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Recueil de contes écrits pour le monde de Black Desert, ils peuvent avoir été lus par vos personnages ou, plus vraisemblablement, été simplement racontés. 

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L'autre

 

Version Élioniste de l'histoire, revue et corrigée par l'Eglise avec le concours de la délicieuse Olympe :

 

Révélation

Tout s'était passé dans un petit village nommé Behr. Il avait pris le nom de son fondateur, un géant d'une grande force et d'une grande sagesse. Ces deux qualités équivalaient au moins à son habileté à la chasse, et c'était de celles-ci qu'elle découlait. Il était situé en plein coeur de la forêt. Les environs giboyeux pourvoyaient à leurs besoins, et la rivière leur fournissait une eau claire et fraîche été comme hiver. 

 

Arriva pourtant un jour où les ennemis du royaume de Calphéon, les destructeurs de la lumière, la main des ténèbres, vinrent à s'intéresser à cet endroit tranquille. 

 

Lorsque le coeur du royaume, la cité d'Elion, eut vent de ces ignominies, ce fut de la plus horrible des façons : un garde de Trina se présenta à l'aube sur le parvis de la plus grande église. Tout le monde se précipita à son secours, mais il était gravement blessé. Avant de mourir, les entrailles putréfiées par quelque sort maléfique, il eut le temps dire ceci : c'était Behr qui était maudite, son eau qui était souillée, ses habitants qui étaient rendus fous et malades et ses animaux qui mouraient. Dans sa grâce, Elion inspira à ses plus valeureux guerriers le désir de s'y rendre afin de purifier les lieux.

 

Ils se retrouvèrent tous peu avant le coucher du soleil sur la route qui menait au village, et attendirent, le regard levé vers le ciel, que la nuit tombe et que les ténèbres se montrent. A peine le soleil avait-il disparu derrière les collines qu'un loup se mit à hurler à la mort, et son cri fut repris par ses compagnons. Les chevaux piaffèrent. On alluma des torches, on alluma des lanternes, et tous poursuivirent la route vers leur destinée. 

 

Il y avait là un prêtre, des gardes de Trina, des Valkyries, des chevaliers de Delphe, et, guidée elle aussi par la main miséricordieuse, une sorcière. Celle-ci était une suivante de Aal, mais elle verrait avant la fin de cette histoire combien Elion était en tout supérieur. Ils ne se connaissaient pas, mais, liés par un même but et guidés par la main de Dieu, ils sauvèrent le village et peut-être le pays tout entier. 

 

Lorsqu'ils arrivèrent en vue du village, l'odeur pestilentielle d'un charnier emplit leurs narines et celles des chevaux. Ils ne reculèrent pas. L'eau de la rivière était sombre et trouble, et lorsqu'un chevalier leva sa torche, tous virent un bras arraché suivre le courant. La lueur des torches illumina le liquide pourpre qui sourdait vicieusement depuis l'amont. Ils furent horrifiés. Ce n'était plus de l'eau qui coulait, mais du sang. Comme pour appuyer la macabre découverte, une lune rouge se leva dans le ciel pour jeter sur la scène des reflets sanglants.

 

La première chose qu'ils virent en entrant était ce qu'il restait des chevaux des chasseurs du village. Ils avaient été éventrés avec sauvagerie et empilés là de sinistre manière, leurs flancs ouverts laissant voir la pourriture et la corruption des vers qui les rongeaient déjà. La forêt faisait silence en ce lieu : tous les animaux étaient rendus mutiques par la terreur qu'inspiraient ces odeurs et la magie flottant dans l'air. Car il y avait de la magie : alors que les tables étaient encore dressées pour un bon repas, et que des victuailles tentatrices laissées là comme un fait exprès attendaient le groupe des serviteurs de la Lumière, la sorcière déclara :

« Tout ceci n'est qu'illusion. Mangez, et un goût de cendre emplira votre bouche, la folie s'emparera de vos esprits et la maladie de vos entrailles. »

 

Malgré leurs cris et leurs appels aux survivants, nul ne répondait. Ils virent pourtant des lumières signaler de la vie dans les chaumières. Ils frappèrent aux portes mais nul ne leur ouvrit. Alors le plus grand chevalier du groupe défonça une porte à coups d'épaule, et ils découvrirent une première famille dissimulée dans l'ombre, terrifiée, certaine que c'était la mort qui venait d'ouvrir leur porte pour venir les emporter. Les Valkyries, maternelles et douces, se chargèrent de les rassurer. Ils rassemblèrent les survivants, et l'un d'eux les mena à Behr. 

