à son encontre et d’oublier qu’elle l’avait abandonnée aux griffes de Siari. Une bouffée de rancœur la pris et elle éperonna Xanthe, elle avait encore des tas de choses à faire, il fallait qu’elle se concentre là-dessus. Des armoires à bouger, des carnets à étudier, des tatouages à décrypter et… Un attrape-rêve à enchanter. Ça n’arrêterait pas ses cauchemars à elle, mais ça agirait peut-être sur les siens à lui.
  10. Un nouveau coup de pelle entamait la butte. Alessio grogna sous l'effort, alors qu'il soulevait l'outil pour déplacer le sable brun, rougeâtre, commun aux terres mediahnes. Il était là depuis une bonne vingtaine de minutes, sous le chaleur écrasante, les pieds dans la poussière. Il se redressa en se massant les côtes encore douloureuses des derniers événements, d'autant plus que les mouvements actuels, bien que simples, ne faisaient qu'accentuer la douleur. Et ça, c'était sans compter le soleil qui semblait avoir décidé d'être le plus vif possible au moment précis ou il avait décidé de sortir pour s'occuper du sable. Mais, en dépit de tout ça, il avait l'impression d'avoir besoin de le faire. Pour lui, mais surtout pour elle. Enfin... Encore faut t-il qu'elle soit capable de le comprendre. Après le coup de la lampe, il était sûr de rien. Dans toute la liste des choses qu'il pensait devoir faire, beaucoup de choses tournaient autour de Sadie, en ce moment. Probablement un peu trop au goût de ses proches amis, comme pouvait le sous-entendre la lettre de Valerya, bien incisive, bien que le ton était un peu haut, elle était pas loin de la vérité. Elle était jamais très loin de la vérité, de toute façon. Enfin, il serait jamais assez bête pour lui dire. Il esquissa un bref sourire, à l'idée du retour prochain. Mais pour l'instant, il était à Tarif, dans un milieu relativement inhospitalier pour le ronchon Calphéonien qu'il est. Les pieds dans le sable. Sable qu'il déteste, qu'il plus est. Qu'est-ce qu'il lui avait pris d'avoir cette idée... Encore une connerie qu'il était prêt à faire pour elle. Après avoir redressé la pelle, il dévia le regard vers la ville, floutée par les ondulations de chaleur. Il distinguait difficilement la maison de Siari, d'où il était. Il leva une main, écarta la sueur qui s'accumulait sur son front d'un revers du poignet. Après un bref soupir. Il s'éventa brièvement et se décida à reprendre son travail, aussi rébarbatif soit t-il, adéquat pour laisser libre court à ses pensées. Entre deux grognements poussifs, à cause de la douleur. ~~ Ils étaient arrivés il y a une bonne semaine, un peu plus. Après deux jours de trajet. Au départ, l'idée de base, c'était d'amener Llianne jusqu'à Tarif afin qu'elle soit prise en charge. Il tenait absolument à ce qu'elle ne sombre plus dans la démence qui s'était abattue sur elle depuis quelques temps et d'après le contrat, les Kelevra semblaient être la solution. Il ne s'étonna, à ce moment, qu'à peine de tous ces événements communs qui se précipitaient dans le même sens, dont le sens lui échappait encore. A lui, comme à d'autres. Mais à cet instant, seule Sadie semblait être capable d'apaiser les mots de la jeune elfe. Il avait d'ailleurs remarqué un changement dans l'attitude de la sorcière, au rythme où elle approchait de Tarif. Plus rayonnante, plus enjouée. Et pour autant, s'il avait été ravi de l'effet le désert sur sa façon d'être, il redoutait l'effet que pourra avoir le retour aux pierres froides de Calphéon. Un peu après leur arrivée, c'était la cohue. Du monde était là pour les accueillir. Deux Kelevra, des sorcières du clan Brujo et Falkynn aussi, la voisine de Sadie. Il l'avait déjà rencontré à Keplan, lorsqu'il avait accompagné Sadie pour aller chercher Galathea. Et cela, c'était sans compter les esprits noirs qui se baladaient ci-et-là, dont la présence lui glaçait littéralement le sang. Peu habitué à la magie, d'autant plus habitué à la combattre, arme au poing. Il savait comment gérer les choses lorsqu'il avait affaire à un mage en colère ou à une sorcière occulte, peu les choses où il y avait été confronté. Par contre, il n'avait aucune idée de la façon dont il pouvait gérer une interaction pacifique. Du monde, mais pas Eleazar qui devait vraisemblablement être déjà présent mais qui n'est jamais arrivé. Et c'est en recevant un petit colis, dans lequel deux doigts du mage avait été gentiment disposés à l'intention de Sadie, qu'ils purent déduire ou il était. Le Monastère d'Elric. Un haut-lieu de rassemblement de cultistes, des plus tarés, qui plus est, ceux qui n'hésitent pas à fourvoyer leurs âmes pour un peu de magie, quitte à en devenir chèvre. S'il était encore possible que le grand gaillard n'ait pas encore pris conscience de toute la dangerosité de leur entreprise, c'était chose faite. Alessio allait enfin pouvoir mettre son armure, pour un vrai combat, un vrai combat depuis longtemps. Il n'était pas vraiment question de chasser un petit bandit, de péter les genoux d'une mauvais payeur ou de sécuriser le trajet d'une caravane marchande. Non, ce genre de boulot, il l'a toujours pris avec dérision. Parce que c'était toujours à des lieux de l'enfer qu'il avait pu vivre auparavant, en période de guerre. Et là, il allait y retourner, pour casser du cultiste par paquet de douze mais probablement pour risquer sa vie. Gratuitement. Ce dernier point était important. Ils avaient été rejoint par deux Valkyries. L'amie d'enfance de Sadie, Mellisore, ainsi qu'Elendryn, qui jusqu'à présent n'avait été que l'employeuse de sa voisine de palier. Elles aussi étaient prêts à risquer leurs vies pour Eleazar, pour le bien-être de Sadie et des Kelevra en général. Il n'en avait pas parlé, un peu avant l'attaque, mais il avait une certaine appréhension à l'idée de combattre avec des personnes qu'il ne connaissait pas. Stratégiquement, il avait joué ça comme étant une erreur. Lui, il n'avait jamais combattu avec des Valkyries. Il ignorait tout de leurs méthodes de combat. Et s'il avait déjà combattu et même affronté des sorcières, il n'avait encore là qu'une vague idée de comment s'y prendre avec elles. Du coup, c'est avec une heureuse surprise qu'il avait vu débarquer le rouge chatoyant du manteau de Bélier, toujours l'air véloce et tonitruant, suivi de près par Sergio et son air un peu niais. Puis, la jeune Sawyier. Une partie des larrons de foire qui lui servait d'amis, passés à Tarif à l'occasion d'un contrat. Il ne tarda pas à les embrigader. Il savait combattre avec eux, tout ses doutes, ses appréhensions, s'envolèrent. Néanmoins... tout ne s'était pas passé comme prévu ~~ Vingt nouvelles minutes. Le soleil avait décidément choisi ce jour pour s'abattre cruellement sur lui. Il se redressa dans un long grognement. Il s'effondra un peu mollement sur la butte. Il avait chaud. Et surtout, il avait soif. Il avait oublié de prendre une gourde, loin de s'attendre à une telle aridité. Mais il était hors de question de tout mettre en plat pour revenir au petit village de sorcières. En plus de ça, ses côtes commençaient lourdement à le faire souffrir, il sentait que ses poumons avaient du mal à suivre, à cause de l'effort, de la chaleur. Enfin, c'était peut-être également à cause du choc qu'il avait subi, frôlant la mort de quelques