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L’espère ! Quel joli nom pour désigner l’affût

Nôd

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« L’espère ! Quel joli nom pour désigner l’affût, l’attente du chasseur embusqué, et ces heures indécises où tout attend, espère, hésite encore entre le jour et la nuit. L’affût du matin un peu avant le lever du soleil, l’affût du soir au crépuscule.. »

La voûte céleste au-dessus d’elle, où trônait une lune ronde et ivoirine, éclairait le territoire des manes d’un éclat de cristal encore accru par la froidure sèche de cette première nuit de la nouvelle année.

La température de la pierre sous elle se transmettait à ses jambes, la refroidissait lentement, et pourtant elle ne bougeait pas, là, tapie sur un rocher surélevé à guetter les meutes nocturnes. C’était une mission d’apprentie, elle n’avait rien à faire là. Mais elle n’avait pas envie d’être ailleurs. Les lueurs de fête s’élevaient de Tariff, l’on fêtait le renouveau et l’allongement des jours, elle voyait très bien les accolades, entendait les vœux, humait les senteurs alcoolisées. Mais elle était mieux ici, sur son rocher perchée, suspendue entre les heures et les mondes, bénissant silencieusement l’existence de ce temps où rien n’existe à part nous-même.

Elle avait expérimenté, ces derniers jours, le retrait de l’esprit noir et la sensation étrange de plénitude que son absence avait laissé.  Dans ses souvenirs la sorcière s’était toujours attendue à le vivre comme un manque, une déchirure, et pourtant il lui semblait qu’une main divine venait juste de recoller un morceau dont on l’avait privée il y a fort longtemps. L’énergie fourmillait sous son torse, ondulait avec constance et profondeur, parfois les souvenirs de son corps la laissait deviner ce vide qui avait été là quelques semaines auparavant et la différence était saisissante, même pour sa mémoire fragmentée.

Sadie rassembla ses membres autour d’elle, conservant comme elle le pouvait sa propre chaleur. Le froid l’anesthésiait, sans doute était-ce pour cela qu’elle était bien ici, dans cette pénombre hivernale sa colère s’étouffait et la laissait enfin respirer. Elle avait plus ou moins dompté son malaise, le reléguant dans un coin de son corps à grand renfort d’automédication… Un rire lui échappa, autodérision, c’était une façon polie de parler de tout ce qu’elle absorbait. Mais elle le savait bien : l’attente deviendrait insupportable, la frustration immense et il lui semblait n’avoir aucun moyen de les exprimer. Par quel biais ? L’écriture était diablement trop longue et laborieuse pour la soulager et pour écrire quoi et à qui ? Elle n’aurait elle-même pas su quoi coucher sur ces pages blanches.

Aussi la chasse lui avait paru le meilleur moyen d’exulter, laisser sortir ce trop-plein quitte à devoir perpétrer quelques sanglants carnages chez les fauves ou les bandits. Elle s’étira le cou. On avait toujours besoin de sang de mane ou d’obsidienne de toute façon. En parlant de sang… Les premières lueurs de l’aube s’étiraient au loin, couvrant l’horizon d’une chape scintillante, et venaient paisiblement la révéler. Elle se savait assise, là, sur son rocher. Elle sentait que sa peau la tiraillait, que ses vêtements s’étaient raidis. Elle connaissait ses exactions de la nuit mais n’aurait pas pensé être toute de sang et de boue habillée.

La sorcière soupira. En ces temps d’hiver l’eau du fleuve était trop froide pour qu’elle s’y baigne, elle allait devoir rentrer ainsi à Tariff, ensanglantée sans être blessée. En contrebas de son rocher, sous ses pieds, une meute entière gisait et tandis que les premiers rayons la réchauffaient déjà elle sentait poindre de nouveau cette colère qui se nourrissait de sa privation.

Rentrer, se laver pour effacer les traces de cette chasse qui n’était rien qu’un massacre, s’abrutir de travail et puis recommencer. Le froid et la langueur de la nuit l’enveloppaient encore suffisamment pour qu’elle reste insensible à ce constat mais, quelque part, sa conscience abîmée lui soufflait que cette espérance apathique ne pourrait durer encore longtemps.

Quelque chose devait se produire, dusse-t-elle le provoquer elle-même, où elle resterait ainsi.




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