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Cimetière veut dire repos et c'est un mot qui calme la douleur

Nôd

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« Maintenant, ô mon Dieu, que j'ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre
Elle dort pour jamais.
 »

C’était comme appelée qu’elle avait quitté les hauteurs de Duvencrune, pressée de se rendre dans un endroit qu’elle ne connaissait pas mais qui, derrière ses yeux, brillait comme ces bûchers en haut des montagnes, quelque part en Serendia. Elle en rêvait la nuit, voyait dans ces songes ce creux dans la roche bien caché derrière un rideau d’eau, sombre et humide, où gouttait du bas vers le haut le sang noir de Luthice.

Elle n’avait jamais eu de visions, jamais, autant son intuition était très affûtée autant les arcanes de la prédiction lui étaient toujours restées étrangères. Interdites même. Tout ses essais en la matière s’étaient toujours soldés par des échecs, son troisième œil restant inéluctablement pris dans un épais brouillard noir. L’expérience lui disait que ce brouillard était induit, elle avait toujours pensé que cela venait des tatouages de Siari mais elle n’en était plus si sûre. Les derniers mois avaient été étranges : le retours de ces souvenirs qui auraient dû disparaître avec l’esprit, ces rêves sibyllins, la lecture du Tome et cette faux invoquée couverte d’écailles… Plus que jamais elle se sentait marionnette ; prisonnière d’un écheveau dont les fils l’enserrait et l’étouffait de plus en plus à mesure qu’elle se débattait.

Le rythme nerveux qu’imposait Baltaro sous elle s’arrêta sèchement, la sortant de ses pensées aux allures labyrinthiques et la forçant à s’accrocher au pommeau pour ne pas finir à plat sur l’encolure de sa monture. L’eau coulait en contrebas, quelques vieilles planches posées là faisaient office de pont sommaire pour rejoindre l’autre rive, quelques mètres au-dessus du vide, et de sa position elle devinait sans mal les reliefs de la grotte de Marie. L’ironie la fit à peine sourire… Mourir dans un endroit pareil. Peut-être était-ce pour ça qu’elle avait senti ce besoin urgent de venir jusqu’ici : rien qu’à imaginer une Luthice relevée elle en avait des frissons.

Elle laissa là l’étalon, à paître et déharnaché, elle était à peu près certaine que personne ne viendrait le chercher par ici. La sorcière y laissa aussi toutes ses affaires, ça n’était pas le genre d’endroit où elle avait envie de s’alourdir. Les souvenirs de sa dernière traque dans ce coin remontèrent, c’était une autre vie lui semblait-il, quand elle foulait encore les pavés de Calpheon, vivait la nuit où dans des recoins sombres pour épier et prêter l’oreille. Cela lui faisait l’effet d’une autre Sadie, une autre personne, dans un autre espace-temps. Un petit sourire, un petit rire soufflé : l’ironie de la chose lui mit, étrangement, un peu de baume au cœur.

La brune voulu s’engager sur la rive d’en face pour s’enfoncer entre les hautes herbes et les buissons de cette région mais quelque chose la retint, elle ne se posait plus vraiment de question sur qui ou quoi. Elle bifurqua, se mettant à serpenter prudemment sur la terre boueuse le long de l’eau, d’anciennes glissades lui revinrent en tête, un Chevalier de Delphe, un Prêtre de Calpheon : à l’époque elle s’était demandée si elle ne devait pas les pousser et les laisser se noyer là. Elle ne l’avait pas fait, ils étaient comme elle, ils cherchaient Elendryn. Ce nom résonna en elle comme une relique : une vieille chose perdue, sacrée certes mais envolée -perdue ou volée- sans espoir de la revoir, d’une certaine façon elle lui manquait plus que Mellisore. Tout autant qu’elle Elendryn n’avait jamais eu sa place entre les hauts murs de Calpheon, elle espérait que la valkyrie avait fini par partir, quitter la cité et le Clergé avec.

Toute à ses pensées elle avait continué à avancer, le pas rendu plus lourd par la glaise et le bout des pieds humide. C’est le chant percutant de l’eau contre la pierre qui lui fit relever les yeux : l’entrée était bien là, comme dans ses rêves, cachée derrière le rideau d’une cascade. Sadie n’était jamais venue ici, elle n’avait jamais vu cet endroit mais cette fois encore elle ne se posa pas de question car Luthice était là, dans cette grotte de l’autre côté de la berge, toute seule. Son corps s’arrêta de bouger tandis que cette réflexion se formait dans sa tête : qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire qu’elle soit toute seule ? Elle était là pour s’assurer qu’elle était morte et, se déchaussant et retirant tout ce qui pourrait l’empêcher de nager, elle comptait bien aller vérifier et s’en réjouir.