 

Le géant sortit de sa cabane et jeta sur le groupe un regard qui en disait long sur les souffrances endurées, et il parla. Tandis qu'une partie du groupe l'écoutait, l'autre était partie à la recherche d'indices, concentrée sur les dépouilles des chevaux dont les morceaux d'entrailles épars avaient été disposés en sinistre forme de pentagramme maudit.

 

Lorsque le groupe se reforma, ils partagèrent leurs informations :

« Nous avons une piste au nord, » affirma le capitaine des gardes de Trina. « Elle nous mènera à ceux qui ont fait cela. »

« Le chasseur nous a indiqué que la rivière avait été la première manifestation des troubles de cette ville, » affirma le lieutenant des chevaliers de Delphe. « Il nous faut remonter jusque là. »

 

C'est ainsi que le groupe se scinda en deux. Les Valkyries prirent place auprès des deux unités, et contre toute attente des chevaliers de Delphe accompagnèrent les gardes de Trina et des membres de la garde de Trina vinrent rejoindre le groupe des chevaliers de Delphe. L'heure n'était plus aux querelles entre armées car Elion guidait leurs gestes et faisait battre leurs coeurs à l'unisson. Des hommes partirent vers le nord et d'autres remontèrent la rivière. 

 

Leurs silhouettes se découpaient sur les fourrés, dessinées-là par la lumière des torches et des lanternes qu'ils portaient. Le prêtre qui était venu avec les chevaliers de Trina remonta la rivière avec le groupe qu'il venait de rejoindre. Ce fut lui qui offrit les derniers sacrements au chasseur dont ils trouvèrent la dépouille, sinistrement abandonnée au milieu d'un pont tel un avertissement de quelque divinité maléfique. Son corps était couvert de traces de griffes et de crocs trop grosses pour être l'oeuvres d'une simple bête Lorsqu'ils arrivèrent là, les loups hurlèrent de nouveau. Alors qu'ils découvraient un monceau de cadavres polluant la source de la rivière, l'elfe, agile et vive, s'aventura au bord du précipice pour  trouver un médaillon de facture orque, de corde tressée et orné grossièrement d'une langue humaine. Il était pendu au-dessus de la source et des cadavres, signalant par sa présence quelque intention malveillante. L'une des Valkyries, qui était aussi une elfe, était silencieuse. Elle écoutait les loups au loin, et leurs halètements et le battement de leurs coeurs lui disaient qu'ils attendaient l'assaut. Elle écoutait les arbres et la forêt les suppliait de mettre fin à cette folie. 

Comme si la supplique avait sonné l'assaut, des cris de fureur bestiale rententirent, mais certains semblaient plus humains cette fois. Les loups répondirent en hurlant. La bataille faisait rage, et tous s'élancèrent en direction du combat. Ils entendaient plus loin des halètements frénétiques, des gémissements de douleur et des grognements de rage.

La Valkyrie qui avait entendu la forêt dépassa tout le monde, aidée en cela par la puissante magie dont Elion lui avait fait la grâce. Elle bondit au coeur de la mêlée. Ils étaient des dizaines, et les mouvements qui agitaient les deux fronts étaient semblables au éclats des vagues qui roulent et prennent de l'ampleur jusqu'à s'écraser contre une falaise. 

