• billets
    2
  • commentaire
    0
  • vues
    648

Contributeurs à ce blog

À propos de ce blog

Chroniques d'une ruine inévitable

Billets dans ce blog

Nôd

Le 4eme jour de la Pierre de Sceau, An 235

Le vent sec lui fouettait le visage, malmenant encore un peu plus ses lèvres déjà desséchées et craquelées. Sous elle sa monture se mouvait avec langueur, la faisant onduler d'avant en arrière dans un mouvement qui aurait pu être délicieusement régulier si ça n'avait été pour le terrain rocailleux et chaotique. Elle avait horreur des dromadaires, les trouvant hirsutes, grossiers et d'une lenteur atroce et avait bien du mal, même aux abords du Désert Noir, à se résigner à se pavaner sur un animal si grotesque.

Yrenn lâcha un soupir d'une longueur exagérée, signifiant par là-même, une nouvelle fois, aux autres sorcières, l'intérêt minime qu'elle portait à cette expédition. Des regards noirs, plissés, amusés lui répondirent mais aucune voix ne s'éleva. Elles avaient quitté Tariff depuis plus d'une semaine maintenant et les plaintes d'Yrenn étaient devenues aussi monotones que le paysage : du sable sur leur gauche, de la rocaille et des falaises sur leur droite. Leur convoi scindait les deux paysages en leur frontière centrale, se gardant bien de mordre sur le désert tout comme d'entrer un peu trop sur le territoire Akman. Elles n'avaient techniquement rien à craindre d'eux avait dit la Sadhvi. Mais mieux ne valait pas trop tenter le diable. Ce peuple n'avait pas volé sa réputation.

Elle faisait partie de l'escorte. Escorte. Escorter quoi au juste ? Les yeux de la sorcière glissèrent sur la litière suspendue entre quatre dromadaires, elles avaient du troquer leur chariot contre ça, impossible de traverser le désert sur des roues. Derrière les lourdes tentures que le vent faisait gonfler et claquer, Yrenn pouvait parfois apercevoir les lignes sombres et dures d'un coffre de bois. Personne n'avait jugé utile de lui dire ce qu'il y avait dedans. Pourquoi l'aurait-on fait après tout ? Elle n'était là que pour escorter, défendre et, au besoin, mourir pour quelque chose dont elle ignorait tout. Son regard rutila d'une lueur mauvaise. Tant de mesquinerie et d'injures passives. Mais elle passerait outre. Son cou se redressa d'un mouvement fier et dédaigneux, tandis qu'elle portait son attention sur le désert infini qui s'étendait à sa gauche. Pouvaient-ils donc tous périr engloutis par les dunes.

Un cri. Un éboulement. La poussière qui monte haut dans le ciel. Tous les yeux se rivèrent sur les falaises en une fraction de seconde. Les cœurs s'arrêtèrent de battre sous la tension immédiate et chacun chercha dans le décor une ombre, un mouvement, une menace. Les dromadaires, imperturbables, continuèrent d'avancer sans même tressaillir, ils ne sentaient pas de danger. Mais les six sorcières savaient ce qui rôdait entre ces rochers et si elles étaient capables de repousser la plupart des attaques elles n'avaient pas non plus d'intérêt à déclencher une guerre ou pire, des représailles. Le temps coula, terrible, pesant, chape de plomb sur des épaules faussement frêles de femmes. Combien de temps ? Quelques secondes, une interminable minute ? Mais rien ne s'extirpa des pentes rocailleuses pour fondre sur elles armes à la main. Rien.

Yrenn réprima un grondement furieux. Aal qu'elle aurait souhaité que ce fut le cas. Trancher un peu cette monotonie sinistre qui hantait cette caravane et la délivrer de cet entourage méprisant en les éviscérant toutes. Elle était la seule parmi les six. Pourquoi ? Envoyer une filigrane et cinq primordiaux n'avait aucun sens, elle avait bouché un trou, elle n'était pas prévue. Et bien sûr toutes les autres savaient. Ses dents grincèrent alors que de nouveau le vent exposait à ses yeux ce coffre mal dissimulé. Pour elle ça n'était pas un coffre, c'était ce couteau immuable qui perçait sa chair depuis sa naissance, cette trahison du sang qui la faisait bouillir malgré elle et haïr jusqu'à ce qu'elle en suffoque dans son sommeil.

