Shah

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À propos de Shah

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    Super Kehnard
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Informations RP

  • Personnage principal
    Keharqta
  • Personnage secondaire
    Ilioza ~ Shahryan

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  1. Dulcia Le temps nous aura permis de contempler la ligne de vie qui fut la nôtre. Et dans ce long tracé qui s'étire sur un espace aussi incertain, il n'y aura eu de la place que pour l'infini. La passion qui nous a poussé pour la toute première fois l'un vers l'autre, cette folie qui nous égare et qui parfois nous déracine de nos conforts respectifs, n'ont eu de cesse de nous apprendre à ouvrir les yeux durant nos jeunes années afin de pouvoir mieux nous contempler. C'est là, dans la pénombre d'un souvenir encore frais, que demeure le cocon d'un détail passé. Une robe verte surmontée d'ambre en cascade et qui apporta d'ores et déjà le parfum qu'on lui connait si bien. Et c'est là, devant la noirceur d'un gouffre qui ouvrait grand sa gueule aux dents brumeuses, que commença la chute dont nous pouvons être fiers. Elle fut tout aussi lente qu'impressionnante, chemin droit et direct vers les Enfers que nous avons traversé ensemble. D'abord timidement, du bout des doigts devant l'inconnu qui s'ouvrait à nous. Puis entièrement, pour s'y offrir pleinement. Et je n'en regrette rien. Si je devais le refaire et recommencer cette vie, je chuterais encore de la même manière à m'en damner tant que ce serait à tes côtés. Si j'eus peur par moment, jamais ce n'était pour ma vie. Bien des regards se sont tournés sur nous lors de ce saut que nous avons fait, mais au mieux n'auront-ils réussi qu'à brûler quelques fibres de nos habits en voulant nous entraver. Peu m'importe puisque dans le vide nos vêtements ne furent jamais utiles. Mais voilà que nous sautons ; et ils demeurent là à aboyer vainement depuis le rebord du précipice. Qu'il est doux de compter sur cette bordure salvatrice, seule assurance face au déclin que nous n'avons jamais craint. Il est de ces êtres sur terre, ici comme ailleurs, qui d'un regard comprennent que plus rien n'est impossible et qu'il suffit d'un souffle pour en repousser les limites. Et de souffles, nous en avons usé. Nous avons crié ; nous avons hurlé ; comme nous avons chanté. Nous avons soupiré la langueur de nos passions sans l'entrave de cette pudeur qui retient la morale. Dans cette chute où nous nous écroulons tous les deux, résonne encore l'écho de nos voix hurlantes dans la nuit qui se referme sur nous. Que nous avons crié, Dulcia ! Dans le tourment d'une vie comme dans les remous ombragés qui ont tenté de nous noyer. J'ai craint l'abandon si souvent dans ma vision étriquée de ce que fut ce mot que je n'ai pas réalisé qu'il en existait un autre sens bien plus intense et d'une plus belle finalité. Nous nous sommes abandonnés, Dulcia. L'un à l'autre. Nous nous sommes abandonnés à l'obscurité du monde et à l'inconnu de ce grand plongeon sans craindre la gravité, pourvu que ce fut ensemble. Alors, fracassons-nous ! Puisque c'est ainsi que finissent les amants heureux, cela changera des bûchers ! Le seul qui nous attend est celui qui, en bas, promet de sublimer ce que nous sommes. Car, vois, Dulcia ! Nous ne sombrons pas dans les abysses comme l'on se noie au fond d'un océan, là où toute lumière disparaît. Nous avons déjà rencontré le sol et nos corps s'y sont fracassés d'une si grande insolence que les mers, un jour, se sont scindées. Nous ne sombrons plus, Dulcia. Voilà que nous nous envolons et par-delà le voile qui limite notre monde nous filons à la vitesse des étoiles pour nous rapprocher du Soleil. Nous n'avons pas encore fini cette course, d'autres sont encore à prévoir. Alors ouvre les yeux, Dulcia. Ne regarde que moi si la peur t'envahit. Mes mains ne te lâcheront pas et ma voix continuera de t'apaiser quand viendra le doute, s'il doit revenir s'installer. Je te dirai alors de ne rien craindre des brûlures. Elles marquent le corps mais illuminent l'âme par l'expérience du mal qu'elles ont provoquée. Alors brûlons puisque nous sommes des êtres de passion, et que la Passion elle-même consume jusqu'à la moelle. J'affirme à mon tour qu'aucun autre n'aurait su se jeter dans l'abîme à tes côtés et qu'aucun autre ne le fera jamais puisque je demeure et résiste là où mon rival se fracasse. Ils ont tenté, bien sûr. Certains ont chu dans la folie passagère qui les avait pris, mais à l'approche funèbre de ce sol infernal, tout en bas, la peur les a surpris et voulant se débattre pour remonter à la surface, leurs corps se sont écrasés sur la roche en fusion. Ils ont lâché ta main comme ils ont lâché la mienne, trop soucieux qu'ils furent de se brûler les ailes. Nous avons sauté, nous, en sachant que, puisque seulement humains, nous n'en avions point. Nous n'en avions point besoin. Et de même qu'aucun autre n'apportera jamais cette intensité que je t'ai donné, aucune autre ne saurait me donner ce que tu as su offrir à mes côtés. Ne pleure pas, Dulcia. Ne pleure pas que si peu d'hommes furent comme moi. Mais au contraire sois heureuse d'avoir eu la chance d'en connaître un. D'autres cherchent ce bonheur toute leur existence durant sans jamais le rencontrer et nous l'avons eu, dans une même vie, de nous trouver. Vois pourquoi, du premier jour jusqu'à ce que la nuit se referme sur nous, je n'ai cessé de te regarder, toi. Il y aura d'autres corps, d'autres âmes à serrer si fort, oui. Mais pas dans cette vie. Dans celle-là, soyons ceux qui par la chute embrasent les cieux dans un chaos assourdissant. Je vivrai, Dulcia. Je vivrai encore pour tout connaître de ce monde, sombrerai bien des fois, mais me relèverai encore, puisque je ne crains pas de tomber. Je les épuiserai, taquin que je suis, à sourire outrageusement puisque je sais où tout cela doit finir. Car oui, mon amour... Nous savons comment l'histoire se termine. L'ultime rugissement d'une vie qui se meurt, dans l'explosion de son dernier atome pour s'éteindre, ne se fait pas dans le noir loin l'un de l'autre. Rappelle-toi toujours, mon amour, que ce matin-là alors que l'aube perçait le feuillage, je t'ai lâché la main mais pas du regard. Et t'ai regardé partir puisque moi-même incapable de m'éloigner de toi. Et avant que notre fin n'arrive pour de bon, je me retourne une dernière fois pour contempler le monde des Hommes, car trop curieux que je suis je ressens l'envie de retrouver une flamme que j'ai perdu et ne rien regretter. Mais mon cœur pulse toujours à ton cou, Dulcia. Je brûlerai. Je consumerai mon corps de tant de chaleur diurne et comme le Soleil s'épuise à trop briller, jusqu'à refroidir dans la mort qui l'enveloppe, un denier soupir pour m'accrocher à la vie me ramènera dans tes bras puisque c'est là que je désire m'éteindre. Un ultime éclat, une dernière lueur dans la nuit noire. A nous deux, nous illuminerons l'univers plus ardemment qu'aucune étoile qui s'effondre ne le fera jamais. C'est dans ce dernier instant d'obscurité... dans cette seconde infime où le monde s'est éteint... quand toute vie aura disparu et que le son aura été englouti par les ténèbres... qu'à mes sens se feront sentir tes mains toujours liées aux miennes. Et alors que mes yeux se fermeront enfin, c'est dans la lueur des braises causées par notre chute que je contemplerai ce visage pour le voir s'endormir à mes côtés une dernière fois. Je serai là, Dulcia. A retenir mon souffle près de toi pour ralentir la venue de la mort avant d'expirer enfin. Avec toi j'ai peint le tableau de toute une vie. Et j'ai une dernière couleur à apporter à la toile que nous sommes. Alors, attends-moi, mon amour. Ne t'éteins pas avant l'heure. Laisse-moi danser à nouveau pendant que je le peux, et toi, chante pour m'appeler, brûle encore quelques heures. Car je sais à présent qu'ici comme ailleurs, dans cette vie comme dans l'autre, je t'ai aimé et t'aime d'une égale intensité. Et je te reviendrai. Furent-ils séparés que jamais ils ne se quittèrent. A mon épouse. A la femme de ma vie. A la mère de mon enfant et ceux à venir. A l'Absolue que j'avais déjà atteint... « Joie éternelle, nymphe ailée immortelle, jusqu' à mes années iconiques si éphémères, unies quand un univers nait soudainement. En ultime lumière des étoiles, son iris rougeoyant calcine et laisse un incroyable amour victorieux. Enlacé contre toi, oublié ici depuis, écoute mon océan un rare instant. Reviens. Demain un nouveau magnifique et majestueux embrasement. Souvent où une personne ira rayonner. Jalouses et terribles envies. Radieuses et vivaces. Impénétrables et noires. Des rages aussi inouïes, belles, irradieront en nous tôt ou tard. » Journée ensoleillée, tu attires ici mon été...