La bataille se tenait au coeur de ruines anciennes. Un jour peut-être plus proche qu'ils le croyaient, des épieux avaient été dressés pour repousser les attaques. Ce ne pouvait cependant être celui-ci : couverts de marques de morsures, grognant plus férocement qu'un chien enragé, la bave aux lèvres et le regard furieux, les humains semblaient n'avoir jamais été capables de le faire. L'elfe du groupe, une archère, sauta sur les barricades et encocha une flèche. L'une des silhouettes qui n'avait d'humain que sa station sur deux jambes s'effondra. 

 

« Ces hommes sont maudits ! »

 

A ces paroles, un vent de mort souffla sur les ruines, comme si la mort du loup-garou et l'avertissement de l'elfe avaient réveillé la colère du mal et qu'il engageait cette fois toutes ses forces dans la bataille qui se déroulait. Les torches et les lanternes furent soufflées par le vent glacé insufflé par les ombres. Les ténèbres tentaient d'étrangler de leurs doigts l'éclat de la Lumière. Mais Elion était avec eux, et lorsque le prêtre leva haut sa lanterne, elle brilla plus violemment qu'elle avait jamais brillé. La croix de lumière dorée que jetait le vitrail de celui-ci sur le sol semblait palpiter et prendre de l'ampleur tandis que la lumière se faisait dans l'esprit du groupe, et qu'enfin leurs yeux distinguaient la vérité : les chasseurs n'avaient plus rien d'humain. Une fourrure rasée par les coups de griffes et de crocs avait envahi leur muffle, et ils se battaient comme des animaux. Ils étaient devenus des bêtes, des loup-garou.

Tous se précipitèrent au secours de la Valkyrie. Le prêtre, seul, et l'archère, restaient en retrait. La sorcière incanta des sorts qui firent trembler la terre et tomber le feu sur les ennemis d'Elion. Le prêtre accompagna le combat de paroles sacrées, repoussant les loups de sa seule présence, et à chaque instant augmentait la lumière qui émanait de lui. Bientôt, elle embrasa même les flèches que l'efle décochait et des traits de lumière fusaient dans le noir en brûlant l'affreuse fourrure tachée de sang de ceux qu'ils atteignaient. Les deux Valkyries scandaient aussi, en parfaite synchronisation, l'incantation d'un bouclier. 

Le lieutenant des chevaliers de Delphe tuait et repoussait vaillamment les monstres qu'ils reculaient pouce à pouce, protégeant les Valkyries et la sorcière qui incantaient, alternant les coups d'épée qui tranchaient des membres et ceux qui, du bouclier, envoyaient au loin les loups-garous trop hardis qui voulaient mordre ses compagnes. Il lui sembla un moment que la sorcière allait être débordée et il se jeta devant elle, tuant d'un coup deux des trois adversaires qui avaient bondi en même temps. Le troisième s'écroula aux pieds de la sorcière, frappé par une force invisble : sortie violemment de sa transe par la morsure qu'il lui avait infligé à l'épaule, elle avait jeté sur lui le sort qu'elle destinait aux autres. Il fut suivi par la Valkyrie lorsqu'il les forca à monter jusqu'au plus haut plateau des ruines en les repoussant impitoyablement. Leurs épées faisaient couler le sang, leurs boucliers écrasaient des os. Des cadavres passaient par-dessus les murs de l'enceinte, une flèche plantée dans le coeur ou dépassant du sommet de leur crâne. Leur hampes brillaient d'un feu blanc, et tandis que la vie quittait les malheureux ce feu combattait les volutes noirs qui s'échappaient de leur bouche maudite. 

 

Le silence retomba sur la forêt. On n'entendait plus que la respiration saccadée des combattants. Les loups étaient partis. Ceux qui étaient montés combattre en haut du plateau se trouvaient au centre d'un cercle de corps sans vie. Le reste du groupe les rejoignit et chacun se recueillit. Alors qu'ils rassemblaient les corps pour que le prêtre puisse leur offrir une oraison funèbre et un espoir de rejoindre Elion en paix, la sorcière s'arrêta. Elle avait découvert le corps d'une enfant qui n'avait pas encore atteint sa cinquième année. Son corps était couvert des marques de malédiction qui s'était emparée des hommes qui auraient dû la protéger, mais même les pires ténèbres n'avaient su venir à bout de son innocence et la corrompre. Elle était toujours humaine. Le prêtre s'apprêtait à enflammer ses petits vêtements aux côtés de tout les autres, mais le lieutenant l'enveloppa dans sa cape en disant :

