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Plus sa vie est infâme, plus on y tient ; elle est alors une protestation de tous les instants

Nôd

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Le 4eme jour de la Pierre de Sceau, An 235

Le vent sec lui fouettait le visage, malmenant encore un peu plus ses lèvres déjà desséchées et craquelées. Sous elle sa monture se mouvait avec langueur, la faisant onduler d'avant en arrière dans un mouvement qui aurait pu être délicieusement régulier si ça n'avait été pour le terrain rocailleux et chaotique. Elle avait horreur des dromadaires, les trouvant hirsutes, grossiers et d'une lenteur atroce et avait bien du mal, même aux abords du Désert Noir, à se résigner à se pavaner sur un animal si grotesque.

Yrenn lâcha un soupir d'une longueur exagérée, signifiant par là-même, une nouvelle fois, aux autres sorcières, l'intérêt minime qu'elle portait à cette expédition. Des regards noirs, plissés, amusés lui répondirent mais aucune voix ne s'éleva. Elles avaient quitté Tariff depuis plus d'une semaine maintenant et les plaintes d'Yrenn étaient devenues aussi monotones que le paysage : du sable sur leur gauche, de la rocaille et des falaises sur leur droite. Leur convoi scindait les deux paysages en leur frontière centrale, se gardant bien de mordre sur le désert tout comme d'entrer un peu trop sur le territoire Akman. Elles n'avaient techniquement rien à craindre d'eux avait dit la Sadhvi. Mais mieux ne valait pas trop tenter le diable. Ce peuple n'avait pas volé sa réputation.

Elle faisait partie de l'escorte. Escorte. Escorter quoi au juste ? Les yeux de la sorcière glissèrent sur la litière suspendue entre quatre dromadaires, elles avaient du troquer leur chariot contre ça, impossible de traverser le désert sur des roues. Derrière les lourdes tentures que le vent faisait gonfler et claquer, Yrenn pouvait parfois apercevoir les lignes sombres et dures d'un coffre de bois. Personne n'avait jugé utile de lui dire ce qu'il y avait dedans. Pourquoi l'aurait-on fait après tout ? Elle n'était là que pour escorter, défendre et, au besoin, mourir pour quelque chose dont elle ignorait tout. Son regard rutila d'une lueur mauvaise. Tant de mesquinerie et d'injures passives. Mais elle passerait outre. Son cou se redressa d'un mouvement fier et dédaigneux, tandis qu'elle portait son attention sur le désert infini qui s'étendait à sa gauche. Pouvaient-ils donc tous périr engloutis par les dunes.

Un cri. Un éboulement. La poussière qui monte haut dans le ciel. Tous les yeux se rivèrent sur les falaises en une fraction de seconde. Les cœurs s'arrêtèrent de battre sous la tension immédiate et chacun chercha dans le décor une ombre, un mouvement, une menace. Les dromadaires, imperturbables, continuèrent d'avancer sans même tressaillir, ils ne sentaient pas de danger. Mais les six sorcières savaient ce qui rôdait entre ces rochers et si elles étaient capables de repousser la plupart des attaques elles n'avaient pas non plus d'intérêt à déclencher une guerre ou pire, des représailles. Le temps coula, terrible, pesant, chape de plomb sur des épaules faussement frêles de femmes. Combien de temps ? Quelques secondes, une interminable minute ? Mais rien ne s'extirpa des pentes rocailleuses pour fondre sur elles armes à la main. Rien.

Yrenn réprima un grondement furieux. Aal qu'elle aurait souhaité que ce fut le cas. Trancher un peu cette monotonie sinistre qui hantait cette caravane et la délivrer de cet entourage méprisant en les éviscérant toutes. Elle était la seule parmi les six. Pourquoi ? Envoyer une filigrane et cinq primordiaux n'avait aucun sens, elle avait bouché un trou, elle n'était pas prévue. Et bien sûr toutes les autres savaient. Ses dents grincèrent alors que de nouveau le vent exposait à ses yeux ce coffre mal dissimulé. Pour elle ça n'était pas un coffre, c'était ce couteau immuable qui perçait sa chair depuis sa naissance, cette trahison du sang qui la faisait bouillir malgré elle et haïr jusqu'à ce qu'elle en suffoque dans son sommeil.

La caravane repris sa route dans soupir plus ou moins commun de soulagement tandis que le calme s'installait de nouveau tout autour et que, au loin, s'élevaient les formes mouvantes du Sanctuaire de l'Humilité. La chaleur était rude tout autant pour le corps que pour l'esprit et chacun espérait que ce ne fut pas juste un mirage. La journée s'étendait maintenant depuis plus de douze longues heures et la fatigue grattait dans l'esprit de chacun comme une démangeaison nerveuse et pénible. Yrenn la sentait également, c'était ce qui déclenchait cette bile chez elle et malgré l'amertume réelle de sa condition, elle souhaitait elle aussi mettre à terme à cette journée et à la lourdeur qui terrassait sa poitrine. Manger. Boire. Dormir jusqu'au matin, oublier le temps de quelques heures qu'elle n'était qu'un pion sur l'échiquier de la Sadhvi, juste bonne à être déplacée selon les mouvances du moment, sans protester et sans faillir. Elle en avait la nausée.

Une vague puissante et profonde de lassitude la prit alors que la caravane arrivait enfin au sanctuaire. Les quelques pèlerins présents les accueillirent rapidement et elle remercia avec chaleur celui qui fit se coucher son dromadaire et l'aida à en descendre. La sorcière se sentait vide de toute force et de toute envie, ne souhaitant que repos et fraîcheur. Mais même ça devait lui être refusé sans qu'elle n'ait rien à dire.

« Yrenn, sors et commence à préparer les tentes. »

A peine eut-elle le temps de tourner la tête pour objecter qu'elles avaient déjà toutes tourné le dos, se dirigeant vers le sommet du sanctuaire là où un prêtre était posté. La haute silhouette se dessinait dans les lueurs flamboyantes du soir, il était immobile, mains dans le dos. Il les attendait. L'âpreté monta de son estomac jusqu'à sa gorge mais ne pu passer la barrière de ses dents serrées qu'elle percuta avec violence, ne s'échappant que dans un faiblement grondement sourd, rauque, mutilé. La sorcière déglutit, ravala toute trace de hardiesse et d'indiscipline, et s'affaira. Sans protester et sans faillir.

Le sable souffla sur le désert, tourna autour d'elle dans un panache de petits grains agressifs et secs. Puissent-ils tous être engloutis.




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