  2. .
  3. Un rayon solaire filtrait à travers la fenêtre devant laquelle tombaient une paire de rideaux d'ivoire pour se fracasser sur le plancher brun de la salle d'entretien. Un tapis circulaire aux teintes grises prenait une large place dans cette pièce et sur lui reposaient deux fauteuils en toile douce pour se faire face, au centre même d'une enceinte de murs parsemés de livres entreposés à même de nombreuses bibliothèques. « Vos rêves sont de moins en moins logiques. » Dans l'un des fauteuils, le corps svelte du médecin était installé confortablement, jambes croisées et mains liées sur son ventre. Son visage fin, encadré de quelques mèches de jais échappées de sa queue de cheval, scrutait son patient avec attention tandis que ses doigts pianotaient les uns sur les autres durant ses réflexions. L'œil gauche barré d'un cache en cuir, l'unique restant à la couleur bistre sondait le regard adverse avec une telle intensité qu'il paraissait sur le point de le transpercer comme un ennemi à défaire sans le moindre scrupule. En face de lui, vautré dans son assise sans aucune grâce comme un adolescent obligé de faire acte de présence lors d'un entretien, le basané soutenait sa tempe de son poing fermé tout en rendant à son homologue un regard terne. « Ils sont néanmoins plus précis à mesure que vous les enchainez », concéda l'Albâtre avec évidence. A cette confession, le patient releva ses sentinelles azurées sur les traits moroses de son vis à vis d'un air incertain. De son poing contre sa tempe s'échappèrent deux doigts pour venir masser sa pommette alors qu'il inspirait doucement. Un mutisme s'installa entre les deux hommes, sans que l'ambiance ne parut tendue ou refroidie pour autant. Le médecin avait cette capacité étrange et pourtant naturelle de faire durer les silences entre eux sans que cela ne soit gênant ni pour l'un ni pour l'autre. La communication semblait se poursuivre sans un mot par des regards éloquents, et parfois le basané avait le sentiment d'en dire davantage par les yeux que par les mots. De longues minutes défilèrent sans qu'aucun d'entre eux ne parle. L'Albâtre demeurait cloîtré dans la discrétion comme pour attendre un sursaut de la part de son patient, l'inciter à poursuivre et à être à son tour à l'initiative de la discussion. Ce qui arriva alors : « J'ai l'impression que je suis en train de me perdre, confia l'homme de l'Est en reprenant la parole. J'ai l'impression de voir le monde me glisser entre les mains sans parvenir à le retenir. » Le corps du médecin s'inclina légèrement en avant pour darder sur lui un iris terreau surmontant une mine sinistre. « Essayez-vous seulement de vraiment le retenir ? fit-il sur le ton de l'évidence même avant de reprendre en voyant l'air sceptique de son patient. Vous vous effacez, Al'. Vous disparaissez comme une ombre sous la lumière d'un soleil au zénith. » Le Molosse d'ébène, engoncé dans son fauteuil, ne quitta pas le semi-Elfe des yeux durant son analyse sur sa personne. C'est en silence qu'il encaissa les mots du médecin sans broncher, ne prenant pas même la peine d'acquiescer ou d'invalider les faits. Aussi, quand il reprit la parole, ce fut pour enchainer sur tout autre chose. Par mimétisme involontaire, sans doute, il se redressa contre son dossier moelleux et croisa les jambes pour adopter une attitude moins désinvolte. Ses lèvres se pincèrent brièvement le temps de les humecter, étirant la fine cicatrice qu'il portait toujours à même leur pulpe puis il prit une inspiration profonde alors que son attention se focalisait lentement mais sûrement sur ce tapis gris sous leurs pieds. « Je n'ai pas eu l'occasion de le voir lors de ma dernière visite à Heidel. Je me suis dis qu'il était parti pour Calphéon ou je ne sais où. — Êtes-vous allé jusqu'à sa porte ? demanda le médecin du tac au tac sans laisser transparaître dans sa voix le moindre agacement. — Oui, j'y suis allé. — Et avez-vous frappé à celle-ci ? enchaina-t-il le plus naturellement du monde comme si tout cela découlait d'une logique imparable. — Non. » Un nouveau silence s'installa, bien plus bref que les précédents cependant. A cette réponse, le semi-Elfe se contenta de cligner de son unique œil sans prononcer le moindre son, comme on laisse à l'autre le temps de comprendre sa propre bêtise. Il faut avouer qu'il avait le don pour en dire beaucoup sans avoir à formuler quoi que ce soit. Malgré tout et pour continuer sur cette lancée, la Créature reprit en l'encourageant d'un mouvement de tête vers l'avant : « Pourquoi vous n'avez pas frappé, Al' ? » Le basané souleva lourdement les épaules en dodelinant de la tête, son regard s'évadant déjà sur les recoins de la pièce servant de décor à leur mise en scène. Tout était étrangement flou, et pourtant d'une netteté étonnante. Il pouvait clairement percevoir les bibliothèques qui s'enchainaient contre les murs pour décorer l'espace, pourtant il lui était parfaitement impossible de lire ne serait-ce qu'un seul titre, même quand les lettres étaient écrites en gros caractères. Plus loin sur sa gauche, une table taillée dans un bois sombre et verni supportait quelques feuillets jaunis et une statuette de canidé sauvage sur un petit piédestal. « Je crois que j'ai eu peur, Doc'. — La Peur arrive souvent quand un élément de notre entourage se fait source de stress. Ou si danger il y a. — Je ne le perçois pas comme un danger. Cela dit, je suis stressé en pensant à lui. — Vous aurait-il mis dans l'embarras pour être ainsi la cause de ce trouble ? demanda l'homme pâle dont l'intrigue ne se trahissait que par une infime hausse du sourcil. — Non... » Et à nouveau ce silence qui revient pour marquer l'hésitation du Molosse encastré dans son assise. Le docteur ne parut pas s'en émouvoir à nouveau et d'un mouvement lent se laissa retomber contre le dossier de son fauteuil avant de caresser doucement le côté de son menton d'une phalange. « En êtes-vous sûr ? Ne tournez pas autour du pot et dites-moi sans détour ce qui vous tracasse. — Il disparaît. — Précisez ? » invita le légiste à poursuivre d'un mouvement délicat de la main après avoir cligné de son œil visible pour marquer son incompréhension. Le Medhian se terra dans le mutisme une nouvelle fois. Il pressait son visage de sa main au niveau des joues pour masquer ses lèvres, massant sa peau de ses doigts dans une attitude anxieuse, ce que son voisin ne se lassait pas d'observer avec une lueur d'appétit dans le regard. Le médecin ne laissait jamais transparaître le moindre intérêt, ni pour lui ni pour quiconque, mais son ton aussi aimable que glacial laissait sous-entendre, de temps en temps, qu'il éprouvait de la curiosité pour autrui. Dans ce lieu baigné d'une lumière pâle mais réconfortante, la silhouette opaline du clinicien se faisait si immobile qu'il ressemblait à une statue qu'on aurait habillé pour faire office de trompe-l'œil. « Fut un temps où, malgré la distance, je ressentais envers lui de l'angoisse, de la peur, voire même de la méfiance profonde qui m'incitait à le garder dans mon champ de vision et ne