« Nous ne pouvons pas la laisser ici. »

 

Le prêtre prononça les paroles sacrées et répandit l'huile et l'eau bénite sur les corps. Lorsque le feu sacré d'Elion les toucha, ils reprirent forme humaine. Leurs visages semblaient enfin apaisés, et tout le monde se signa. Tout le monde, sauf la sorcière. Elle n'avait jusque-là pas oublié la morsure qu'elle avait reçu au bras mais devant tant de symboles de piété véritable le mal se fit plus terrible encore et elle tomba à la renverse, combattant vaillamment la noirceur qui tentait de prendre possession de son esprit et de la forcer à tuer ses compagnons. Le prêtre se rendit à son chevet alors qu'on examinait sa plaie : c'était l'oeuvre d'un loup-garou. Elle résistait en haletant. Son impiété l'avait rendue fragile devant les artifices de la malédiction et, ne bénéficiant pas comme les autres de la bénédiction d'Elion, elle risquait de sombrer dans l'ombre, hors de Sa portée. Pourtant, bien qu'elle s'entêtât à l'ignorer, elle était fille d'Elion et Dieu lui accordait sa protection comme à tous ses enfants, et c'était lui qui inspirait chaque geste de miséricorde qu'elle avait pour ses semblables. Le prêtre vit à son teint qu'elle était valencienne, aussi l'exhorta-t-il à implorer la grâce d'Elion. Elle s'y refusa. Tous suspendirent leur souffle alors que le prêtre, souriant de bonté, priait pour elle comme il l'aurait fait pour toute âme en souffrance. Dieu est amour, et lorsque le prêtre toucha la plaie, tous virent le mal en être chassé d'un éclat de lumière. 

« Vous reviendrez à lui, mon enfant, car Elion vous aime et qu'il vous pardonnera lorsque vous comprendrez vos erreurs et vous repentirez. »

Un concert de battements d'ailes ponctua sa phrase, et les loups hurlèrent de nouveau. Leurs cris n'étaient plus menaçants cette fois, et les milliers de corbeaux qui se rassemblaient dans le ciel tournoyaient au-dessus d'eux. L'archère sourit au groupe, car elle était une elfe qui entendait leur voix :

« La forêt nous envoie ses bêtes et Kamasilve nous remercie. Elion a purgé le mal des terres qu'elle n'a pu protéger sans sa Lumière. »

 

 

Alors qu'ils cheminaient en direction de Behr, touchés par la grâce d'Elion qui avait permis leur victoire mais le coeur lourd devant tant de victimes, la plus jeune valkyrie, qui avait un oeil perçant, remarqua un objet brillant dans les fourrés. Elle s'éloigna en trois pas souples et se mouvait avec tant d'aisance que les grossiers pièges de corde sur son passage remontèrent dans le vide. Lorsqu'elle écarta le feuillage, elle découvrit un coffre d'or. Et lorsqu'elle l'ouvrit, elle vit comme il était rempli de pièces du même métal. Elle se signa et remercia Dieu, puis souleva le coffre et rejoint ses compagnons. 

Elle seule avait su le voir, car bien que l'amour de Dieu les accompagnât tous et qu'ils soient pénitents, leurs yeux étaient chargés de l'expérience des ans et aveugles aux miracles comme le sont parfois ceux qui ont trop vécu. Ils surent alors que ce présent était un don de Dieu au village de Behr, mais également à leur attention : Il manifestait Sa Divine présence et leur rappelait que toujours il veillait sur ses enfants. 