La température de l’eau la glaça jusqu’aux os. Quelle idée d’aller crever là-bas. Il lui fallut quelques longues minutes pour traverser le bras d’eau douce et rejoindre enfin le monticule rocheux où l’eau frappait la pierre, c’est transie de froid, probablement bleue jusqu’aux dents, qu’elle s’y hissa. La sorcière patienta quelques minutes à l’extérieur, laissant le soleil du Géant la réchauffer un peu. C’était calme tout autour, rien ne perturbait jamais cet endroit : entre toutes les ignominies on pouvait au moins reconnaître ça à l’Hexe, elle rendait les lieux paisibles. Sadie prit une longue inspiration, puis une autre et encore une autre, elle n’était pas certaine de ce qu’elle allait trouver là-dedans car à part quelques songes envoyés par Dieu-sait-qui elle n’avait aucune idée réelle de ce qui était arrivé à la maléficienne. Son for intérieur était intimement persuadé, lui, son esprit cartésien continuait à lutter contre l’évidence cependant et c’est avec une certaine appréhension qu’elle pénétra dans le cœur de la roche.

Il lui fallut quelques instants pour s’habituer à la pénombre et au bruit constant qui lui fracassait les oreilles mais elle ne pu manquer cette masse sombre, ce relief étrange laissé au sol : le corps désarticulé était bien là, resté à pourrir à même la pierre. Ses orbites étaient vides, les chairs grignotées autour de ses blessures, la peau grise sur une carcasse décharnée… Mais aucune odeur n’accompagnait plus le macabre spectacle : la maléficienne devait être là depuis des mois. Bien morte mais pas encore enterrée, la sorcière se mordit la langue, ça ne lui apportait aucune consolation, tout ceci avait un sale relent d’injustice qui lui restait en travers de la gorge. Luthice était son affaire, elles auraient dû s’affronter et la meilleure des deux aurait laissé l’autre morte et enterrée.

Mais non. Ça aussi on le lui avait volé. Du bout de la chaussure elle poussa un reste de main émacié, cette scène lui faisait de la peine, elle qui aurait dû être en colère, ronger son frein en attendant de pouvoir s’en prendre à Cleliope… Non, elle restait là, le regard effaré devant les souvenirs de la violence qui avait dû avoir lieu ici. Était-ce aussi ce qui l’attendait ? Si jamais elle croisait le chemin de la damnée ? Pas de risque pour l’instant, elle était bien à l’abri sous les rues de Tarif, mais quand même le sort de Luthice lui renvoyait un écho glacé : aucun d’entre eux ne faisait le poids face à tout ça. Même réunis, même avec une armée. Et puis quelle armée ? Ils n’étaient plus qu’une poignée, les autres morts ou déserteurs.

Elle resta ainsi debout un long moment à contempler la sinistre fin de celle qui avait crû être l’héritage Nezepha et qui toute sa vie avait cherché un dû qui n’avait jamais été le sien. La pensée fugace que quelqu’un lui avait fourré ça dans le crâne très tôt et pendant très longtemps la mis mal à l’aise. Cela voulait dire qu’en plus de Luthice et Cleliope encore quelqu’un d’autre œuvrait en arrière plan. Mais pour quoi ? Ou pour qui ? Sadie n’était même pas sûre d’avoir seulement l’esquisse d’une réponse un jour. La sorcière s’accroupit et de quelques gestes précis, sans dégoût ni nervosité, remis le morceaux de cadavre dans leur bon axe, les uns avec les autres. Il n’y avait que de la roche ici, elle ne pouvait pas l’enterrer, elle n’avait rien pour l’immoler non plus et ramener ses affaires jusqu’ici était exclu. Les vestiges d’un ancien feu étaient encore là mais si la maléficienne avait de quelconques affaires il semblait que Cleliope avait tout emporté avec elle. Alors c’est avec précaution, voire même une certaine dévotion, qu’elle rassembla ce qu’il restait encore de Luthice, l’emmaillota dans les tissus qui la couvrait toujours et prit soin de recouvrir ses cheveux noirs du châle de soie qui avait glissé non loin. Quelque part elle devinait que la jeune femme, dont les traits étaient résolument valenciens, avait été pieuse et fidèle servante d’Aal… Autrefois, dans une autre vie.

Sadie pris sur elle pour traîner le corps jusqu’à l’extérieur de la grotte, se débattant contre le poids lourd et mort. Exploser un rocher lui était d’une simplicité enfantine mais dès qu’il s’agissait de porter plus de quinze kilos elle n’était plus si fière, cela la fit presque rire. Finalement, et après plusieurs dizaine de minutes d’effort, la masse de tissus inanimée plongea comme un pierre dans l’eau glacée et ce fut à peine si elle eut le temps de la voir couler. La sorcière repensa alors au pèlerinage, aux tempêtes de sable et aux sanctuaires en ruines mais qui apparaissaient comme des oasis au milieu du vide accablant du désert. Les sables du Grand Erg ne seraient pas la dernière demeure de Luthice, elle croupirait ici au fond de l’eau dans un froid et un silence de mort.

Seigneur si mes péchés irritent ta fureur, contrit morne et dolent, j'espère en ta clémence.
Si mon deuil ne suffit à purger mon offense, que ta grâce y supplée et serve à mon erreur.

Mes esprits éperdus frissonnent de terreur et ne voient le salut que par la pénitence.
Mon cœur, comme mes yeux s'ouvrent à la repentance, et j’ai mon être en horreur.

Je pleure le présent, le passé je regrette ; Je crains à l'avenir la faute que j'ai faite ;

Dans mes rebellions je lis ton jugement, Seigneur dont la bonté nos injures surpasse.
Comme de parent à enfant uses-en doucement car si j'avais moins failli, moindre serait ta grâce.

[Mathurin Régnie]
 




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