La caravane repris sa route dans soupir plus ou moins commun de soulagement tandis que le calme s'installait de nouveau tout autour et que, au loin, s'élevaient les formes mouvantes du Sanctuaire de l'Humilité. La chaleur était rude tout autant pour le corps que pour l'esprit et chacun espérait que ce ne fut pas juste un mirage. La journée s'étendait maintenant depuis plus de douze longues heures et la fatigue grattait dans l'esprit de chacun comme une démangeaison nerveuse et pénible. Yrenn la sentait également, c'était ce qui déclenchait cette bile chez elle et malgré l'amertume réelle de sa condition, elle souhaitait elle aussi mettre à terme à cette journée et à la lourdeur qui terrassait sa poitrine. Manger. Boire. Dormir jusqu'au matin, oublier le temps de quelques heures qu'elle n'était qu'un pion sur l'échiquier de la Sadhvi, juste bonne à être déplacée selon les mouvances du moment, sans protester et sans faillir. Elle en avait la nausée.

Une vague puissante et profonde de lassitude la prit alors que la caravane arrivait enfin au sanctuaire. Les quelques pèlerins présents les accueillirent rapidement et elle remercia avec chaleur celui qui fit se coucher son dromadaire et l'aida à en descendre. La sorcière se sentait vide de toute force et de toute envie, ne souhaitant que repos et fraîcheur. Mais même ça devait lui être refusé sans qu'elle n'ait rien à dire.

« Yrenn, sors et commence à préparer les tentes. »

A peine eut-elle le temps de tourner la tête pour objecter qu'elles avaient déjà toutes tourné le dos, se dirigeant vers le sommet du sanctuaire là où un prêtre était posté. La haute silhouette se dessinait dans les lueurs flamboyantes du soir, il était immobile, mains dans le dos. Il les attendait. L'âpreté monta de son estomac jusqu'à sa gorge mais ne pu passer la barrière de ses dents serrées qu'elle percuta avec violence, ne s'échappant que dans un faiblement grondement sourd, rauque, mutilé. La sorcière déglutit, ravala toute trace de hardiesse et d'indiscipline, et s'affaira. Sans protester et sans faillir.

Le sable souffla sur le désert, tourna autour d'elle dans un panache de petits grains agressifs et secs. Puissent-ils tous être engloutis.

Lelaiah

Le 7ème jour de l’Aurige, An 235.

 

Ils marchaient depuis un long moment maintenant, suivant la sente sinueuse à flanc de colline. Lévi en tête, le cortège avançait péniblement, épousant le rythme lent que lui imposait la pente et le cercueil qui le précédait. Dans sa main rendue moite par la touffeur de l’air, Lévi sentait celle d’Uriel : ses petits doigts potelés accrochés aux siens étaient une ancre pour son chagrin, lui rappelant douloureusement que cette promenade n’en était pas une. Il tourna lentement la tête pour observer le convoi en contrebas, mais l’éclat du soleil l’aveugla au point qu’il fut contraint de détourner les yeux. Il n’avait pas besoin de voir davantage pour se représenter les visages baissés, luisant de sueur sous l’ardente chaleur du midi, la longue escorte endeuillée, vêtue de ses atours les plus sobres, en guise de respect, qui escortait Adena jusqu’à sa dernière demeure.

Lévi avait observé tous ces visages dans la chapelle. Des visages graves, empreints de tristesse ou de recueillement. Ce n’était pas de ces deuils feints que l’on affiche en pensant réconforter la famille du défunt : la Mort Noire avait déjà prélevé sa dîme chez nombre de présents. Chaque cérémonie, chaque prière, était le rappel douloureux de ceux que tous avaient perdu, de l’omniprésence de cette absence. Son épouse avait été aimée de leurs gens, respectée de leurs voisins et amis : tous ceux qui l’avaient pu étaient là.