Ils se remirent en route avec une Foi plus éclatante que jamais, confiants dans leurs coeurs : d'une façon où d'une autre, Elion prenait soin de ses enfants. S'ils avaient été là ce soir, ce n'était pas envoyés par un ordre mais réunis par la volonté de Dieu et ils avaient triomphé de l'épreuve qu'on leur avait imposé.

 

Behr prit à leur arrivée soin du petit ballot de laine au coeur duquel se trouvait la dépouille d'un être pur. Il déclara qu'elle serait enterrée aux côtés de ses parents. Ce n'est qu'après en avoir disposé comme il se devait qu'il revint, et il accepta le coffre que le groupe lui tendait. Il leur semblait à tous évident que cet or s'était trouvé-là pour permettre au village de panser ses blessures. 

 

Ils partagèrent leurs provisions avec les gens du village, qui n'avaient pu manger ni boire depuis des jours en raison de la corruption profonde qui s'était logée -là. Leur silence était lourd : ils attendaient l'autre groupe.

 

Pendant que le premier groupe se battait encore au coeur des ruines et tâchait d'endiguer les effets de la corruption, les compagnons menés par le capitaine de Trina remontaient la piste jusqu'à sa cause. Du sang dans les fourrés, de la fourrure abandonnée, ils finirent par arriver au beau millieu d'une cuvette de grande taille, au fond duquel se tenait un arbre gigantesque. Et au milieu de celle-ci, trois hérétiques humains scandaient des malédictions, agenouillés dans l'herbe. Face à eux se dressait un ogre aussi large que le tronc ancien de l'arbre, et presque aussi haut. 

 

Les Valkyries bondirent et chargèrent, frappant cultistes et ogre à la fois de leurs lances de pure lumière, jetant des traits éclatants à travers la nuit sombre. Dans la clarté qu'elles dispensaient au lieu, leurs gestes étaient flous et alertes. Les soldats se joignirent à la bataille. Et l'un d'eux vit ce que le corps de l'ogre avait dissimulé. C'était un orc affreux, à la peau rouge et au faciès déformé par la haine, son corps couvert de macabres ornements et de peintures magiques de mauvais augure. Il n'eut que le temps de bondir devant une Valkyrie : l'orc venait d'achever l'incantation de son sortilège, la foudre frappa. Trois éclairs frappèrent la terre au même moment, faisant trembler la cuvette et assourdissant les combattants. Le quatrième frappa à l'endroit où s'était tenue la Valkyrie, mais ce fut le soldat qui reçut la charge. En un instant, les autres gardes de Trina déployèrent des chaînes qui vinrent s'enrouler autour des poignets de l'orc et tendirent ses bras dans des direction opposées. Le capitaine bondit et jeta l'orc à terre. Au même moment, l'ogre balaya l'air de ses bras, cherchant à atteindre les Valkyries qui s'acharnaient sur lui et piquaient douloureusement sa peau. Sa fureur était décuplée par la fin qu'il sentait proche. Les lances s'enfonçaient dans ses hanches, dans ses chevilles, dans ses genoux. Une Valkyrie parvint à entamer la peau dure de sa gorge d'un coup d'épée, mais à peine l'épée s'était-elle enfoncée dans la chair que sa propriétaire avait été cueillie au ventre par un poing monstrueux. Elle vola jusqu'au bord de la cuvette, désarmée. C'était là le dernier éclat de l'ogre : profitant de son inattention, le reste des Valkyries frappa de nouveau à ses genoux. Il tomba. Le capitaine qui tenait les chaînes en compagnie de ses soldats vit l'épée toujours fichée dans les replis du cou du monstre et s'élança. L'ogre se tourna tout à fait vers lui au cri qu'il poussa, et la dernière chose que virent ses yeux étaient le pavois du capitaine. Sa tête roula au sol et l'épée qui avait tranché sa gorge aussi nettement qu'une hache le cou d'un poulet retomba près de sa propriétaire. 

 

L'orc grondait et tentait de cracher ses malédictions, mais les Valkyries le réduisirent au silence. On le lia plus étroitement. Bien qu'il se soit débattu comme un beau diable, les servants d'Elion étaient nombreux et déterminés. 