millimètres. Il secoua doucement la tête, attrapa à nouveau la pelle pour s'y remettre. ~~ La bataille avait été féroce. Falkynn avait mené l'assaut à la perfection, une qualité qu'il ne lui aurait pas soupçonné. Il n'avait pas bien suivi ce qu'elle avait fait, mais elle s'était assurée à ce que la citadelle soit vidée de ses occupants, au moment où l'attaque allait avoir lieu pour récupérer Eleazar. Une aubaine, vu le petit groupe déglingué qu'ils étaient. Et c'était bel et bien le cas de le dire. Des valkyries, des sorcières et des voyous reconvertis combattant côte à côte, chacun pour des raisons qui lui étaient propres, mais agissant de concert. Cette petite assemblée improbable aurait pu être aisément prendre place dans de grandes fables, si tant qu'un barde soit là pour conter leurs aventures. Par contre, Alessio était incapable de se souvenir de la fin. Il savait qu'ils avaient récupérés le mage et un chevalier, mais ce qu'il avait de plus précis, c'était l'impression d'être traîner derrière son cheval et le bruit grinçant du métal sur les cailloux de la route. On lui a dit qu'il avait failli y passer, que son armure avait été enfoncée et qu'il avait failli y passer, étouffé dans ce qui était sensé le maintenir en vue. Enfin, d'une certaine perspective, cela l'avait bel et bien maintenu en vie, des coups, des agressions des cultistes encore présents dans la citadelle, mais jusqu'à un certain point. Sadie avait dû exploser ce qui retenait son armure afin de l'éjecter et qu'il puisse respirer. Il était en vie, mais avec une armure en morceau et un certain Valencien qui allait probablement lui défoncer la tête en revenant, en l'apprenant. Il s'est passé un long moment, après la bataille. Toute la petite compagnie est revenue, en vie, mais fatigués et blessés pour la grande majorité. Les jours se sont écoulés lentement, alors que tout le monde se rétablissait. Les sorcières eurent leurs discussions à propos de la magie, à propos des cultistes, des choses auxquels le guerrier n’entravait rien pour une majeure partie du temps. Ils avaient trouvés une façon de préserver Llianne, après un temps. Un espèce de collier qu'elle devait porter, au même titre que Galathea et Sadie. Il espérait seulement que ça suffise. Et il profitait de chaque moment qu'il pouvait avoir seul avec Sadie, que ce soit durant les matinées moites, aux accents tendres et affectueux, qu'aux journées près des alambics, à théoriser sur les problèmes qu'ils avaient rencontrés, alors qu'il s'improvisait en apprenti érudit pour qu'elle lui explique des théories sur la magie, mais plus que tout, il gravait chacun de ses sourires, qui se faisaient bien trop rares à Calphéon. Il la voyait, réjouie dans son laboratoire, et s'il était content pour elle... Cette perspective l'effrayait. Il l'était parce qu'il se rendait compte qu'elle avait une place ici, loin de lui, qu'elle pouvait aspirer à une vie heureuse parmi les siens, alors que lui, tout ce qu'il pouvait bien être était à Calphéon. Et c'était sans compter l'intervention d'Eleazar qui, en l'espace d'une discussion, bien qu'anodine, lui rappela encore une fois quelle était sa place dans le monde et celle de Sadie. Bien qu'il eu l'air d'approuver la relation qu'ils entretenaient, Alessio n'en restait pas moins perplexe et circonspect du double sens des paroles du vieux mage. Pas loin de se persuader qu'il acceptait seulement l'idée que Sadie ai un tas de muscles près d'elle en cas de problèmes, en lieu et place d'un amant sincère. C'est là qu'il a eu l'idée. Ce qui l'a amené ici, à crever de chaud, courbaturé et assoiffé. ~~ Il renversa une dernière fois le sable de la pelle, souffla longuement, longuement... et se pencha pour récupérer la caisse pleine de sable rougeâtre, pour la cacher immédiatement dans le chariot. Il avait besoin d'une bonne bière, si ce n'est douze.
  11. Il referma doucement la porte de chez elle. Elle ne lui avait même pas adressé un regard, lorsqu'il est parti. Il s'arrêta, après quelques pas, pour s'appuyer contre la porte de son propre appartement à quelques mètres de là. Il attarda son regard sur le loquet à moitié broyé, à moitié réparé, de sa porte. Il n'avait jamais été doué en mécanique de toute façon et là, ça ressemblait surtout à un bout de métal branlant qui en retenait un autre en étau. Un peu comme son esprit, ces derniers temps. Une expérience enrichissante que celle d'avoir l'impression de vivre une constance gueule de bois durant toute la journée sans avoir bu une seule goutte d'alcool. Une expérience qu'il ajoutera à la longue liste des raisons de ne pas aimer la magie. Et c'est basique, qu'elle disait. Une poignée de cheveux, des bricoles et d'autres conneries, et nous voilà parti pour vivre une véritable charge de chevaux, droit dans la tête. Encore que... le pire, c'était les cauchemars. Des ombres, des rappels silencieux, des choses qu'il aurait voulu ne jamais revoir faire surface. Par contre, contrairement aux cauchemars, qui se sont arrêtés... Les problèmes qu'ils ont révélés étaient bien présents, omniprésents, autour de lui. Et il était effrayé. Effrayé par le souvenir, parce qu'il avait fait et ce qu'il ignorait encore devoir faire. Et là, appuyé contre sa porte, le regard divaguant sur le sol, il s'est subitement senti très seul et fatigué. Jusqu'à ce qu'il soit capable de reprendre constance, après quelques longues secondes. Il avait plus urgent, plus pressant, plus immédiat. Il fallait se réveiller et ne plus y penser. Pour l'instant, tout du moins, sinon, il était promis au chaos et à la chute. L'Elfe était pris dans un tourment catatonique dont il avait peut-être le remède, et Elle pouvait peut-être lui permettre de lui administrer. Il n'en savait rien, à vrai dire. D'un côté, il avait dû batailler auprès de son amie d'enfance pour lui faire comprendre qu'il ne pouvait pas, non, qu'il ne pouvait pas compter sur eux, cette fois. Et il en souffrait, de ne pas pouvoir leur parler, de leur expliquer toute l'étendue du problème qui La concerne et auquel il s'est mêlé, à eux, qui l'ont toujours accompagnés et qui iraient jusqu'à échanger leur place devant Elion, s'il leur demandait. Aussi, parce qu'il s'agissait de l'Elfe, que tous sans exception, veulent voir dans la meilleure des conditions. Mais Elle avait déjà été suffisamment déçue, tant par l'un ou par l'autre, qu'il souhaitait tout sauf enfoncer le clou encore plus profondément dans ses appréhension, et ainsi compromettre ses meilleurs chances pour l'Elfe. De l'autre côté, il avait dû la convaincre, Elle, d'accepter son fardeau. Celui qu'Elle n'a jamais voulu, celui qu'on lui a imposé, son héritage sinistre et répugnant. Encore qu'il n'était pas bien sûr qu'Elle ait accepté quoique ce soit, plutôt de l'avis qu'Elle avait surtout envie d'arrêter de l'entendre palabrer et se répandre en justifications. Il était certain qu'Elle avait pleine conscience de toute l'ampleur de la situation, qu'Elle parvenait à saisir toute la dimension des enjeux qui étaient disposés en face d'Elle, et pour autant, alors qu'il était capable d'en comprendre qu'un tiers. Et encore. Mais. Il ne pouvait pas rester là, immobile, alors que l'Elfe sombrait un peu plus dans l'obscurité à chaque heure passée.