jamais lui tourner le dos, confia l'homme de l'Est en enchainant d'un murmure. Mais au moins, je ressentais quelque chose. » L'attention du médecin dévia quelques secondes relativement courtes pour se focaliser sur le lustre au-dessus d'eux avant de revenir à lui pour rétorquer sans trouble : « Êtes-vous en train de me dire que vous n'éprouvez plus rien à son égard ? En supposant que vous donniez ainsi raison à toutes ces simagrées impliquant une relation plus qu'ambigüe entre vous. — Je suis en train de vous dire surtout que je ne le ressens plus, précisa le Medhian alors que ses sentinelles de glace se relevaient pour se confronter à l'unique iris brun. Il s'éloigne même quand il est proche. Comme s'il était à des lieues d'ici, sur une autre terre. » Non loin d'eux, un enfant passa en courant pour se réfugier quelque part dans un recoin. Si le basané suivit la petite tête brune à la peau mate comme si l'alerte avait été donnée, la Créature diaphane qui lui faisait face ne parut pas même surprise de cette présence. Et quoi qu'il était parfaitement au courant de son existence en ces lieux, il agissait comme s'il n'en avait aucune idée. Le rythme cardiaque de l'onyx s'accéléra. « A vous entendre, cela est tragique... trancha le médecin de cette voix caractéristique des grandes vérités bien cruelles qu'il était capable d'offrir, dans son franc parler typique mais sans malveillance. Vous n'êtes pas à l'article de la mort, et vous avez tout pour être heureux. Une femme, un enfant, un mariage, une famille qui vous a pris sous son aile... Et vous pleurez parce qu'un sinistre solitaire aussi émotif qu'un trombone s'efface de votre vie ? Al', il va falloir penser à vous réveiller. Tout comme votre épouse revendiquait sa liberté, vous saviez pertinemment qu'il brandissait la sienne sans s'attacher. Il ne vous a rien juré, sinon la fin de la solitude. Certes, ce n'est peut-être celle que vous espériez, mais promesse il y a eu, promesse a été tenue. Que vous faut-il de plus, dites-moi ? » Le patient réprima un soupir qui gonfla néanmoins sa cage thoracique de lassitude. Mordant l'intérieur de sa joue tandis que son regard s'égarait dans un recoin de la pièce où il était sûr et certain d'avoir entraperçu à nouveau la silhouette chétive du gosse à son image, ses doigts commencèrent à marquer le rythme d'un galop incertain sur l'accoudoir qui soutenait son bras. « Vous manque-t-il, Al' ? » Et le Medhian hocha la tête à cette question. « Est-il digne de confiance ? enchaina le scientiste comme l'on poursuit un questionnaire. — Je crois que oui. — C'est une réponse un peu hasardeuse pour définir quelqu'un censé vous manquer. Est-il tendre avec vous ? — Certainement pas, répliqua le basané en roulant des yeux comme si l'idée était parfaitement saugrenue. Il ne m'épargne en rien. — Dans ce cas, vous encourage-t-il dans la voie qui est la vôtre ? — Oui et non. Cela dépend de la voie. — Pouvez-vous compter sur lui dans ce cas ? fit le médecin avec pragmatisme. — Je ne sais pas. — Mais vous l'espérez, n'est-ce pas ? » Le Molosse acquiesça d'un mouvement de la tête sans répondre cette fois oralement. « Vous me décrivez une personne assez étrange, Al', nota alors le scientiste en costume cintré comme l'on fait un premier bilan d'une séance. Je ne comprends pas en quoi il vous manque s'il ne possède aucune qualité dans ce que je vous ai demandé. Qu'a-t-il de si spécial dans ce cas pour que sa place délaissée vous fasse ressentir un tel vide ? — C'est un con. Autant que je peux l'être, murmura son homologue en reposant doucement sa joue contre son poing. Mais j'ai de l'estime pour lui. C'est mon ami. » Les deux hommes se regardèrent alors un moment sans mot dire, assis l'un en face de l'autre dans ces larges fauteuils confortables au milieu de cette pièce soigneusement rangée. De l'autre côté de la pièce, caché derrière une longue tenture magnifique aux teintes violettes et dorées, le petit garçon observait le duo sans oser approcher.
  4. J'allais justement dire que cette femme me faisait penser à cette actrice. Il y a un air de ressemblance qui n'est pas pour me déplaire. Bravo Neron pour cette peinture, c'est superbe!!!
  5. Bienvenue !
  6. Toujours aussi beaux, je ne me lasse pas de regarder ton travail et son évolution, Ikhlas.
  7. Durant la soirée, alors que la nuit était bien installée sur la ville d'Altinova, que Sevrus et Keharqta se sont vus explorer les ruelles de la cité afin de trouver âme qui vive, les deux hommes ayant plus tôt convenu avec Dulcia et Valentinna d'une sortie pour tenter de récolter quelques informations. Les femmes de la nuit étant des cibles de choix — notamment pour le basané dont la réputation de séducteur pervers commence à se faire connaître — le duo improbable a pu rencontrer "Shoona", une jeune femme de vingt-six ans, soit-disant, vendant son corps non loin du port. Mais la venue impromptue d'Athelstan leur aura fait changer de stratégie, entamant un interrogatoire direct qui fera monter le prix de son silence. Ainsi, comptant mille pièces de plus que les cinq cents d'origine, les quelques informations suivantes ont pu être apprises de sa bouche, ou validées : — Madüküt, alias Matteo Conti, est un homme fortuné et est marié à une potière, Kaïsha, une femme reconnue et très appréciée, qui attendrait de plus leur premier enfant. — L'on sait à présent que Madüküt n'est pas connu pour voir des prostituées, il semble bel et bien fidèle à sa femme. — Il est protégé par un homme puissant, un certain Telbrünah Kotalah de la Guilde Impériale, ce qui signifie que Madüküt possède la protection également de ladite guilde, représentant un danger conséquent. — Si Madüküt achète des esclaves et une grande quantité de vin, l'on ne sait encore pour quel dessein il destine les hommes et les femmes dont il fait l'acquisition. — Le marchand qui fournit Madüküt en vin se comme bien Sadüç. Ce dernier fait affaires avec lui mais également avec les "Ouestreniens". Shoona révèle même qu' "il les craint" et qu'il "est docile avec eux, plus qu'avec ses propres clients". Sadüç achète du vin aux Xianans et aurait peur qu'ils ne le ruinent. — Sadüç vend son vin directement à Madüküt via des tonneaux quand ses stocks lui parviennent, une fois par mois. — Kaïsha trainerait souvent dans la ville pour faire le tour des boutiques et faire quelques commandes, le matin le plus souvent. — Les commandes sont amenées le lendemain, à l'aube, Kaïsha ou Madüküt n'emportant jamais rien avec eux sur l'instant. — Seul le marchand les livrant à domicile et la guilde impériale sont autorisés à entrer chez Madüküt. — De même, il est connu que Madüküt est recherché par des hommes de l'Ouest. Shoona, du moins, est au courant de ce fait. Il est difficile de savoir si Shoona ne les trahira pas cependant en tentant de vendre le groupe à la guilde impériale pour avoir un butin encore plus conséquent. Ce qui est sûr, c'est que Shoona et Keharqta ont scellé un pacte concernant son paiement le lendemain au port, où ils devront lui donner mille pièces pour ses informations.