Il quitta ses pensées en sentant le sol herbeux et plat sous ses pieds. Ils arrivaient enfin sur l’esplanade à flanc de montagne où se dressait le caveau familial. Avec ses pierres claires, ses portes en bois entrouvertes, entouré des pins et des sapins qui s’épanouissaient à cette hauteur, il sembla leur souhaiter la bienvenue, souriant presque. Lévi l’avait fait érigé quinze ans plus tôt, en l’honneur de son défunt père : il souhaitait que sa famille repose ensemble en ce lieu calme et retiré, quand le moment serait venu. Il n’avait pas songé que cette place se verrait si fréquentée, si vite. Quelques mois plus tôt, il avait suivi ce même chemin afin de rassembler auprès d’Elion son père et sa mère, frappée elle-aussi par la Peste Noire. Alors que le mal semblait reculer, et rejoindre les terres maudites d’où il venait, Adena avait présenté les mêmes symptômes.

Malgré ses connaissances, malgré toutes ces lectures accumulées depuis que l’impuissance l’avait frappée face à sa mère mourante, telle une lame chauffée à blanc, il n’avait rien pu. Il avait refusé de brûler son corps, défiant toutes les règles de prudence qu’il avait lui-même instaurées sur ses terres. Il ne pouvait, elle aussi, la voir réduite en cendres.

Le prêtre prononça une dernière bénédiction, et l’on porta le cercueil sous terre. Seuls suivirent Lévi et ses enfants, ainsi que les proches. Le caveau était vaste, éclairé de nombreuses bougies qui répandaient une lueur douce. La mort n’avait rien de terrifiant en ces lieux. Les fresques qui y étaient sculptées rappelaient que les défunts se trouvaient auprès d’Elion, récompensés pour leur vie vertueuse. Cela ne faisait aucun doute pour Lévi que sa femme ne méritait rien de moins qu’une vie éternelle auprès du Père. Dans la pénombre, au creux de la roche, les mots de la prière semblaient prendre une toute autre dimension. Sa sœur vint prendre Uriel près d’elle, caressant les joues de l’enfant qui pleurait. Qu’avait compris ce bambin qu’il connaissait si peu ? Qu’il ne reverrait plus sa mère, sans doute.

Lévi embrassa le tableau du regard, son dernier né, au regard d’un bleu vif noyé de larmes dans les bras de Mitalia, maternelle, déjà. Un peu plus loin se tenait Rachel, du haut de ses onze ans, le menton levé, les yeux posés sur le cercueil de sa défunte mère. C’était elle qui avait donné le bras à Gavri lors de l’ascension, l’aidant à gravir le chemin. Le regard de Lévi s’attarda sur la canne que son fils aîné tenait dans sa main gauche, et sur sa jambe tordue, dont il pouvait à peine se servir depuis plusieurs années maintenant. En relevant la tête, il croisa le regard blessé de son héritier. Lévi lui adressa un sourire qui se voulait rassérénant, mais dans lequel l’on lisait trop de chagrin et d’impuissance pour qu’il soit effectif. Rachel effleura doucement la main de son frère, le ramenant à la cérémonie : la fillette inclina gracieusement la tête vers son père.

Cette douceur, ce petit minois grave lui rappelèrent si violemment son épouse, qu’il détourna les yeux, masquant ses sanglots dans le tremblement de ses épaules. Il sentit bientôt une main sur l’une d’elle, et reconnut Quéric, son seigneur et ami de toujours : sa haute stature, sa chevelure rousse et ses yeux dorés le rendaient difficile à ignorer. Il resserra son emprise sur l’épaule de Lévi, lui adressant un long regard empli de compassion. Il n’y avait pas besoin de mots. Quand Meredia Van Areis, l’épouse de Quéric, était décédée cinq années plus tôt, le farouche homme d’armes avait été anéanti. Lévi avait offert son épaule, à boire et sa compagnie, jusqu’à ce que son chagrin s’assèche. Ils avaient pleuré, et ri ; Quéric avait parlé de Mérédia et Lévi l’avait écouté. Ce dernier savait que son ami serait là, si jamais il lui venait l’envie de parler d’Adena et de partager sa peine.