Le groupe rentra au village et présenta la source de leurs maux aux villageois. Les yeux des chasseurs étaient embués. En quelques heures, Elion avait par ses envoyés rendu à leur vie sa sécurité et sa dignité et les avait débarrassés du mal qui hantait les lieux. Ils reçurent tous les remerciements du village avec humilité, bien conscients dedans leur coeur que la main de Dieu les avait guidés et protégés tout au long de la soirée.

 

Lorsqu'il fut interrogé, l'orc confessa ses péchés. Il admit ses intentions et ses actes, et supplia le prêtre de lui donner une chance d'être purifié aux yeux d'Elion. Bien qu'il s'agisse d'une bête, le prêtre lui rappela qu'Elion était amour et fit ce qui était en son pouvoir pour lui accorder son voeu. 

Pour ses crimes, il mourut en place publique et de son corps purifié par le feu, les fidèles savaient qu'une âme s'élèverait pour rejoindre Dieu en son Paradis.

Comme les servants de la Lumière l'avaient promis, le calme revint à Behr. On leur fit porter des provisions et de l'eau depuis Trent mais, très vite, l'eau coulant de la source fut de nouveau claire et le gibier revint dans cette partie de la forêt.  

 

 

 

 

Version populaire de l'histoire : 

 

Révélation

Au fil des soirées, les histoires s'envolent et leurs héros découvrent qu'on leur prête des ailes, et le courage du lion, l'admiration des belles. Qui pourrait démêler le faux du vrai dès lors que la légende s'est inscrite dans le marbre et que ce qui fut n'est plus ce qui était ? On entend dire bien des choses, dont la moitié est vraie. Amputés de leurs défauts, ainsi, je vous présente, une histoire de courage qui s'est bien déroulée. Les pauvres drôles plus bas se verront dépassés par les couronnes qu'on tresse aux héros valeureux, et riant tous sous cape ils remercient tous ceux qui, racontant l'histoire ont laissé de côté les erreurs burlesques et les mots mal pesés. L'oeil éclairé verra sans doute là où la plume supprimant un faux pas en fit une fortune, et l'épopée prend vie dans le terreau fertile que sont Foi et envie de louer le divin. Écarquillez les yeux, admirez le courage, et si vous êtes malins, venez rire avec moi : dans ce qu'on vous dira - c'est ma main que je gage - résident toutes les preuves qu'ils étaient bien des hommes. 

 

 

Tout s'était passé dans un petit village nommé Behr. Il avait pris le nom de son fondateur, un géant d'une grande force et d'une grande sagesse. Ces deux qualités équivalaient au moins à son habileté à la chasse, et c'était de celles-ci qu'elle découlait. Il était situé en plein coeur de la forêt. Les environs giboyeux pourvoyaient à leurs besoins, et la rivière leur fournissait une eau claire et fraîche été comme hiver. 

Arriva pourtant un jour où les ennemis du royaume de Calphéon, les destructeurs de la lumière, la main des ténèbres, vinrent à s'intéresser à cet endroit tranquille. 

Lorsque le coeur du royaume, la cité d'Elion, eut vent de ces ignominies, ce fut de la plus horrible des façons : un garde de Trina se présenta à l'aube sur le parvis de la plus grande église. Tout le monde se précipita à son secours, mais il était gravement blessé. Avant de mourir, les entrailles putréfiées par quelque sort maléfique, il eut le temps dire ceci : c'était Behr qui était maudite, son eau qui était souillée, ses habitants qui étaient rendus fous et malades et ses animaux qui mouraient. Dans sa grâce, Elion inspira à ses plus valeureux guerriers le désir de s'y rendre afin de purifier les lieux.

Ils se retrouvèrent tous peu avant le coucher du soleil sur la route qui menait au village, et attendirent, le regard levé vers le ciel, que la nuit tombe et que les ténèbres se montrent. A peine le soleil avait-il disparu derrière les collines qu'un loup se mit à hurler à la mort, et son cri fut repris par ses compagnons. Les chevaux piaffèrent. On alluma des torches, on alluma des lanternes, et tous poursuivirent la route vers leur destinée. 