  8. Une poudre blanche tombait sur les toits de Calphéon depuis quelques minutes déjà pour recouvrir la ville de sa fourrure encore fragile. Cette pluie opaline dont la chute s'étirait sur la durée comme mise au ralenti donnait à ce bout de vue sur la rue une atmosphère brumeuse plongée dans un silence relatif à l'hiver quand le froid s'installait sur le monde. Par endroit, l'on devinait les carcasses de bonhommes de neige qu'on avait tenté de construire avec un peu de poudreuse, des résidus de monticules ayant servi aux projectiles pour les batailles enfantines et le sol perdait peu à peu les traces de passages d'habitants et de leurs pas à mesure que le manteau immaculé se reformait. Sous le poids de la gravité, virevoltant d'une danse délicate jusqu'à s'éteindre sur la terre, les flocons se réunissaient en un immense tapis blanc après une chute qui faisait rêver les enfants quand ceux-ci regardaient par leur fenêtre. L'un d'eux, minuscule petit être encore innocent qui découvrait son environnement, perdait son regard azuré sur cet élégant ballet. Suspendu dans les bras de son père, le nourrisson se faisait bercer doucement tandis qu'il scrutait d'un œil alerte le spectacle nouveau qui s'opérait devant lui. Il l'oublierait bien vite, mais pour l'heure cela calmait ses pleurs en cette fin d'après-midi. Elyssa, âgée d'à peine quelques mois, ne se lassait pas de regarder la neige depuis la fenêtre des appartements du basané. Celui-ci était rentré la veille après une longue route à travers les montagnes, revenant tout juste de Duvencrune, et depuis il n'avait cessé de rester avec elle pour profiter de sa fille laissée derrière lui depuis des semaines. Parfois, un gazouillis perçait les lèvres de la petite sans qu'elle n'y pense vraiment, perdue dans sa contemplation de la neige tombante, mais cela ne la coupait en rien de ce spectacle captivant. Son père, par contre, détachait régulièrement son regard trop clair de la fenêtre pour le poser sur le visage rond de sa fille au moindre hoquet, comme ramené à la réalité. Il s'en amusait sans émouvoir ses traits, puis revenait à la même vue que la petite Elyssa pour se perdre dans la cascade de flocons sur le sol. Il était rentré. Enfin. Il en avait fait du chemin pour fuir cette région montagneuse qui finalement l'avait rendu aussi morose que pouvait l'être Wander. Drieghan regorgeait de beautés diverses, pourtant il n'avait su en profiter pleinement. Au contraire, depuis quelques temps cet endroit avait une connotation des plus désagréables pour lui. Duvencrune ne lui manquait pas. Et cette seule pensée lui chatouilla tant l'esprit que son regard se troubla avant de se plisser sur l'horizon enneigé de l'autre côté des carreaux. Non, Duvencrune ne lui manquait pas. Et le simple fait de savoir qu'il était le seul à n'en rien regretter le déprima davantage au point d'exprimer un soupir las qui balaya la petite chevelure naissante de sa fille encore dans ses bras. Le monde avait succombé au charme de Drieghan et de sa cité, et semblait être tombé amoureux de cette architecture et de ces coutumes au point de commencer à s'installer avant même d'être certain de s'y plaire sur la durée. Le contraste avec sa propre appréciation des lieux était tel que Keharqta en éprouva, peut-être un peu au fond de lui, une certaine jalousie. Pour lui, Duvencrune avait un côté froid et terne exacerbé par l'amertume de l'abandon, et plus il y pensait, plus sa dextre venait caresser la joue de sa fille d'un mouvement pensif du bout des doigts. Pourtant, il n'était pas triste. La vue qui s'étalait devant lui était plaisante, et l'idée même d'être enfin rentré pour passer les fêtes de fin d'année avec sa fille lui donnait le sourire. A dire vrai, depuis son retour, il avait de nouveau envie de faire n'importe quoi ; de courir çà et là comme un fou ; de choper de la poudreuse en paquet compact et de la fourrer dans le col tiré d'une vieille bique raciste avant de détaler comme un lapin... Il aurait bien fait pire comme bêtises, mais il devait bien se tenir. Au moins pour sa famille. Aussi, il se contentait de sourire d'un air béat et parfaitement putassier quand, en regardant par la fenêtre, il surprenait un passant glisser sur le sol givré. Keharqta n'était pas mauvais en soi. Méchant, parfois, mais pas mauvais. Pas tout le temps. Il lui arrivait d'avoir ses moments de médisance, ou de sadisme, mais se limitait à une taquinerie enfantine. Cela se produisait souvent quand il s'ennuyait et, il devait l'avouer, derrière les grands rideaux pourpres de sa chambre luxueuse, il s'emmerdait un peu. Alors, il parcourait la demeure Di Castelli pour parfois jouer quelques farces aux domestiques, changeait de place quelques objets qui avaient été pourtant mis à cet endroit précis afin de semer le trouble chez les servantes déjà bien surchargées ou s'amusait encore à faire foirer quelques recettes quand les cuisiniers avaient le dos tourné. Ces dernières blagues, pourtant, il les regrettait peu de temps après puisque ces plats lui étaient notamment destinés. Mais au moins, cela l'occupait quand il devait laisser sa fille dormir. Et quand elle sommeillait et qu'il n'était pas en train de penser à faire des blagues de mauvais goût, il repensait à Elle... se perdait alors dans quelques souvenirs où flottait encore la chevelure flamboyante de la courtisane. De temps en temps, il regardait son propre reflet diffus dans une vitre afin d'avoir l'illusion de faire face à ce même regard clair, aussi pâle que le sien. Et parfois, sans qu'il ne sache si ce fut une chimère ou non, se rappelait à lui l'odeur enivrante de l'ambre gris pour le transporter au loin. Alors, il fermait les yeux, et rêvait quelques instants dans un temps en suspension. Allait-elle bien ? Depuis qu'elle était partie sans mot dire en le laissant derrière, cette question était revenue régulièrement à son esprit. Et si cela l'avait hanté un temps à Duvencrune, à présent qu'il était rentré et qu'il avait sa fille près de lui, la réponse lui apparaissait comme une évidence. Alors, il souriait simplement, à la fois serein et parfaitement goguenard avant de revenir à quelques préoccupations plus pressantes. Et parmi elles, la présence de son compagnon de route gisant sur le canapé. Cette seule pensée suffit à le sortir de ses songes une nouvelle fois alors qu'il scrutait les flocons tomber pour ramener sa mire azurée derrière lui dans la pièce. Endormi depuis leur retour, à même le moelleux des coussins, l'homme pâle à la chevelure de jais gisait dans ce sommeil lourd pour se reposer de leur escapade agitée. Et le Molosse d'ébène, aux aguets près de la fenêtre avec sa fille dans les bras, veillait sur son repos mérité comme un gardien sur un trésor sacré. Il n'avait pas eu le courage de réveiller l'homme, craignant de l'épuiser plus encore que le long voyage qu'ils avaient fait pour rentrer. Et malgré son caractère serein à contempler cet être endormi, restait cependant un sentiment de méfiance presque amicale pour lui, le rendant à un dilemme étrange pour le partager entre une forme de mépris et de fascination fusionnels. Réfractaire à le garder trop près de lui mais incapable de s'en défaire, cette présence obscure ne cessait de le confronter à un choix qu'il savait, d'une certaine manière, dangereux pour lui. Mais chaque fois qu'il approchait de la solution et manquait de choisir l'éloignement, il ressentait le besoin de changer d'avis pour le garder encore comme un animal de compagnie. La vérité, c'est qu'il se sentait à nouveau vivant, à ses côtés. Un petit peu.