  12. La faible lueur de l'aube filtrait à travers les carreaux des deux fenêtres un peu sales, les gouttes de l'averse de cette nuit s'étaient agglutinées sur les vitres, reflétant les doux rayons du soleil aux coins de la pièce. Ils avaient oubliés de fermer les volets, cette nuit-là. Ils n'étaient pas particulièrement pressés, c'est plutôt qu'ils n'y avaient pas pensés. Plutôt préoccupés à penser l'un à l'autre. Mais ce n'était pas la lumière qui l'avait réveillé. De toute façon, les volets étaient relativement peu utilisés, vu les nombreux jours de la semaine où il rentrait chez lui complètement torché... Il avait l'habitude d'être agressé par la lumière, si bien qu'il ne s'en souciait même plus. Non, ce réveil matinal était une habitude qu'il avait prise, commune à tous les matins où il acceptait l'idée que l'alcool dans son sang n'influe pas sur les lois de la gravité, clouant son corps à son lit et son esprit à des rêves bizarres. Il finissait souvent par ouvrir les yeux en fin de matinée, lorsque son foie avait terminé l'effort surréaliste de tout remettre en ordre. La nuit avait été douce. Il avait été surpris, surpris mais ravi, tant par les circonstances que de voir qu'elle avait décidé de rester dormir chez lui, avec lui. Il savait, ou plutôt, croyait savoir qu'elle avait du mal à dormir, qu'elle avait des pensées obscures et tumultueuses et qu'elle avait tendance à préférer ce genre de moments calmes, solitaires, les seuls moments où elle semblait pouvoir faire un semblant d'ordre dans tout ce bordel qui résonnait, encore et encore, dans sa tête. Il n'avait pas eu un seul instant la prétention de pouvoir y faire quoique ce soit mais il était touché qu'elle se soit un peu confiée, hier. Enfin, après tout, lui aussi avait ses problèmes et s'ils étaient, l'un et l'autre, capable de les partager et de faire exception du reste du monde... Il était resté quelques minutes à regarder le plafond, scrutant la fissure au-dessus de sa tête, sans bouger pour ne pas risquer un seul instant de la réveiller. Une tâche compliquée, étant donné que le lit n'était pas bien grand et que lui l'était un peu trop. Il déplaça ensuite son regard sur la silhouette dans les draps, puis les parties apparentes de son tatouage. Il s'étonnait toujours de la finesse de celui-ci et de ce qu'elle avait dû supporter pour qu'il soit aussi large et détaillé. Il prenait bien une bonne partie du haut de son corps. Un héritage de sa mère, à priori. Cette harpie ne l'avait jamais aimé et il lui avait bien rendu. Sa fille, étendue à côté de lui, avait parlé d'elle au passé dans la soirée, il avait supposé qu'elle avait fini par passer l'arme à gauche sans trop chercher à en rajouter. Il se décida finalement à se lever, enfilant ce qu'il trouvait à portée de main. Il vérifia une nouvelle fois qu'il ne l'avait pas réveillée, puis se dirigea vers la sortie du petit appartement. Une fois dehors, il observa brièvement la rue vide, à cette heure-ci, boueuse et presque impraticable à cause de la pluie et de l'entretien tout relatif des rues des bas-fonds, et remua légèrement le nez, il y avait cette légère odeur de crasse mêlée avec la rosée du matin, une odeur qui avait longtemps bercé ses matinées furibondes. Il se glissa à l'appartement d'en face, qu'il avait obtenu il y a quelques années pour éviter de s'entasser avec son neveu et sa nièce, désormais ils vivaient là... mais n'avait pas daigné faire acte de présence depuis un moment. Il supposait qu'ils ne s'en étaient jamais rendu compte, puisqu'ils ne lui en ont jamais parlé, mais ce qui était une nécessité, il y a huit ans, était devenu une habitude. Si bien qu'il procédait au même rituel à la même heure. A l'époque, un peu après la mort de leurs parents, la petite était déboussolée, perdue, sujette à de mauvais rêves récurrents. Son oncle se levait tous les jours -lorsqu'il n'était pas trop rond ou qu'il ne bossait pas, encore une fois- pour s’asseoir à côté d'elle. Il ne faisait pas grand-chose. Il n'avait pas les mots pour la calmer, mais il était là, à côté d'elle, aussi désemparé qu'elle. Au fur et à mesure du temps, il continuait à venir s’asseoir dans la pièce, au cas où la petite ait besoin de lui. Il alla voir, par réflexe, les deux lits. Vides. Vides et les draps faits, depuis trop longtemps. Après une dizaine de minutes à attendre dans la pénombre du petit appartement, en suspension sur les deux pieds arrière de l'une des chaises, occupé à se triturer la barbe, il abandonna son poste de garde et se faufila jusqu'à ses draps, le corps désormais froid. Il souhaita silencieusement ne pas avoir réveillé son amante, avant de retrouver un sommeil assez léger au bout de quelques minutes. Aujourd'hui, il allait devoir préparer le voyage à Florin avec son cousin, un boulot intéressant l'attendait.
  13. La pièce avait beau avoir été plongée dans une obscurité presque totale, elle s'était réveillée en sachant que le soleil ne devait même pas encore avoir apparu à l'horizon. Ça faisait longtemps qu'elle n'avait plus dormi dans un endroit où l'on fermait les volets. Les ouvrir avait d'ailleurs confirmé ses pensées, l'aube pointait timidement au loin, au-dessus de Keplan la nuit était toujours bien présente. Elle s'était massé le visage, avait quelque peu remis ses cheveux en place, l'esprit encore embrumé par les vapeurs de rhum. Elle avait la bouche pâteuse et les paupières lourdes. Le voyage allait être long. Sadie n'avait pris aucune précaution pour réveiller Alessio, le bousculant sans vergogne, et elle s'était étonnée de le voir réagir promptement, prêt en quelques minutes. Elle le remercia pour ça. Mentalement. Le rhum lui avait cloué la langue. Les rues de Kaplan étaient encore calmes, seuls quelques gardes terminaient leurs rondes et quelques mineurs revenaient ou partaient. On était loin du brouhaha que connaissait Calpheon dès les premières lueurs avec les marchands qui s'installaient et les convois qui commençaient à affluer. Elle apprécia ce flottement, un peu de calme. Puis la maison de Galathea se dessina devant ses yeux tandis qu'ils sortaient du monte-charge et une grogne la reprit à la gorge. Venir lui révéler la vérité, tout lui dire, lui expliquer. Ça ne lui avait pas fait peur, elle avait plus redouté sa réaction. Elle aurait pu fuir, nier en bloc. Ça n'avait pas été le cas. Elle ne s'était cependant pas attendue à tomber sur un chien de garde aussi agréable qu'elle-même. Sadie savait qu'elle allait devoir composer avec. Elle n'avait aucun envie. Mais elle allait devoir. Plantée devant la maison de Galathea, elle réfléchissait. Elle ne voulait pas se battre, ça ne lui apporterait que des problèmes. Elle avait passé ces quatorze dernières années à se refréner, ne pas venir la trouver, parce que Naïs avait préféré l'éloigner, alors elle aussi devait la laisser loin. Sa préoccupation première avait toujours été la protection de Galathea, par le silence et l'ignorance d'abord, par la vérité maintenant. Et la violence si c'était nécessaire. Mais l'autre guignol blond n'était pas l'ennemi à combattre. Elle soupira. Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était plus tu, qu'elle n'avait plus fait l'effort conscient d'absorber platement ce qui la mettait hors d'elle et de laisser couler. Elle savait aussi que c'était dangereux. Qu'elle finirait littéralement par exploser. Mais peut-être aussi que ça s'arrangerait avant qu'ils n'en arrivent là. Alessio avait marqué un point en disant qu'ils cherchaient tous les deux la même chose : la protéger. Il avait aussi vu juste en pointant que Neilho s'y prenait comme un manche. Sadie fit un pas en avant, frappa plusieurs fois à la porte et inspira, cherchant au fond d'elle ce gouffre qui lui permettait de faire fi du reste. La violence serait pour plus tard.