Il y avait là un prêtre, des gardes de Trina, des Valkyries, des chevaliers de Delphe, et, guidée elle aussi par la main miséricordieuse, une sorcière. Celle-ci était une suivante de Aal, mais malgré ses erreurs son coeur était pur et elle ne pouvait accepter que les ténèbres frappent des innocents. Ils ne se connaissaient pas, mais, liés par un même but et guidés par la main de Dieu, ils sauvèrent le village et peut-être le pays tout entier. 

Lorsqu'ils arrivèrent en vue du village, l'odeur pestilentielle d'un charnier emplit leurs narines et celles des chevaux. Ils ne reculèrent pas. L'eau de la rivière était sombre et trouble, et lorsqu'ils regardèrent plus près, ils virent un bras suivre le courant sans son propriétaire. L'heure était grave.

La première chose qu'ils virent en entrant était ce qu'il restait des chevaux des chasseurs du village. Ils avaient été éventrés avec sauvagerie et empilés là de sinistre manière, leurs flancs ouverts laissant voir la pourriture et la corruption des vers qui les rongeaient déjà. La forêt faisait silence en ce lieu : tous les animaux étaient rendus mutiques par la terreur qu'inspiraient ces odeurs et la magie flottant dans l'air. Car il y avait de la magie : alors que les tables étaient encore dressées pour un bon repas, et que les victuailles tentatrices attendaient le groupe des serviteurs de la lumière, la sorcière déclara :
« Tout ceci n'est qu'illusion. Mangez, et vous aurez dans votre bouche le goût de la pourriture qu'est réellement cette nourriture. »

Malgré leurs cris et leurs appels aux survivants, nul ne répondait. Ils virent pourtant des lumières signaler de la vie dans les chaumières. Ils frappèrent aux portes mais nul ne leur ouvrit. Alors la sorcière décida d'enfoncer la porte, et ils découvrirent une première famille dissimulée dans l'ombre, terrifiée, certaine que c'était la mort qui venait d'ouvrir leur porte pour venir les emporter. Les Valkyries se chargèrent de les rassurer. Ils rassemblèrent les survivants, et l'un d'eux les mena à Behr. 

Le géant n'était pas dissimulé, et il parla. Tandis qu'une partie du groupe l'écoutait, l'autre était partie à la recherche d'indices, concentrée sur les dépouilles des chevaux qui n'étaient pas disposées ainsi par hasard. 

Lorsque le groupe se reforma, ils partagèrent leurs informations :
« Nous avons une piste au nord, » affirma le capitaine des gardes de Trina. « Elle nous mènera à ceux qui ont fait cela. »
« Le chasseur nous a indiqué que la rivière avait été la première manifestation des troubles de cette ville, » affirma le lieutenant des chevaliers de Delphe. « Il nous faut remonter jusque là. »

C'est ainsi que le groupe se scinda en deux. Les Valkyries prirent place auprès des deux unités, et contre toute attente des chevaliers de Delphe accompagnèrent les gardes de Trina et des membres de la garde de Trina vinrent rejoindre le groupe des chevaliers de Delphe. L'heure n'était plus aux querelles entre armées car Elion guidait leurs gestes et faisait battre leurs coeurs à l'unisson. Des hommes partirent vers le nord et d'autres remontèrent la rivière. 