  9. Un bel dì vedremo Levarsi un fil di fumo Sull'estremo confin del mare. E poi la nave appare. Poi la nave bianca Entra nel porto, Romba il suo saluto. Vedi ? È venuto ! Io non gli scendo incontro. Io no. Mi metto là sul ciglio del colle e aspetto, E aspetto gran tempo. E non mi pesa, La lunga attesa. E uscito dalla folla cittadina, Un uomo, un picciol punto S'avvia per la collina. Chi sarà ? chi sarà ? E come sarà giunto Che dirà? che dirà? Chiamerà " Butterfly ! " dalla lontana. Io senza dar risposta Me ne starò nascosta. Un po' per celia, E un po' per non morir Al primo incontro ; Ed egli alquanto in pena Chiamerà, chiamerà : " Piccina mogliettina, Olezzo di verbena ! " I nomi che mi dava Al suo venire. Tutto questo avverrà, te lo prometto. Tienti la tua paura, Io con sicura fede l'aspetto. Un beau jour nous verrons Une trainée de fumée se lever Aux confins de la mer. Et puis le navire apparaît. Puis le navire blanc Entre dans le port. Son salut gronde. Tu vois ? Il est venu ! Je n'ose pas aller à sa rencontre. Pas moi. Je me mets sur le rebord de la colline et je l'attends, Et j'attends longtemps. Et cette longue attente Ne me semble pas longue. Et hors de la foule citadine Un homme, un petit point Qui gravit la colline. Qui est-il ? Qui est-il ? Et quand il me rejoindra Que dira-t-il? Que dira-t-il? Il appellera « Butterfly !» de loin. Moi sans répondre Je resterai cachée. Un peu pour taquiner, Un peu pour ne pas mourir A la première rencontre ; Et lui, chagriné, Clamera, clamera : « Ma petite femme, Au parfum de verveine ! » Doux noms qu'il m'a donnés A son arrivée. Tout ceci arrivera, Je te le promets. Sois sans peur, Avec une confiance sûre je l'attends.
  10. La nuit était tombée depuis quelques heures déjà, et la lune diffusait sur la cité une aura étrange sur l'ensemble des bâtiments. Les arbres aux feuilles rouillées élevaient leurs bras tortueux vers les cieux comme frappés de stupeur, pétrifiés dans l'agonie, et leurs ombres se portaient loin sur le sol comme d'autant d'âmes noires capricieuses pour venir agripper quelques jambes malheureuses. Il n'y avait, sinon le vent, que le bruit parfois lointain de quelques pas pour résonner dans les allées de la cité sans que jamais aucun homme ne fit son apparition. C'est dans cette sinistre ambiance que s'avançait le petit garçon aux joues rougies par le froid, piétinant les pavés du quartier du marché afin de regagner au plus vite la porte de sa chère mère. Comme chaque fin de semaine, elle avait sûrement préparé quelques petits gâteaux pour récompenser Cédric d'avoir été sage et de l'avoir aidé. Et il reniflait déjà l'odeur alléchante des pâtisseries quand le craquement d'une branche le fit sursauter. Stoppant net sa marche, les sens en alerte comme un animal traqué, dans le noir ses yeux écarquillés aux pupilles dilatées scrutaient les ténèbres au loin. Son cœur manqua de céder à la vue de cette grande robe carmin qui se tenait là-bas, à quelques mètres de lui près d'un porche, surmontée d'une perruque noire que le vent faisait voler. Comme un épouvantail féminin, la silhouette aux bras ballants ne paraissait point bouger de son emplacement. Il ne saurait dire ce qui le poussa alors à s'approcher... Sûrement la curiosité, ou quelques sorcelleries...? Mais au lieu de rentrer prestement chez lui, il pivota doucement pour faire face à l'Épouvantail et faire un pas ou deux vers lui. Il lui suffisait de rentrer... Il lui aurait suffit juste d'un seul petit pas. « Vous allez bien, madame...? fit le petit Cédric vers la dame en rouge. Vous avez besoin d'aide ? » Mais la robe carmin ne répondit pas. Elle se contenta d'amorcer un pas vers l'avant, bancal et presque tremblant, ce qui fit légèrement reculer l'enfant sans pour autant le faire détaler. Le bruit d'un soulier froissant le sol résonna dans la ruelle. Puis un autre. L'Épouvantail avançait vers lui, lentement, balançant ses longues manches pourpres. Retentit alors la plainte grinçante d'un volet qui claqua contre le mur d'une maison sous l'effet d'une bourrasque fraiche qui détourna l'attention sur petit. Sursautant, son corps chétif se tourna vers l'origine du bruit, le cœur battant, avant de se rendre compte que ce n'était rien. Rassuré sur le moment, voilà que l'instant d'après il entendait de nouveau les froissements de souliers sur les pavés, plus rapides, frénétiques même...! Il se rendit compte qu'il avait délaissé du regard la robe rouge encore présente derrière lui et à peine cette pensée lui effleura l'esprit qu'il sentit l'air brûlant d'un souffle près de sa nuque pour lui hérisser le poil. La terreur survenue, il fit un bond pour faire face à l'Épouvantail. Penchée en avant, la face hideuse de l'inconnue se présentait au petit garçon, dépourvue de peau, décharnée au point d'en voir l'ossature apparente sous des restes de chairs ensanglantées. Ses bras d'un blanc laiteux le retenaient pour le secouer frénétiquement tout en hurlant : « 'ON 'ISA'E !!! 'ON 'ISAGE !!! » ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ Les enfants hurlèrent en se bouchant les oreilles. Assis en rond dans une chambre de basse condition, les trois têtes blondes peinaient à retrouver leur calme tandis que leur hôte, un grand dadais à la chevelure en bataille et au regard trop écarquillé, secouait ses bras frénétiquement pour imiter l'Épouvantail en train d'agripper le petit Cédric de son histoire. « C'est pas drôle, Ludvic ! le réprimanda la grande fille à sa droite. Sérieusement... une femme sans visage, c'est n'importe quoi ! — Elle était pas "sans visage", la reprit ledit Ludvic, conteur attitré en cette soirée en levant un doigt professoral. Elle "n'avait plus de peau 'sur' le visage" ! D'ailleurs, on dit depuis que la pauvre femme en robe rouge marche dans la cité la nuit pour le retrouver. — Mais c'est débile comme histoire... fit la seconde gamine, plus petite que sa voisine contre laquelle elle s'était réfugiée. Comment une femme sans visage peut encore trainer sans que personne ne la voit...? — C'est là tout l'principe de l'histoire d'horreur, Mimi... répondit alors Ludvic d'un air dépité. T'es juste en colère parce que j'ai réussi à te faire peur avec cette histoire de peau manquante. — Heureusement, ce ne sont que des histoires, murmura alors le dernier enfant, un petit garçon brun chétif aux genoux repliés contre lui. Faudrait être tordu pour faire ça en vrai... Comment t'as fait pour penser à ça, d'ailleurs ? T'as des idées bizarres... » Ludivc, qu'un sourire fier venait tirailler à l'effet de son conte d'horreur pour la fête des morts, porta sur son homologue masculin un regard moins serein à ces derniers mots : « J'ai pas inventé ça.... Ils ont vraiment retrouvé un mort dont il manquait la peau du visage. » Les autres le regardèrent et le silence se fit dans la chambre. La rumeur raconte que les enfants aiment à se raconter cette odieuse farce pour se faire peur le soir. L'histoire dérangeante est scandaleuse mais depuis la fête des morts elle ferait d'autant plus son apparition avant de sombrer parfois dans l'oubli durant quelques temps. Si quelques uns des plus courageux — ou des plus fous, selon le point de vue — cherchent à sortir tard la nuit ou à glisser un regard par la fenêtre pour trouver "L'Épouvantail", force est de constater que personne ne l'a vu. Cependant, les voix murmurent parfois qu'un homme viendrait bel et bien voler les visages... mais peu ose demander confirmation.