  14. Le simple craquement du bois avait suffi à la faire émerger. Elle l’avait senti bouger, s’asseoir puis se redresser. Sadie n’avait pas ouvert un œil pour autant, elle n’avait pas eu envie, encore engourdie par la torpeur de la nuit. La sorcière s’était contentée d’écouter : le parquet qui grince sous chaque pas, les vêtements qui se froissent tandis qu’on les enfile, les gonds de la porte qui geignent et le loquet qui se referme. Elle avait perçu quelques pas qui s’éloignaient depuis l’extérieur mais n’avait pas été particulièrement surprise. Alessio avait ce rituel étrange depuis des années, quand bien même il n’en eut pas conscience lui-même. Elle avait alors bougé sous les draps, s’était étiré tel un chat, le corps légèrement courbaturé. Tandis qu’elle ouvrait les yeux la faible lumière qui filtrait lui appris qu’elle avait suffisamment dormi… Selon ses standards et ses habitudes tout du moins. Pour autant elle ne se leva pas. Elle aurait pu partir, profitant de l’absence d’Alessio pour s’éclipser telle une voleuse, sa nuit et son forfait terminés. Elle s’amusa de cette simple pensée, un unique palier les séparait, il n’allait pas devoir réfléchir longtemps pour savoir où elle était passée. Elle n’avait de toute façon pas envie de partir. Pourquoi faire après tout ? Ses journées étaient calmes en ce moment, toujours aussi longues mais peu agitées. Les copies pour le juge avançaient doucement, elle s’appliquait, essayant de rendre justement la valeur de ces parchemins. Elle avait laissé dans un coin l’affaire de Selwyna, elle n’arrivait pas à se décider sur la question, que faire ? Agir ? Oublier ? Faire comme si elle ne savait rien ? Ou comme si elle ne pouvait rien faire ? Cette simple pensée l’agita, c’était un mensonge. Elle pouvait faire quelque chose, elle pouvait essayer au moins. Mais quelque part tout ceci la mettait mal à l’aise. Une telle chose était effrayante. A l’extérieur de nouveaux bruits de pas résonnèrent et la porte s’ouvrit dans un faible grincement, laissant la haute silhouette d’Alessio se dessiner dans l’obscurité. Quelque part, le simple fait de le voir revenir la soulagea d’un poids dont elle n’avait même pas eu conscience. Sadie referma les yeux, elle ne dormirait plus elle le savait, mais l’instant était suffisamment agréable pour qu’elle veuille en profiter pleinement, le faire perdurer le plus longtemps possible. Un peu de calme avant la reprise des hostilités. Son visage se fronça légèrement. Pauvre valkyrie. Pauvres taudis.
  15. Le foyer brûlait faiblement, ne dégageant qu’une légère chaleur, à peine de quoi se réchauffer les doigts. Cependant Sadie ne l’avait pas allumé pour ça, elle avait oublié de refaire le stock de bougie du laboratoire et cette pièce était particulièrement sombre. Un coup d’œil rapide à la fenêtre condamnée li fit penser qu’elle pourrait sans doute y remédier en l’ouvrant. Mais elle balaya cette idée saugrenue d’un revers de la main. Il n’était pas question que quiconque puisse regarder à l’intérieur de cette pièce. Elle avait quitté Alessio la veille sans plus de cérémonie et était rentrée chez elle pour trouver la maison vide, les chiens endormis comme des bienheureux. Aucune once de fatigue ne l’avait alors effleurée. Sadie avait donc décidé de partir directement pour Florin, la nuit était plutôt belle, encore fraîche de la pluie. Elle avait alors filé aux écuries, récupéré Xanthe en laissant un mot à Jiao et était partie vers le Nord. Si on excluait son escapade d’une journée avec Nylie et son enquête sur les Cortesi, elle n’avait plus remis les pieds à Florin depuis un bon bout de temps. Si Trent lui évoquait un refuge, une vraie tanière loin de son monde, Florin lui rappelait tout ce qu’elle était réellement. Une sorcière de Tariff, une alchimiste, une mane du désert au beau milieu des tréants. Cette image la fit sourire et rire légèrement. Le feu illuminait légèrement la pièce, y faisait danser des ombres inquiétantes et la rendait presque vivante. Sans avoir même besoin de se repérer elle ouvrit les deux battants de l’armoire et s’accroupit devant une vieille travailleuse en bois. Mouvements nés de l’habitude, elle l’ouvrit et en sorti rapidement une pipe ouvragée et un petit sachet de jute. Elle retourna s’installer vers l’établi d’alchimie, s’asseyant à même le sol, les jambes étendues devant elle. Dans un geste automatique elle récupéra quelques herbes sèches dans le sachet et en bourra la pipe qu’elle alluma grâce au feu de l’établi. Elle aspira plusieurs bouffées courtes et rapides le temps qu’une fumée blanche s’échappe du fourneau. Lorsqu’elle put enfin en aspirer une plus longue elle la retint quelques secondes avant d’expirer et de soupirer d’aise. Elle savait cette herbe dangereuse. Siari l’utilisait quand elle avait besoin de voir plus distinctement. La prescience de sa mère avait toujours été étonnante, mais jamais suffisante pour elle. Sadie n’avait jamais vraiment exercé la sienne, sans savoir pourquoi elle avait toujours pensé n’avoir aucun talent particulier dans cette discipline. Naïs lui avait toujours soutenu le contraire. La sorcière tira une seconde fois sur la pipe et recracha la fumée par les narines. La sauge commençait déjà à faire effet. Il lui semblait que des ombres s’agitaient des formes et s’ouvraient des yeux. Un rire nerveux lui échappa. Elle secoua la tête pour chasser ces premières prémisses de vision. Ou d’hallucination ? Elle n’avait jamais vraiment su. Il était encore tôt, Eleazar n’arriverait sans doute pas avant plusieurs heures, elle avait donc largement le temps. Elle se cala un peu plus contre le mur et l’établi, le corps mou et avachi, tandis qu’elle amenait une nouvelle fois la pipe à ses lèvres. La fumée lui piquait légèrement les yeux et elle les ferma. Mauvaise idée, elle le savait. Très mauvaise idée. Si Siari et Naïs arrivaient à voir ce qui allait être, ce qui avait été, elle ne voyait qu’un gouffre sans fond, une porte sur les abîmes. Il n’y avait que le noir derrière ses yeux dans ces moments, un noir mouvant, vivant, palpitant. Elle pouvait presque sentir un second cœur battre entre ses temps. Cette pulsation. Elle la sentait en permanence avec elle, toujours là. Un nouveau rire la pris. Pitoyable et douloureux. Fallait-il donc qu’Eleazar ait raison ?
