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Rien n'est plus propice à la pensée lucide qu'une vue imprenable sur la mer

Nôd

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« Ce qu'elle aurait aimé, dans cette solitude qui en augurait une autre, c'est d'entendre la mer. Entendre la mer sans la voir et lui accorder le pouvoir de porter en elle le souffle de tous ceux qu'elle aimait sans le leur dire jamais.. »

L’eau venait doucement lui caresser les pieds à intervalles réguliers, dans cette mollesse caractéristique des mers d’huile au petit matin. Autour d’elle tout était déformé par un brouillard laiteux, la lumière blafarde lui donnait l’impression d’être hors du monde. Les bruits du port, étouffés, parvenaient à ses oreilles comme autant d’échos d’un univers bien différent du sien.

Elle replia ses orteils et les enfonça dans le sable, allant chercher la fraîcheur sous-marine. Elle était bien à cet endroit, seule, comme suspendue quelque part entre ici et là-bas. Quelque part au loin s’agitaient de vagues lueurs qui auraient tout aussi bien pu être des lanternes que des feux follets. Peut-être était-ce les esprits de la nuit qui s’évanouissaient doucement pour laisser placer à la lumière solaire ? Machinalement son regard se portât vers l’horizon voilé, perdu dans les limbes blancs de ce petit matin. Que pouvait-on trouver au-delà ?

La sorcière fit un pas en avant, suivi d’un second, l’eau l’accueillit de quelques clapotis et épousa froidement ses mollets. Au-delà se trouvait une kyrielle d’îles, des pirates et des baleines. Mais encore au-delà ? Au-delà de ce que l’on ne voyait pas ? Quelle trame reliait tout ceci et faisait d’un monde un canevas où rien n’était jamais détaché du reste ? Il lui semblait, ici, être seule au monde et pourtant assourdie de ce bruit diffus qui résonnait entre chaque chose.

Elle inspira et fit encore un pas, ses cuisses accueillant la froidure de l’eau par un léger tressaillement. Ce bruit ne venait pas du dehors, il venait du dedans. Elle l’avait entendu toute sa vie sans jamais s’apercevoir de sa présence, il avait fallu que quelqu’un d’autre mette le doigt dessus pour qu’enfin elle le ressente vibrer, qu’enfin elle s’éveille à cette longue plainte qui l’habitait. Ses mains se mirent à jouer distraitement à la surface de l’onde grise et opaque. Elle trouvât là une analogie parfaite à la façon dont elle comprenait la situation. Deux êtres séparés d’une barrière si insaisissable qu’ils ne pouvaient jamais communiquer que par des illusions grotesques, à l’image de ses pieds déformés qu’elle apercevait avec peine au fond de l’eau.

D’un mouvement leste la Sadvhi s’abandonna à l’eau, s’y glissant avec délectation et souplesse, elle ondula sur quelques mètres avant de refaire surface, portant son visage vers le ciel tandis que son corps, étendu sur le dos, s’en remettait aux flots placides. La solitude avait parfois cette capacité inouïe de la mener à une sérénité sans commune mesure. Elle ne doutait cependant pas que l’émeraude et l’amphibole avaient aussi joué leurs rôles. L’air frais emplit ses poumons comme une vague. Mais cet isolement paraissait bien doux comparé à d’autres, comparé à celui qui promettait d’arriver.

Elle entendait le grouillis du sable en-dessous d’elle, le grincement des chaînes au large, le clapotis contre les coques et les premiers appels venant du port. Tout ceci résonnait en elle, atténué et rendu sourd par l'eau qui la portait comme si elle n’était rien. Elle n’était rien, personne, inconnue parmi les inconnus. Elle était bien. Et elle était tout. Pour certains, elle le savait, de pas grand-chose à presqu’un univers entier, petit rouage devenu maillon ; chaînon d’un ensemble plus grand et bien vaste. Tous, avaient-ils seulement conscience de l’ampleur ?

Une vaguelette la fit onduler, de l’eau passa sur son visage et lui fit fermer les yeux. Elle-même ne savait pas où elle allait. L’eau la portait, le flux la portait… Et elle se laissait faire. Elle avait cherché à combattre mais pourquoi faire ? Il était clair que ce qui devait advenir ne pouvait être contré et qui étaient-ils pour se battre contre des créatures pareilles ?

Sadie rouvrit doucement les yeux. Attendre et réagir plutôt qu’agir et subir. Elle s’était débattue seule, longtemps, avec pour unique résultat de s’enfoncer chaque fois un peu plus, creuser chaque fois un peu plus son terrier, jusqu’à en étouffer. Ils l’avaient tous sortie de là. Et à l’air libre, ici, elle se sentait bien.




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