  11. Romane Vecchiato VOYAGE & TRAVAIL Mercenaire de la maison Di Castelli Art du combat : +0 Art du combat a distance : -1 Art de l'effraction : +2 Art de la duperie : +1 Art de la psychologie : +0 Art de la discrétion : +1 Art de la persuasion : +0 Art de l'observation : +0 Art de l'obstination : -2 Richesse : Statu social : Mercenaire de la Maison Di Castelli Tolérance : No limit ; Make her cry. Intégrité physique : Pas la moindre Points d'XP Gagnés : Points d'XP dépensés :
  12. Sa main prisonnière dans celle de l'homme immense au regard marqué par la sévérité, le corps chétif du garçonnet suivait les grandes enjambées de son ravisseur qui l'obligeait à trottiner dans la poussière et la terre sèche du chemin, l'éloignant de chez lui. Devant eux, se tenait une troupe d'hommes enturbannés et armés de cimeterres sur quelques chevaux aux protections métalliques pour entourer une dame d'un certain âge dont le voile masquait le visage. Il ne comprenait pas. Tout allait si vite, presque autant que la marche rapide et forcée du cinquantenaire qui le trainait sans une once de pitié vers ses soldats, bien qu'il tentait de suivre du mieux qu'il pouvait. Son esprit bourdonnait de mille grésillements, devenant une ruche où chaque pensée était une abeille en train de se débattre dans un capharnaüm de battements d'ailes, concentré sur ses pas pour ne pas tomber en se prenant les pieds dans quelques pierres et la respiration haletante. Épuisé, et alors qu'il saisissait qu'on l'emmenait loin des siens, il se risqua à regarder par-dessus son épaule pour voir les grandes portes de la villa s'éloigner. C'était un soir plus frais que les autres, à l'ombre des tentures légères dansant au gré du vent qui s'engouffrait par les moucharabiehs. Les voiles aux couleurs chatoyantes brodés parfois de filaments délicats s'élevaient sous le souffle régulier de quelques fantômes tandis que le petit homme assis sur son lit tournait les pages d'un livre de contes orientaux. Reposant à même les couvertures repliées sur ses jambes, l'enfant observait les dessins imprimés de paysages oniriques où le sable dansait sous l'effet de magies qui le dépassaient. Sa fratrie dormait, pour la plupart, car l'heure était tardive et la lune haut dans le ciel. Un grillon sifflait au loin et venait perturber le silence de la chambre baignée de lumières d'ambre via quelques torches et candélabres disposés çà et là sur les murs et guéridons. Il en était au chapitre du Djinn qui aidait un Prince du Royaume des Sables à reprendre ses terres contre l'infâme traitre "Azmar" quand le lit se mit à bouger près de lui, s'affaissant d'un côté sous le poids d'un corps qui venait le rejoindre. Quittant son récit des yeux, ses sentinelles azurées se relevèrent pour s'ancrer dans leurs jumelles alors que le visage rond et poupin de sa sœur se présentait à lui. Elle arborait un large sourire où ses dents encore jeunes présentaient quelques imperfections d'alignement, et une fossette se traçait de chaque côté de ses lèvres alors qu'elle se tenait là, penchée sur lui en se tenant bras tendus sur le matelas : « Papa et maman sont avec les Solis, fit la petite fille aux yeux aussi clairs que les siens. Merl les reçoit dans le grand salon. Tu veux venir les écouter avec moi !? » Elle semblait sous l'emprise d'une curiosité euphorique, trépignant sur le bord du lit comme un chaton impatient. Sa chevelure charbonneuse cascadait sur ses épaules, toujours bien peignée avant d'aller dormir telle la petite princesse qu'elle aimait être malgré ses sept candides années. Son frère, de deux ans son cadet, la considéra avec une forme de lassitude qui le fit souffler par le nez au point d'en faire tourner une page de son livre qu'il dut rabattre de sa petite main. Détournant le visage sur son conte, il murmura d'une voix encore claire par son jeune âge : « Je veux pas te parler. » Le sourire de sa sœur s'atténua quelque peu devant son refus et elle se laissa choir sur son séant, légèrement de côté et les pieds dans le vide, pour se tourner vers lui dans une posture qu'elle voulait déjà séductrice sans avoir encore pleinement conscience du pouvoir attractif que cela évoquait : « Allez Al... Viens ! l'encouragea-t-elle d'une petite voix encore aigrelette. Je crois qu'ils parlaient de morts... — T'as qu'à y aller sans moi. — Mais c'est pas drôle toute seule... — J'ai pas envie, Ilioza ! » Et tranchant ainsi la conversation, le garçon tourna franchement une page de son livre pour poursuivre sa lecture. Mais il était bien trop énervé pour vraiment lire, la présence seule de sa sœur l'incommodait et l'énervait au plus haut point. Ilioza demeura quelques secondes silencieuse, observant son jeune frère de sa moue enfantine en pinçant les lèvres en avant telle une princesse sceptique. Alors elle se détourna, s'asseyant sur le rebord du lit pour laisser pendre ses jambes dans le vide avant de les balancer doucement. Bras tendus derrière elle pour se maintenir légèrement en arrière dans une attitude typiquement aguicheuse, elle lui murmura comme l'on chantonne quelques mots pour narguer son prochain : « Ils ont parlé de toi... » Alharsès releva alors la tête. Abrité derrière quelques piliers soutenant le plafond en arches orientales, le corps minuscule du garçon s'appuyait à même les décorations gravées dans la pierre pour passer la tête hors de sa cachette. Petite caboche de basane à la chevelure en bataille, quelques mèches d'onyx venaient se glisser devant sa châsse bleu barbeau tandis qu'il observait, silencieusement, la scène qui se déroulait plus loin devant lui. Drapé de tissus noirs ponctués de sporadiques notes d'or et d'azur en guise d'ornements, ses larges manches tombaient sur ses menottes dans cette mode Valencienne qu'il trouvait trop grandes pour lui. Il était si petit en cet instant, camouflé dans l'ombre d'une colonne, et il se plaisait à admirer les lueurs orangées portées par les torches sur cette salle qui accueillait quelques invités. Au loin devant lui, assis sur un siège au dossier tressé à la couleur d'or, un homme — Merl — trônait devant quatre autres personnes. Ce prince aux allures de vieillard à ses yeux se tenait là, sur son fauteuil mordoré, légèrement voûté tandis qu'il parlait avec ses invités. Parmi eux se trouvaient ses parents, assis côte à côte sur quelques coussins légèrement excentrés à gauche de l'homme tandis qu'un autre couple reposait sur le versant opposé, en miroir au premier. Il reconnaissait son père et es sentinelles pastel rivées sur l'homme qui présidait leur assemblée. Il avait comme