  16. L’eau tiède suintait de l’éponge, lui filait entre les doigts, glissait sur la peau parcheminée de Siari et venait s’étendre sur les draps, les imprégnant de sa moiteur humide. Le corps de sa mère n’était plus qu’une coque flétrie et fragile dont la peau était largement masquée par les encres noires de ses tatouages. Il y en avait certains que Sadie n’avait découvert que très récemment, le corps de la sorcière n’ayant plus assez de magie pour maintenir les enchantements, ils étaient apparus un jour juste sous ses yeux. Siari était sa propre œuvre, son propre prodige. Mais elle n’emporterait rien dans sa tombe. Sadie avait pris grand soin d’en recopier chaque morceau. Le regard de la jeune femme glissa sur sa mère comme il l’aurait fait sur n’importe quel autre mourant, gêné et inquiet plus que véritablement ému. Ça n’était pas de perdre Siari qui lui faisait peur, cette simple idée ne faisait d’ailleurs naître chez elle qu’un soulagement extrêmement vif. Elle lui souleva délicatement un bras et passa doucement l’éponge dessus, toute son attention rivée à ses gestes et ses pensées bien gardées. Plus que sa mère, elle allait perdre le dernier lien qui lui restait avec ses origines. Sa dernière ancre, aussi pourrie eut-elle été. Elle n’aurait plus personne pour lui rappeler sa place, son dû, sa valeur. Siari avait eu beau cracher toute sa vie durant sur les Kelevra, il n’en restait pas moins que dans ses mots, aussi fielleux furent-ils, pointait toujours cette once de fierté face à l’héritage qui était le leur. Ce nom, inconnu à Calphéon, restait un emblème intemporel. Un léger râle lui fit relever les yeux et elle croisa ceux, fatigués, de sa mère. Ses joues s’étaient creusées, donnant à son visage un air macabre, tout son corps était souffreteux et desséché. La magie, toutes les magies, avait ça de terrible qu’elle ne donnait que ce qu’elle pouvait prendre. La puissance coûtait autant que ce qu’elle apportait. Elle en avait le parfait exemple sous les yeux. Autrefois damnablement belle, Siari n’était plus désormais qu’un vieux calice de bois dont la vie finissait de s’écouler, goutte par goutte. Sa mère la scrutait avec insistance sans pouvoir émettre le moindre son, en avait-elle seulement envie ? Il n’y avait sans doute plus rien qu’elle ait à lui dire. Sadie se débrouillait toute seule depuis plusieurs années déjà et elle n’était revenue qu’en percevant l’aura de la mort planer au-dessus de sa mère. C’était sans doute la chose la plus forte qu’elle lui avait inculqué, le respect dû aux morts, l’honneur à faire aux mourants. Les siens du moins. Au-delà de toute rancune et de toute colère. La main de Siari s’agita légèrement et sans pouvoir expliquer ni justifier son geste, Sadie la lui pris et joint leurs doigts. Sa dernière ancre. Son dernier port. Et c’était elle qui s’apprêtait à quitter le quai. Leurs yeux restaient rivés, fermement accrochés à leurs homologues, comme si elles avaient pu y lire chacune ce que l’autre n’avait jamais su dire ni même compris. Son corps avait beau porter les stigmates de la furie de sa mère, en cet instant elle ne pouvait que faire fi de la souffrance et du mépris. Siari disparaissait. Sans un bruit, sans un mot, sans même une supplication. Elle s’éteignait, telle une bougie consumée par une flamme trop vorace. Ses doigts glissaient en une caresse légère et répétitive sur la peau sèche et rugueuse tandis que les yeux de Siari se mettaient à papillonner, comme pris d’une lourdeur et d’une fatigue irrépressibles. Son souffle se fit plus rare à mesure des secondes jusqu’à finir par complètement s’arrêter, telle une machine dont les rouages s’immobilisaient tandis que le travail touchait à sa fin. La chaîne de son ancre venait de rompre.
  17. Les premiers rayons de soleil lui caressaient délicieusement la peau, la réveillant agréablement par leur douce chaleur. Le printemps était déjà bien entamé maintenant et elle attendait avec une certaine impatience la brûlure du soleil d’été. L’air sec et chaud lui ferait du bien, dénouerait autant son corps que son esprit. A cette simple évocation elle ferma les yeux et tenta de faire revenir les quelques souvenirs de Tariff qu’elle avait conservé dans un coin de sa tête. La méditation aidant, il ne lui fallut que quelques minutes pour sentir l’empreinte du vent sec sur ses joues, le sable sec et irrégulier sous ses doigts et l’ardeur du soleil cognant avec force sur sa tête. L’air qui passait dans ses narines était brûlant et chargé de particules fines, ça lui irritait la gorge. Le bruissement du vent autour d’elle n’évoquait pas de grands arbres feuillus mais de petits arbustes rêches et épineux. Une nature hostile, revêche et aride. Sadie rouvrit doucement les yeux, un haut nuage blanc masquant le soleil et la faisant frissonner. Un peuple courageux, tenace et loyal. ‘Sans loyauté, on ne survit pas dans le désert’. Les paroles d’Eleazar n’avaient eu de cesse de retentir dans sa tête ces dernières heures. L’idée de ces sorcières à son service lui avait d’abord fichu une trouille bleue. Dans quoi était-elle encore fourrée ? Qu’est-ce qui allait lui tomber sur le coin de l’œil ? Qu’est-ce que Siari avait encore fomenté ? Qu’y avait-il encore d’autre qu’elle ne savait pas ? Une sorcière était par définition un nid à problème selon elle et son expérience. Mais tout un clan… Elle n’était pas certaine de pouvoir gérer les Kelevra en même temps que les Brujo. D’un autre côté Sadie se disait qu’elle n’aurait peut-être rien à gérer avec les Kelevra. Cependant une petite voix dans sa tête lui disait que ce n’était qu’un vœu pieu. Le soleil réapparu enfin, caressant doucement ses bras, calmant la chair de poule qui lui hérissait la peau. Elle allait devoir emmener le mage à Florin également. Elle n’était pas certaine de ce qui lui était passé par la tête à ce moment-là, il y avait cependant une chose dont elle était sûre : elle ne voulait pas finir comme Siari, bouffée par sa propre magie. Et elle aurait sans doute besoin d’aide pour ça
  18. Elle avait laissé Elendryn repartir par les rues plus sûres du marché et était finalement retournée à l’ancien dispensaire. Ce qui avait été un jour une église n’était plus qu’un vaste champ de débris et d’immondices pris entre quatre murs. Elle s’étonnait cependant que les vitraux soient toujours intacts. La lumière du matin y perçait faiblement, éclairant les vieilles pierres aussi sales et sombres que tout ce qui vivait dans ce quartier. De l’ancien hospice de fortune il ne restait rien, pas même un pauvre lit. Sans qu’elle ne tienne vraiment à savoir pourquoi ou comment, cela lui pinça le cœur. Un silence assourdissant régnait tout autour d’elle, elle percevait dans ses oreilles les battements de son cœur bien plus surement qu’aucun autre bruit environnant. L’entrée du bâtiment, ouverte aux quatre vents, laissa passer quelques mouvements et ses yeux se posèrent sur le cimetière juste à l’extérieur. Elle n’était pas allée voir la tombe de Siari depuis un moment maintenant. Ses pas l’y menèrent presque machinalement et la vieille pierre tombale s’affichant dans toute sa décrépitude. Les racines l’avaient envahie, grignotant sa base, la pierre s’était décolorée par endroits et quelques éclats l’avaient mordue. Malgré tout, les symboles y étaient toujours lisibles, indéchiffrables pour toute la lie du coin mais toujours présents. Sadie s’accroupi devant la stèle et entrepris d’en arracher les herbes qui poussaient autour, elle retourna la terre à main nue, savourant ce contact trop souvent négligé. Souvent elle se disait qu’elle devrait venir ici plus régulièrement. Non pas qu’elle ait réellement besoin de se recueillir sur la tombe de sa mère, mais ce rituel l’apaisait et lui permettait de penser plus clairement. Le temps, comme figé, lui permettait de revenir plus posément sur les évènements passés. Et quels évènements. Si les Cortesi et les Contini lui avaient pris un temps fabuleux à la vue du reste, ils n’avaient été qu’une toile de fond. Sans grand intérêt qui plus était. Non, le plus important s’était dissimulé dans les petites histoires, les petits actes, les