Derrière lui, il reconnut la haute silhouette d’Almine, la fille aînée de Quéric. Malgré la pénombre, il ne put qu’admirer la fière allure de la jeune femme. Elle ne portait point de robe, mais une fine tunique noire discrètement brodée d’or, sous les plaques de son armure d’apparat. Les cheveux tressés, l’air grave, elle priait avec ferveur, son regard jaune posé sur le prêtre, une main protectrice sur l’épaule de Rachel. Un peu plus loin se tenait Athor, tout empêtré dans ses quinze ans, le regard tourné vers sa sœur aînée alors qu’il s’efforçait d’imiter sa morgue.

Alors qu’Uriel, aidé de sa tante, déposait une couronne de roses blanches sur la tombe de sa mère, Lévi songea à son proche départ pour Valencia. La perspective lui était douce : il lui tardait de quitter cette maison où tout lui rappellerait Adena, de leur chambre vide au visage de ses enfants, cherchant leur mère dans ses yeux, confrontant leur chagrin au sien. Son désir de découvrir ces terres lointaines n’était pas motivé par la soif de vengeance : il était curieux de cet autre univers, de ce lieu tourné vers la connaissance, de ces savants mystérieux dont parlaient certains ouvrages…

Ils quittèrent bientôt le mausolée, affrontant tous, une main devant les yeux, la lumière aveuglante du début d’après-midi, et les regards de ceux rassemblés. Tour à tour, en une interminable file, ils vinrent présenter leur respect à Lévi et à sa famille, ainsi qu’aux Van Areis qui se tenaient près d’eux, dont les trois regards jaunes balayaient la foule, hautains. Les minutes s’égrainèrent telles des heures, et ce n’est que bien plus tard, une fois les invités restaurés et partis, que Lévi put rejoindre sa bibliothèque. Elle occupait toute une aile du manoir et était son domaine. D’une main pensive, il effleura les tranches d’une rangée de livres, sentant sous ses doigts leur couverture de cuir velouté.

Il se saisit, sans prendre la peine de regarder les titres, de plusieurs ouvrages, avec l’aisance et l’assurance de l’habitude, et s’installa au large bureau qui trônait au milieu de la pièce. La plume en main, il griffonna la date en haut de la page. Il avait beau tendre l’oreille, il ne percevait aucun son : les enfants devaient être au lit maintenant, assommés encore par le chagrin. Lévi contemplait le carnet de cuir ouvert devant lui, les deux feuilles vierges offertes à lui. D’un doigt, il caressa le velours du vélin, avant de se mettre à écrire.

« Aujourd’hui, j’ai porté mon épouse en terre. Dieu m’en soit témoin, elle a été une femme dont je ne peux que me louer, et m’a donné trois enfants à chérir. »

Il relut les mots, esquissant une petite grimace. Avait-il besoin de l’écrire ? Il avait songé que ne rien écrire aurait été une insulte. Mais cela était assez.

« Dans quelques jours, nous partirons en Valencia, afin de faire payer les traîtres à Elion qui ont amené la Peste jusqu’à nous. Mes hommes sont prêts, et nous rejoindrons Quéric et Almine sur la route de Delphes, avant de partir vers l’Est.

J’ai lu que les connaissances des Valenciens en médecine dépassaient de loin les nôtres. Peut-être auraient-ils pu soigner le mal dont ont péri Mère et ma chère Adena ? J’entends bien en apprendre davantage. ».

Il ressentit, comme à chaque fois, cette douleur aiguë dans sa poitrine : la morsure de l’impuissance. Il déposa sa plume, et se plongea dans un des livres qu’il avait apportés, dont le titre en lettres d’or, luisant doucement à la lueur des lampes :  A l’Est : mystères et merveilles. L’auteur avait beau être un fat, il entendait bien extirper de son ramassis de fantaisies l’essentiel, la vérité qui pouvait s’y dissimuler.