à son habitude cet air sévère qui le caractérisait, la glabelle plissée et lui parvenait parfois l'écho de sa voix déformée par la réverbération contre les arches. Il semblait soucieux. Plus que d'ordinaire. Brusquement, sa mère vient poser sa main sur le poignet de son époux tandis qu'elle poussait un cri de désolation ; et à sa plus grande surprise, son père — qui d'ordinaire ne témoignait que peu d'affection en public — vint saisir la dextre qui venait de l'emprisonner pour la garder entre ses doigts plus massifs. L'autre couple paraissait plus emporté, l'homme parlant avec de grands gestes en désignant son homologue opposé comme l'on pointe un coupable devant un tribunal. Sa compagne quant à elle, bien que visiblement dans la tourmente au vu de ce mouchoir qu'elle portait à ses yeux pour en sécher les larmes, était plus silencieuse. Le corps amorphe, parfois un reniflement venait ponctuer les dires de son mari dans son accusation furibonde. « Seth omha tuhëm onfiss ! criait l'homme à la femme éplorée. Seth omh, Selazaär! Khejë konssi dehrai komhun freïr ! Gelui fehzaï konphi enss hai hilma thrahÏ ! » L'enfant ne comprenait pas ce qui se disait, l'écho était trop prononcé et malheureusement pour lui l'accent de l'enragé rendait caduque le peu qu'il parvenait à saisir. Il lui faisait peur. Lui qui était habitué au calme impérieux de son père était confronté à la colère sourde d'un homme qui l'obligeait à monter le ton et à battre l'air de ses bras. Du haut de ses cinq ans, l'enfant curieux n'avait cependant pas pu s'empêcher de venir espionner, poussé par cette envie enivrante de découvrir quelques secrets "de grands", avec l'innocence de l'âge pour lui permettre d'échapper aux idées noires qui consument les cœurs une fois adulte. L'idée lui avait paru séduisante, mais à présent qu'il avait bravé l'interdit de la confidentialité et qu'il voyait ce couple s'énerver de la sorte contre ses parents, il sentait comme les prémices d'un danger nouveau, jusque là inconnu à son esprit. Il avait connu la peur momentanée d'un danger imminent ; la peur languissante dans l'attente d'être grondé après avoir fait une bêtise ; mais jamais encore il n'avait "suspecté" un danger d'arriver comme un poison qui s'immisce dans le sang pour corrompre l'entièreté du corps. Il sentait enfin, et pour la toute première fois, que cette querelle qui les animait n'avait rien de dangereux comparée à ce qui en découlerait, sûrement, par la suite. Son intuition se développa ce soir-là, alors qu'il épiait l'homme aux grands gestes. Sa sœur, quelques mètres plus loin, se cachait quant à elle derrière un paravent tressé en osier duquel dépassaient, de chaque côté, un Areca élégant et un Ficus aux feuilles plus douces. Profitant du camouflage des feuilles de ce dernier, elle osait parfois sortir la tête pour jeter plusieurs coups d'œil répétés vers le salon sans s'attarder, de peur d'être repérée. Elle se tenait penchée en avant, sa longue chevelure d'onyx tombant sur son visage poupin qu'elle rabattit en arrière d'une main délicate. A ce geste, elle cessa d'épier leurs parents et leurs invités afin de porter sur son frère la clarté jumelle de ses iris. Et de soucieuse, elle passa à une mine mutine tandis qu'elle arborait un sourire chafouin, sa main se levant doucement jusqu'à ses lèvres pour y presser la tranche de son index redressé. Taquine, espiègle, la petite fille au regard trop clair, comme lui, se faisait complice mais apparaissait comme diabolique... Et à ce geste, Alharsès eu un mauvais pressentiment. Il était rare qu'Ilioza lui témoigna de l'attention autrement que pour lui rendre la vie impossible, et ces moments de complicité inaccoutumés étaient aussi surprenants qu'étranges à ses yeux car jamais cela ne durait. Sa sœur trouvait toujours le moyen de détruire cette confiance qui naissait entre eux durant ces rapprochements insolites, à tel point qu'en cet instant le petit basané se surpris à sentir un danger autrement plus grand émaner d'elle, réveillant un désagréable chatouillement au fond de ses entrailles nouées. Son regard ancré dans le sien aurait pu passer pour un témoignage simple de sa complicité avec lui, mais pourtant elle dégageait une aura de malveillance qui le fit frissonner. A son grand soulagement, Ilioza détourna enfin les yeux pour reporter son attention sur le salon au loin et ses occupants. La sensation incommodante qui le rongeait s'atténua alors quelque peu et lui-même revint observer ses parents ainsi que le couple accompagnant, menant sa main à ses lèvres pour ronger l'ongle de son pouce dans un réflexe d'appréhension compulsif. « Amadehl, fit la voix grave et légèrement brisée par le temps de Merl qui les surplombait. Genthan tathrïss tess. Héje deplörhla paihrte dh'Albar. Mhejë douhtt khe Selazaär hai voulluh te prihvey dhun fiss. Kahlm tapehn, monâm hi. — Jehnele rheverey jameh, répondit ledit Amadehl en offrant à Selazaär un regard mauvais où transparaissait la peine la plus profonde. Geh peir dhu'mun ceulfiss. » Sa femme, mains liées sur ses genoux, ferma les yeux alors qu'une nouvelle montée de larmes vint l'assaillir mais elle ne prononça pas un mot. Ses doigts repliés sur son mouchoir se contractaient régulièrement pour marquer l'émoi qui l'envahissait mais elle semblait déployer un effort considérable pour ne pas succomber aux pleurs. Alharsès la trouvait étrangement déplaisante à regarder. Peut-être était-ce dû au chagrin qu'elle éprouvait et qui lui tirait les traits ? Ou peut-être parce que son âge était déjà bien avancé ? Une cinquantenaire pour un garçon de cinq ans paraissait toujours affreusement vieille, après tout. « Jeh gzïj le'dhon dufiss, reprit le mari Solis vers Merl d'un murmure qui sonna comme le glas. Pärr seh droha sahcrè kihon or léh kouthum dhai klan dhejadhïss ! » Une agitation passa dans le salon et la mère des deux enfants cachés étouffa un cri dans la paume de sa main libre. D'une impulsion soudaine, Selazaär se redressa comme prêt à se battre, imposant sa carrure à Solis en s'approchant d'un large pas tout en brandissant son bras vers lui d'un air menaçant. Il y eu des mots, des insultes certainement qui s'enchainèrent avec une telle violence qu'il fallut aux femmes se lever pour empêcher leur époux respectif de s'entretuer et Merl dut se dresser entre eux et porter la voix pour faire régner l'ordre à nouveau sous son toit. Une telle cohue fit peur à Alharsès qui, déstabilisé, recula d'un pas et se prit les pieds dans les pans de sa tenue trop grande. Il tituba en voulant reprendre son équilibre, et