nuits sans sommeil et les jours sans fin. Selwyna, ou plutôt sa mère, avait largement occupé ses pensées, la rendant parfois hermétique à tout ce qui l’entourait. Sadie lâcha un rire bref, si ça avait été n’importe qui d’autre qu’Elendryn plus tôt, alors qu’elle étudiait le symbole au mur, sans doute aurait-elle déjà été pendue, sans même une once de procès. Elle se fit la réflexion que la Valkyrie, à défaut de lui être sympathique, était surprenante. Ses doigts s’enfoncèrent un peu plus dans la terre à mesure qu’elle en arrachait des racines longues et sinueuses. Qu’allait-elle faire maintenant ? Elle avait déchiffré le symbole, compris son fonctionnement et également vu qu’il n’était qu’une partie de quelque chose de plus grand. En y repensant, ça n’était plus ses affaires… Alors pourquoi ne pouvait-elle se l’enlever de l’esprit ? « Une telle chose ne devrait pas exister » laissa-t-telle échapper dans un souffle. La sorcière leva les yeux au ciel, fallait-il vraiment qu’Elendryn déteigne sur elle à ce point ? Elle secoua la tête. Ça n’avait rien à voir avec la valkyrie. Elle-même se sentait tressaillir à la seule pensée d’une chose pareille. Les Kelevra avaient un mot pour ça, cette notion d’avalement, d’assimilation au détriment du reste, sans partage et sans concessions. Un vainqueur, une victime. ‘aologun’ ; le mot résonna dans sa tête, la fit froncer le visage, se tendre et arracher rageusement une motte de terre. L’idée même la répugnait. Et puis il n’y avait pas que ça qui la dérangeait. Elle se passa une main sur le front, y déposant une légère traînée sombre. La foire qui ne devait être qu’un moyen pour elle de se détendre avait vu les circonstances lui mettre encore une baffe en pleine figure. Depuis quand sa mère avait-elle des sorcières à son service ? Elle frissonna rien qu’en pensant à Akkaba et à tout ce que cette rencontre impliquait. Si elle n’avait, jusque-là, qu’esquissé l’idée de retourner à Tariff cela lui apparaissait comme nécessaire maintenant. Ah ça, Eleazar s’était bien gardé de lui en parler. Cette simple pensée lui fit monter une bouffée de colère. Il allait vraiment falloir qu’il arrête de tourner autour du pot celui-là et qu’il crache tout ce qu’il savait encore. Sadie soupira, levant les yeux au ciel, elle pouvait sentir l’agacement la prendre petit bout par petit bout. Son pouvoir s’agitait. Dire que venir ici était censé l’apaiser… Elle frotta ses mains contre ses cuisses, les essuyant sommairement avant de se redresser. Il fallait vraiment qu’elle aille voir Alessio.
  19. L’obscurité du grand dortoir n’était percée que par la faible et vacillante lueur des bougies. De l’auberge, plusieurs étages plus bas, plus aucun bruit ne s’élevait et les fenêtres closes étouffaient chaque son venu de l’extérieur. Il n’y avait rien à voir, rien à entendre. Pas à cette heure de la nuit en tout cas. Elle tourna la tête vers la silhouette allongée à ses côtés, les flammèches faisaient miroiter quelques peu ses cheveux roux, son visage était plongé dans l’obscurité mais elle n’avait pas besoin de le voir pour se le représenter. Meurtri et émacié. Elle leva une main légère et vint jouer avec les mèches rebelles le temps de quelques secondes. Puis la sorcière soupira et reporta de nouveau son regard sur ce plafond qu’elle ne discernait même pas. « Ce serait peut-être la bonne solution pour toi » lui avait-elle dit plus tôt dans la soirée. Une bonne solution à quoi ? Elle n’avait pas de problème. Sadie lâcha un rire sec et solitaire. Si, elle avait pas mal de problèmes. Mais elle ne voyait pas en quoi retourner à Tariff et réclamer son héritage lui apporterait une quelconque solution. Ces quelques jours loin de Calpheon l’avaient forcée à réfléchir. La venue d’Eleazar l’avait forcée à réfléchir. Artemis, en quelques phrases, en quelques mots, l’avait forcée à réfléchir. Peut-être qu’elle trouverait là-bas ce qui lui échappait ? Ce qui la laissait avec ce sentiment désagréable de n’appartenir à aucun endroit, à aucune caste, à aucun monde. Selwyna l’avait forcée à se replonger dans les affaires de sa mère et par extension celles de Naïs. Retrouver l’armure en vanadium avait été un vrai électrochoc, un rappel de ce qu’elle était, de ce dont elle était capable. Elle leva une main au-dessus d’elle, la plaçant juste devant ses yeux. Elle se concentra légèrement et quelques crépitements se firent entendre. Sorcière. « Sorcière. » murmura-t-elle pour elle-même. Combien de temps cela faisait-il que son pouvoir n’était plus un don mais un tourment pour elle ? Peut-être était-il temps que les choses changent ? Peut-être était-il temps de découvrir ce qu’avait fait Siari, de le détruire… Sadie tourna la tête de nouveau vers Artemis, ses yeux cherchant dans le noir ce tatouage qu’elle connaissait par cœur… Ou de l’améliorer. Sans doute était-il temps de rentrer chez elle et réclamer ce qui était sien.
  20. L'eau glacée venait claquer contre son corps meurtri, lécher ses blessures et diluer le sang qui y suintait. Son souffle était court, presque coupé par la dernière attaque, ses mains tremblaient sans qu'elle ne pu les arrêter et il lui semblait que son cœur voulait s'arracher de sa poitrine et exploser en gerbes de sang. Elle avait mal partout, mal, mal. Elle avait tellement mal. Elle n'avait jamais eu aussi mal. Son corps était au supplice. Un éclat sombre crépita devant elle et dans un effort désespéré elle se projeta sur le côté, évitant à peine la vague noire qui déferla avec puissance et vitesse. La brûlure de la magie parvint malgré tout jusqu'à elle, lui pourlécha le bras et la fit gémir de douleur. Tandis qu'elle voyait Siari lever de nouveau le bras elle tenta de se remettre debout mais chancela et retomba lourdement dans l'eau. La vague la frappa cette fois de plein fouet et la propulsa en arrière lui lacérant la peau au passage telles des milliers d'aiguilles. Sadie retomba la tête la première dans l'eau, bu la tasse et roula sur plusieurs mètres. Elle se redressa en inspirant comme une forcenée et recracha l'eau tout autant par la bouche que par le nez, dans un sursaut désordonné elle se redressa et fit un bond sur le côté, se rattrapant à la paroi de pierre pour ne pas glisser dans la rivière. Elle avait mal. Mal partout. La jeune sorcière leva sur sa mère un regard haineux. Par tous les dieux, Elion, Aal et même Kzarka qu'elle aurait voulu lui enfoncer la tête dans la fange à cet instant. Lui faire bouffer les pissenlits par la racine et l'enfoncer encore plus profondément en déchaînant une explosion d'énergie sombre sur elle. Siari ne lui répondit que par un reniflement méprisant et repris sa déferlante sombre qui n'avait qu'une seule cible : sa fille. Elle fit pleuvoir sur elle une pluie de petites boules d'énergie sinistre, lui imposant un rythme d'enfer. Sadie se projetait dans tous les sens, prenant appui sur les parois, sur les rochers, faisait éclater des gerbes d'eau à chacun de ses déplacements. Elle savait qu'elle n'y arriverait pas comme ça, elle ne pourrait pas l'atteindre de cette façon et son corps n'en pourrait bientôt plus. La douleur prenait le pas sur son esprit. Elle atteignait une limite jamais dépassée auparavant. Elle atteignait sa limite. Une sphère sombre fusa sans qu'elle ne pu la prévoir et elle grimaça, elle allait la prendre de plein fouet. Elle ne pourrait pas l'esquiver. Elle ne pouvait pas échapper aux attaques de Siari. Elle ne pouvait pas se soustraire à sa mère. Dans une poussée violente Sadie se jeta sur la boule d'énergie, la prenant de plein fouet, l'embrassant presque. Elle fut projetée en arrière vers la paroi. La douleur était telle qu'elle n'était plus sûre de respirer. Mais elle ne pouvait pas lui échapper. Ses pieds rencontrèrent une nouvelle fois la pierre et elle y concentra toute son énergie. Elle avait la vue brouillée, ses yeux la piquaient et sa vision se maculait de rouge. Dans un dernier effort elle se projeta vers sa mère. Elle ne pouvait pas lui échapper. Elle ne pouvait que lui rendre coup pour coup. Si sa douleur n'était rien pour elle, sa colère devait être tout. Elle frappa de toute ses forces.
