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Il faut recevoir les calomnies avec plus de calme que les cailloux

Nôd

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« Je m'oblige à prendre un air calme car j'ai appris, en des instants pareils, à ne rien laisser paraître de la tempête qui fait rage en moi. Les animaux ne montrent pas qu'ils ont peur ou qu'ils sont malades : dans la nature, la faiblesse ne pardonne pas. »

C’était une nuit de cristal, si claire que la voûte céleste était comme un voile de bougies incandescentes au-dessus d’elle et si froide que l’air qu’elle respirait en était tranchant. Elle se souvenait avoir été dans la même position, non loin d’ici, il y avait quelques mois de cela à peine. Elle se souvenait du désespoir profond qui l’avait étreint à cette période… Un moment qu’elle ne souhaitait revivre pour rien au monde mais qui n’arrivait pour autant pas à rider ce calme qui l’entourait comme un manteau épais et confortable.

Un grognement douloureux lui fit tourner la tête et elle rencontra une paire d’yeux coléreux qui la fixait. La lumière qui baignait l’endroit était telle qu’elle devinait sans peine la hargne que lui portait le géant qui gisait au sol dans une posture grotesque. Un toussotement gras et souffreteux informa la sorcière des blessures de son adversaire. Ramenant son poing dans une main, l’un après l’autre, elle fit craquer ses doigts et observa les marques rougeâtres sur sa peau : elle avait frappé un peu trop fort pour elle-même sans doute. Rien d’irréparable.

Son regard se leva de nouveau vers ce tableau miroitant au-dessus de sa tête et restât ainsi à l’observer. Quelques pensées étranges commencèrent alors à se former sous son crâne tandis que son esprit vagabondait librement. Sadie se demandait si Qassèm avait lui aussi, en ce moment, les yeux rivés vers le ciel ? Quelle étrange réflexion… Depuis leur retour de Valencia elle n’avait plus vraiment pensé à son père, elle n’y avait d’ailleurs jamais vraiment pensé de toute sa vie, la sorcière ne gardait qu’une trace diffuse de cet homme dans sa mémoire mais ces quelques souvenirs étaient assez doux, tranquilles. Sans doute que Nennius n’était pas totalement étranger à ces réflexions nouvelles, lui qui cherchait une famille n’avait sans doute pas la moindre idée d’où il mettait les pieds…

Les Kelevra n’avaient rien d’une famille, ils étaient un ordre, au bord de l’extinction au demeurant mais un ordre quand même. Une force armée dont on avait depuis longtemps oublié le but premier et elle n’avait pas l’intention de le lui rendre, elle doutait même d’en être capable. Étrangement ce simple fait ne la perturba pas : ça n’était pas son but ; bien au contraire. Sadie était intimement convaincue qu’on l’avait créée uniquement pour mettre un point final à cette histoire et qu’elle était le pendant inattendu que l’on avait placé sur le chemin de Cleliope… En y réfléchissant bien le destin de Luthice devait probablement avoir été similaire au sien. Elle ne parviendrait jamais à avoir la moindre compassion pour elle mais Sadie devait bien reconnaître l’amertume de la chose : la magicienne avait payé très cher une dette qui n’était pas la sienne.
Peut-être devait-elle se mettre en quête de son cadavre et l’enterrer ? Elle l’avait bien fait pour Siari. Dans la quiétude de cette nuit, ses pensées toutes claires, cela lui parut comme la chose à faire.

Son voyage pour Granà serait peut-être l’occasion de trouver cette grotte où gisait encore sûrement Luthice et d’aller dépoussiérer la tombe de sa mère… Une fois l’an la visite aux morts s’imposait, du moins était-ce ce qu’on lui avait appris. Froide et tranchante, n’était-elle pas un parfait héritage ? La dernière ligne, le signataire testamentaire de ce clan fou qui de tout temps avait monté ses enfants les uns contre les autres ou les avait offert en sacrifice au Grand Erg au nom d’une pureté impie. Cette pensée ne l'émut pas particulièrement tant elle se sentait déconnectée de ces ancêtres, sans aucun lien ni de cœur, ni de corps, ni d’esprit avec eux. Un sentiment la piqua très légèrement, lui rappelant que ça n’était pas très vrai… Elle s’était pris d’une profonde tendresse pour Kintran et s’était surprise à éprouver beaucoup de pitié pour Diane. Laquelle des deux avait été la plus à plaindre ? Sadie n’était pas sûre qu’une réponse existe à cette question. Si le choix lui avait été donné sans doute aurait-elle, elle, préféré vivre la vie de la dernière Sadvhi Nezepha. Vivre et mourir en luttant plutôt que lutter pour être capable de faire ce que d’autres attendaient de nous et finir, malgré tout, anéantie par le destin.

C’est ce qu’elle avait vu lors de son épreuve, l’Ombre lui avait susurré des mots de pouvoir pour l’attirer et la faire chanceler du côté de ceux que l’on avait abattu ; ceux que l’on avait chassé comme des servants corrompus. Mais était-ce si simple ? Elle se souvenait de la puissance qui l’avait étreint, de cette sensation folle de contrôle qu’elle avait effleuré du bout des doigts  durant cette traversée astrale et qui, depuis tout ce temps, persistait à lui laisser un goût de trop peu à l’arrière de la gorge.

Le souffle rauque non loin d’elle finit par s’arrêter, tout net, et un chuintement sourd lui apprit que la tension qui retenait encore la tête du géant avait finit par se relâcher. Un de plus qui ne pourrait plus faire de mal. Assise là, immobile sous les étoiles, elle commençait à avoir froid mais ne parvenait pas encore à bouger ; il lui fallait attendre que les potions fassent totalement effet avant de pouvoir rentrer, se soigner, et dormir quelques heures. Un soupir long et profond passa la barrière de ses lèvres, un de ces soupirs qui expirait le trouble pour mieux se gorger de calme à l’inspiration qui suivait. La clarté de la nuit coulait sur elle comme une rivière glacée, désagréable par l’acuité qu’elle apportait dans son sillage. Elle avait vécu la défection de Galathea comme une faux qui l’aurait coupée en deux. Sadie n’en avait parlé à personne, s’était retranchée derrière quelques remarques piquantes, et avait fait fi. Mais ça n’était pas possible : il fallait avaler, digérer et assimiler… Elle n’avait pas encore réussi que Nennius premier du nom, adroit comme un buffle et subtil comme un mane, débarquait.

Peut-être devrait-elle aller la chercher… Cette faux. Et l’essuyer sur lui.
 




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