s'accrochant au meuble près de lui fit tomber l'assiette décorative qui s'y trouvait. Celle-ci chut et se brisa sur le sol dans un fracas assourdissant qui mit aussitôt fin à la querelle au loin. Les yeux écarquillés sur son méfait, le garçon replia ses bras contre lui dans une attitude apeurée, se gardant bien d'apparaître de derrière la large colonne. Intérieurement, il espérait pouvoir s'en sortir et fuir loin d'ici avant qu'on ne le surprenne à espionner, mais il n'eut pas le temps d'y réfléchir que déjà il sentait son bras attrapé et tout son corps tiré sur le côté pour soudainement être visible à la vue de tous. « Il n'était pas dans sa chambre donc je l'ai cherché ! Il était en train de vous écouter ! » Ilioza. La poigne forte et le sourire fier, la moucharde qu'elle était venait de le dénoncer auprès des adultes afin d'avoir leurs bonnes grâces, sans nul doute. Il la fixa alors de ses yeux ronds, abasourdi par sa trahison — qui pourtant n'avait rien de surprenant — et il fut mené vers les grandes personnes au salon qu'ils occupaient en portant sur sa mère un regard terrorisé, ainsi qu'à son père. Si cette dernière avait l'air désolée et inquiète, lui en revanche semblait encore bien menaçant et ne cessait d'épier Amadehl de sa mire barbeau comme s'il veillait à ce que ce dernier ne fasse pas le moindre faux pas. Trottinant sur le sol dallé de la grande salle dorée aux côtés de sa traitresse de sœur, il vit sa mère s'approcher sans un mot afin de le serrer contre elle dans une étreinte fébrile. Toute fière d'elle, Ilioza se positionna près de son père avec un large sourire pour réclamer sa bénédiction en venant chercher le poignet de l'homme dont elle avait hérité les yeux, mais ce dernier observait farouchement la réaction de Solis. Ses doigts énormes pour elle se posèrent à même sa tête pour en lisser la chevelure de jais, doucement, et elle afficha son bonheur en fermant les yeux de satisfaction. Amadehl, en pleine conversation avec Merl pour faire remarquer Ô combien il était impoli d'être interrompu par une bande d'enfants incapables de se tenir en présence d'honorables invités, finit par se tourner vers eux pour considérer ceux qui les avaient importunés. Proche de lui, Alharsès vit sa grande carrure pivoter dans un mouvement lent où se mêlait le froissement de sa cape noble. Il s'interrompit sur cette dextre énorme, plus brute et vallonnée de veines saillantes sous la peinture brune de son épiderme et par cette simple vue il compris que ce n'était pas une main douce, faite pour l'amour. Le parcours de ses yeux se poursuivit plus haut, remontant sur ce bras costaud jusqu'à voir apparaître enfin le visage de cet homme qui deviendrait par la suite son bourreau. Un visage carré et fade, plissé par les rides de son âge, surmonté de deux yeux bruns sévères et intransigeants, et affublé d'une barbe finement taillée. Et tandis qu'Amadehl exposait au garçon son apparence malveillante, ses sentinelles d'ocre vinrent se figer sur lui pour le toiser comme l'on découvre une chose qui a tout son intérêt. Et il su... A ce regard perçant qui pressentait comme une promesse de malheur où fleurissait la folie, il su que Solis était un prédateur. Et que lui, petit enfant de cinq ans, était la proie. Il trottinait dehors, la main capturée par celle de cet homme au regard sévère. Sa poigne sur lui lui faisait mal, mais il n'osait pas faire de bruit, n'osait rien dire de peur d'avoir à subir sa colère tandis qu'ils s'approchaient des soldats entourant madame Solis. Instinctivement, alors qu'il réalisait qu'on l'éloignait de chez lui, il tourna la tête et regarda par-dessus son épaule pour voir le parvis de la demeure. Son père était là devant les portes, et bien qu'il ne faisait rien que les regarder sans bouger, jamais son regard n'avait témoigné d'autant de douleur intérieure. Une déchirure de l'âme. Mais à cet instant, du haut de son jeune âge, Alharsès ne pouvait le savoir. Il le saurait plus tard, un jour lointain alors que les années se seraient succédé pour lui donner la sagesse de s'en rendre compte... Soudain, sa mère entra dans son champ de vision, repoussant la lourde porte en arche qui menait à l'intérieur de la villa dans des gestes désespérés. Accourant en hurlant vers eux, la longue robe de voiles pourpres volait au gré de sa course désemparée pour les rejoindre dans un ballet de tissu aux froissements oniriques. Sa main tendue vers son fils ne trouva jamais le bras de ce dernier pour s'y cramponner et le ramener vers elle. Stoppant net sa progression, Selazaär l'attrapa brusquement et la retint contre lui de toutes ses forces pour l'empêcher d'aller les rejoindre. Elle se débattit avec hargne, frappa l'air et son époux pour se libérer alors qu'on lui enlevait son fils. Sa voix déchira le silence de la nuit, se répandit en écho sonore contre les falaises rocheuses qui encerclaient la villa de Merl et à la voir ainsi paniquer, l'ampleur de la situation naquit enfin à l'esprit embrumé d'Alharsès. Comprenant qu'on l'enlevait, et que ses parents ne feraient rien, il se mit à paniquer à son tour et soudain les larmes emplirent ses yeux pour déborder et inonder ses joues alors qu'il tentait de repartir en arrière. Il pleura comme jamais, tendit son bras libre vers sa mère pour réclamer les siens et s'y réfugier, mais jamais il ne pourrait les retrouver à nouveau. Sa force pitoyable face à celle de Solis ne lui permettait pas de s'échapper et irrémédiablement il se vit tiré loin de sa famille, et plus il implorait, plus sa mère devenait folle jusqu'à l'arrêt total de sa raison. Sans qu'il ne puisse s'en douter, elle s'écroula et Selaäzar la réceptionna dans ses bras avant de l'allonger sur le sol en maintenant sa tête. L'enfant ne vit plus grand chose sous les larmes qui affluaient abondamment, même sa voix n'était qu'un son flou à sa mémoire. Il se sentit décoller, soulevé par des bras puissants et il fut posé à même la selle d'un cheval renâclant bruyamment, pressé de partir face à toute cette agitation. Quelques mots furent lancés. Des adieux méprisants. Et d'un coup de talon contre les flancs de l'animal ils disparurent par le chemin qui les éloigna de sa demeure. Son chez-lui. Il vit les murs rapetisser tandis qu'ils partaient, devenir plus indistincts... et la dernière vision de ses parents fut sa mère, étendue sur le sol et bercée par l'inconscience, ainsi que son père dont les yeux s'ancrèrent dans les siens pour trahir l'horreur de sa perte et la déchirure de son cœur. Un homme brisé qui assistait, impuissant, à l'abandon de son propre fils.