  21. Elle ne savait pas quoi dire, pas quoi faire, pas quoi penser. Elle restait là, plantée devant la porte à les regarder toutes les deux. Ces deux femmes qui se jaugeaient comme deux chiennes de faïence. Deux chiennes de guerre. Il était probable que chacune se retenait en cet instant de ne pas sauter à la gorge de l'autre, faisant chacune exploser leur pouvoir pour détruire l'autre. Mais Siari n'avait aucune chance et Naïs n'avait jamais été du genre à user de sa magie sur un coup de tête ou de colère. Elle aurait pu réduire sa mère en cendres en cet instant et Sadie aurait souhaité qu'elle le fasse. Elle aurait voulu que Naïs la choisisse elle, qu'elle prenne parti, qu'elle s'impose. La jeune femme sentit sa gorge ce tordre à cette pensée. Mais elle n'allait pas le faire. Elle ne l'avait jamais fait, elle avait toujours renoncé et aujourd'hui elle abandonnait complètement. Naïs l'abandonnait. Elle posa alors un regard terrifié sur sa mère. Jusqu'ici elle avait toujours été tempérée par Naïs, cette dernière l'obligeant à trouver des méthodes moins... Expéditives et punitives. Siari avait toujours cédé, bizarrement. Mais plus aujourd’hui semblait-il. Sadie ne savait même pas ce qui avait amené les deux sorcières à en arriver à un tel point de tension. Elle était rentrée et avait entendu sa mère hurler depuis la rue, elle vociférait littéralement sur Naïs. Cette dernière était simplement restée droite, dardant sur sa consœur un regard lourd et accusateur avant de décréter que ça suffisait, qu'elle partait. Le monde de Sadie s'était effondré sous ses pieds, aucun mot n'avait pu sortir de sa bouche et elle n'avait pu esquisser le moindre mouvement. Naïs était son rempart, la seule personne au monde devant laquelle elle avait vu sa mère plier et abdiquer. Quand elle était passée à côté d'elle et qu'elle lui avait simplement adressé un regard désolé, elle n'avait rien pu faire d'autre que la supplier de reste, de ne pas l'abandonner. Mais la sorcière l'avait alors repoussée et était partie sans rien ajouter. Naïs n'avait rien pris, rien emporté, elle était partie telle quelle. La jeune femme avait alors faire face à sa mère encore bouillonnante de rage et d'aigreur. Elle fut terrifiée.
  22. Les jours s'étaient succédé à un rythme tout aussi effréné que lent. De nombreuses fois dans la journée il lui avait paru que le temps s'était dilaté, puis rétracté, puis dilaté à nouveau. La nuit arrivait sans qu'elle ne la voit et attendre le jour lui semblait une éternité. Elle n'avait que peu dormi cette dernière semaine, coincée entre ce qu'elle allait révéler à Eleazar et ce qu'elle allait faire subir à Selwyna. Elle avait tergiversé un moment avant de savoir vers lequel des deux elle irait en premier. Puis finalement sa découverte dans la cache de la rouquine l'avait décidée. Sadie était donc allée voir le mage en premier. Il était temps d'y faire face et d'arrêter cette mascarade qu'elle lui jouait depuis le début. Elle savait qu'elle n'était pas celle qu'il cherchait. Elle savait que Siari avait manipulé son monde. Elle en avait tiré une certaine satisfaction au début, vilaine réminiscence de sa mère pour les Kelevra. La sorcière avait beau lutter contre ça, on n’effaçait pas en quelques semaines des années de bourrage de crâne. Elle s'était mise à nu devant lui, littéralement. Il avait recopié son tatouage, cette farce imprimée sur son corps qui pouvait la rendre aussi puissante qu'incontrôlable. Et puis elle lui avait dit. Son sang n'avait rien d'exceptionnel, elle n'était qu'un bris de Kelevra, un reliquat. Si la défiance avait régné dans ses paroles à ce moment elle s'était aussi blessée elle-même. Sans doute qu'un peu de la fierté lésée de Siari coulait en elle aussi. Eleazar n'avait pas aimé. Elle en avait sourit, insolente et presque victorieuse. Mais ça n'avait pas duré longtemps. Les éclats du mage devaient être aussi rares que succints. Et ce qu'elle avait redouté s'était produit. Depuis le début elle se doutait qu'il finirait par lui parler de Naïs. De sa fille. Elle n'avait rien dit. Que pouvait-elle dire ? Elle n'allait pas sciemment lui vendre Alice juste pour se débarrasser de lui. D'autant que cette fois, Sadie trouvait qu'elle avait bien raté son coup. Non seulement il n'allait pas partir mais il allait l'aider avec le symbole de Selwyna. L'aider ? Pourquoi faire ? Même en repensant à la réponse qu'il lui avait donné ça n'était toujours pas clair. Mais elle n'avait pas refusé, elle avait dit oui, elle avait abdiqué. Si ça l'avait rongée pendant les jours qui avaient suivi aujourd'hui elle s'en réjouissait presque. Car si son attaque sur Selwyna avait parfaitement fonctionné, ça n'avait pas tourné comme elle l'imaginait. La sorcière ne savait pas bien ce qui avait dérapé... Elle avait tenu la rouquine sous son joug, elle sentait encore les palpitations de sa gorge dans le creux de sa main, l'odeur de sa peau, de ses cheveux. Et elle l'avait lâchée. Non sans lui faire respirer le filtre qu'elle lui avait concocté pendant des jours avant cette rencontre. Mais elle l'avait lâchée. Était-ce l'avis de Nylie qui avait pesé dans la balance ? La conscience que ça allait trop loin pour une stupide histoire de runes brisées ? Les informations qu'elle en avait tiré par la suite pour monnayer le remède étaient précieuses. Ce symbole... Sadie n'arrivait pas à mettre exactement le doigt dessus mais elle était persuadée que ça pourrait lui servir à quelque chose. Elle l'avait vu, lu ou entendu. Ça la rendait folle. Ça et le fait que Selwyna s'était finalement révélée être une bêcheuse agaçante. Sadie ne pouvait qu’espérer qu'avoir été... « gentille » ne se révélerait pas être une trop grosse erreur.
  23. L’attente interminable, l’insignifiance de la situation et l’humidité ambiante avaient finalement eu raison d’elle. Sadie était rentrée. Malgré tout elle était arrivée à Calpheon avec un sentiment mitigé et un arrière-goût d’inachevé en travers de la gorge. Elle était partie quelques jours plus tôt avec l’intention ferme de se venger de Selwyna et de lui en faire voir de toutes les couleurs. Mais la situation avait changé. Elle avait trouvé dans la cache de la jeune femme des choses intéressantes et son esprit était en branle. Ce qui lui avait dit Nylie de la sorcière ne cadrait pas avec un vol purement vénal et elle savait que le Trillium n’avait rien à voir avec le cambriolage de sa maison. Peu importait le peu de contrôle qu’Alessio avait sur ses mercenaires, il n’aurait pas laissé faire ça. Donc Selwyna était intéressée. Les objets qu’elle avait pris étaient particuliers et cadraient totalement avec ses propres trouvailles dans la cachette de la rousse. Elle cherchait quelque chose. Sadie pressentait qu’elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus malgré tous ses efforts et que les livres et carnets qu’elle avait trouvé dans sa maison lui avaient semblé une voie de secours. En tout cas elle espérait que ce fut ça. Sans quoi elle ne la lâcherait jamais avant d’avoir estimé que la dette était épongée. Dette qui n’existait que dans son propre esprit mais ça elle s’en fichait bien. On ne brisait pas des enchantements vieux de 15 ans et ne dérobait pas des affaires tout à fait personnelles sans en payer les conséquences. Elle se fit la remarque que Selwyna avait rendu les objets volés. Ce qui conforta encore Sadie dans sa théorie que la rousse cherchait des réponses partout où elle le pouvait. D’un côté cela l’énerva encore plus. Cette idiote avait probablement fait des copies. Sadie savait le code Kelevra terriblement difficile à décrypter. Il requérait des connaissances en diverses matières et en vieille langue Mediahne, inusitée depuis longtemps. Mais pour le seul principe de savoir une telle chose entre les mains de quelqu’un dont elle ne connaissait rien, c’était inacceptable. De nouveau elle pensa à la cache de Selwyna et au symbole qu’elle y avait vu. Elle considérait au moins lui avoir rendu une partie de la monnaie de sa pièce en ayant elle-même procédé à diverses copies. Malgré tout… Elle n’avait jamais vu quelque chose comme ça. Devait-elle en parler à Eleazar ? Elle n’était pas certaine que le mage ait eu des connaissances suffisamment poussées en alchimie pour l’aider. Elle-même, qui tenait son propre savoir de Siari qui avait dû être une des maître-alchimistes du clan, devait peut-être en savoir plus que lui. Que faire…
  24. "Le plus dur c'est cela, vaincre le sentiment de ridicule pour pouvoir croire en tes propres mots et leur donner du pouvoir." Les mots résonnaient encore dans l'esprit de la jeune fille, sans pour autant lui être d'une grande aide et ce malgré l'air pour la première fois véritablement bienveillant de Sadie - même si cela n'avait duré qu'un bref instant - lorsqu'elle les avait prononcés. Car c'est exactement ce qu'elle ressentait en ce moment, le ridicule, se sentant sotte tandis qu'elle essayait pourtant inlassablement de se persuader de sa propre compétence. Et ce n'était cependant peut être pas le plus difficile, en comparaison de son second conseil. Arriver à ne plus dissocier son pouvoir et ne pas le personnifier, le considérer à nouveau comme une part d'elle même et non comme un animal indompté et retors, cible de sa colère et de son ressentiment...à cet instant même les concepts idiots du Seid, comme laisser son esprit ne faire qu'un avec un objet inerte, lui semblaient soudain plus faciles à appréhender en comparaison. "Ne faire qu'un avec lui...je suis sure que ce serait même plus aisé avec une foutue chaise en bois, qui elle n'essaye pas de me faire du mal !" marmonna t-elle pour elle même avec agacement, perdant une nouvelle fois sa concentration avant de s'interrompre, pensive alors que ces mots réveillaient en elle un souvenir depuis longtemps enfoui dans les profondeurs de sa mémoire. Le souvenir d'un individu étrange, venu de très loin alors qu'elle n'était encore qu'une adolescente, de ses contes, ses mélodies et surtout de sa danse qui n'en était pas vraiment une, et qui avait donné à ces même mots une signification totalement différente de celle qu'ils pouvaient trouver dans la bouche du Seid, ou de l'austère valkyrie qui les accompagnaient. "Et pourquoi pas, après tout ?" Pensa t-elle. Par peur du ridicule ? Il n'y avait personne pour la voir, ou la juger, et rien qui ne soit de toutes façons plus honteux à leurs yeux qu'un nouvel échec.
  25. Elle les avait planté là sans plus de cérémonie, non pas qu’elle ait eut réellement quoi que ce soit à leur reprocher mais la discussion avait un peu trop dérivé à son goût, Eleazar mettant le doigt sur quelque chose qui ne lui plaisait pas. Sans parler de fait qu’il finirait bien par découvrir l’existence de Naïs. Sadie n’avait jamais été dupe, sa ‘tante’ avait été tout sauf une simple femme et quoique pouvait en dire le mage, les membres de son clan étaient suffisamment brimés pour que certains et surtout certaines cherchent à le fuir. La sorcière avait alors préféré aller prendre l’air. Elle était retournée à la rivière, si elle n’appréciait pas toutes les paroles du mage au moins allait-elle mettre un point d’honneur à s’exercer pour de bon. La lévitation n’avait jamais été son fort, vraiment, c’était une pratique qu’elle n’appréciait que peu car son utilité réelle la dépassait franchement. La télékinésie c’était autre chose… Elle savait depuis longtemps qu’elle s’y prenait mal car c’était somme toute un exercice relativement facile et malgré tout les nuances de cet art lui échappaient et elle ne parvenait qu’à des résultats médiocres. Sadie s’installa cette fois non pas dans l’eau mais sur un rocher, elle s’allongea de tout son long, la position couchée avait toujours eu sa préférence en lévitation, flotter ainsi rendait l’exercice plus grisant. Elle se concentra alors et, doucement, sentit son corps s’élever. Ses pieds et ses mains s’élevèrent en dernier, elle devinait cependant que la pointe de ses cheveux était toujours en contact avec la pierre. Au-dessus d’elle le bleu du ciel se jetait dans toutes les directions et seuls quelques petits nuages blancs le tachetaient par endroits. C’était une belle journée, elle eut un léger pincement au cœur en songeant qu’il serait bientôt temps de rentrer, cette perte de concentration lui valut de presque s’aplatir au sol mais elle se reprit suffisamment vite pour retrouver son équilibre. Tandis qu’elle stabilisait enfin sa position pour de bon elle se mit à penser à Naïs et à sa fille. Elle était sûre que c’était une fille, un garçon n’aurait pas eu suffisamment de valeur pour le Clan et elle n’aurait jamais eu besoin de le quitter comme elle l’avait fait. Siari ne lui avait jamais rien dit là-dessus mais c’était une conclusion logique. Elle savait aussi que sa mère avait éloigné l’enfant… Pourquoi ? Le doute la rongeait en ce qui la concernait, depuis des années, car elle connaissait suffisamment sa mère pour savoir que quelque chose s’était tramé. Et pas forcément quelque chose de bon. Mollement son corps redescendit et bientôt elle reposait de nouveau sur le sol froid et dur. Si elle ignorait encore beaucoup de choses elle était certaine d’un point : Naïs n’avait pas fui sans raison.