Leurs silhouettes se découpaient sur les fourrés, dessinées-là par la lumière des torches et des lanternes qu'ils portaient. Le prêtre qui était venu avec les chevaliers de Trina remonta la rivière avec le groupe qu'il venait de rejoindre. Ce fut lui qui offrit les derniers sacrements au chasseur dont ils trouvèrent la dépouille, sinistrement abandonnée au milieu d'un pont tel un avertissement de quelque divinité maléfique. Lorsqu'ils arrivèrent là, les loups hurlèrent de nouveau. Alors qu'ils découvraient un monceau de cadavres polluant la source de la rivière, l'un des membres du groupe trouva un médaillon de facture orque, de corde tressée et orné grossièrement d'une langue humaine. Il était pendu au-dessus de la source et des cadavres, signalant par sa présence quelque intention malveillante. A nouveau des cris de fureur bestiale retentirent, mais ils étaient cette fois accompagnés de grognements humains. La bataille semblait faire rage entre des loups et des hommes, et tous s'élancèrent en direction du combat. Ils entendaient plus loin des halètements frénétiques, des gémissements de douleur et des grognements de rage. L'une des deux Valkyries dépassa tout le monde, aidée en cela par la puissante magie dont Elion lui avait fait la grâce. Elle bondit au coeur de la mêlée entre loups et humains. Ils étaient des dizaines, et les mouvements qui agitaient les deux fronts étaient semblables au éclats des vagues qui roulent et prennent de l'ampleur jusqu'à s'écraser contre une falaise. La bataille se tenait au coeur de ruines anciennes. Un jour peut-être plus proche qu'ils le croyaient, des épieux avaient été dressés pour repousser les attaques. Ce ne pouvait cependant être celui-ci : couverts de marques de morsures, grognant plus férocement qu'un chien enragé, la bave aux lèvres et le regard furieux, les humains semblaient n'avoir jamais été capables de le faire. L'elfe du groupe sauta sur les barricades et encocha une flèche. L'un des humains s'effondra. Tous se précipitèrent auprès de la Valkyrie. Le prêtre, seul, et l'archère, restaient en retrait. La sorcière incanta des sorts qui firent trembler la terre et tomber le feu sur les ennemis d'Elion. Le prêtre accompagna le combat de paroles sacrées, repoussant les loups à la seule lumière de sa lanterne. Les deux Valkyries scandaient aussi, en parfaite synchronisation, l'incantation d'un bouclier. Le lieutenant des chevaliers de Delphe tuait et repoussait les hommes fous vaillamment tandis que les loups commençaient à reculer. Il fut suivi par la Valkyrie lorsqu'il les forca à monter jusqu'au plus haut plateau des ruines. Leurs épées faisaient couler le sang, leurs boucliers écrasaient des os. Des cadavres passaient par-dessus les murs de l'enceinte, une flèche plantée dans le coeur ou dépassant du sommet de leur crâne. 

Le silence se fit sur la forêt. On n'entendait plus que la respiration saccadée des combattants. Les loups étaient morts ou en fuite, et ceux qui étaient montés se trouvaient au centre d'un cercle de corps sans vie. Le reste du groupe les rejoignit et chacun se recueillit. Alors qu'ils rassemblaient les corps pour que le prêtre puisse leur offrir une oraison funèbre et un espoir de rejoindre Elion en paix, la sorcière s'arrêta. Elle avait découvert le corps d'une enfant qui n'avait pas encore atteint sa cinquième année. Son corps était couvert des marques de la fureur animale qui s'était emparée des hommes qui auraient dû la protéger. Le prêtre s'apprêtait à enflammer ses petits vêtements aux côtés de tout les autres, mais le lieutenant l'enveloppa dans sa cape en disant :
« Nous ne pouvons pas la laisser ici. »

Alors qu'ils cheminaient en direction de Behr, touchés par la grâce d'Elion qui avait permis leur victoire mais le coeur lourd devant tant de victimes, la plus jeune valkyrie, qui avait un oeil perçant, remarqua un objet brillant dans les fourrés. Elle s'éloigna en trois pas souples et se mouvait avec tant d'aisance que les grossiers pièges de corde sur son passage remontèrent dans le vide. Lorsqu'elle écarta le feuillage, elle découvrit un coffre d'or. Et lorsqu'elle l'ouvrit, elle vit comme il était rempli de pièces du même métal. Elle se signa et remercia Dieu, puis souleva le coffre et rejoint ses compagnons. Ils estimèrent tous qu'il s'agissait là d'un geste d'Elion. Behr prit à leur arrivée soin du petit ballot de laine au coeur duquel se trouvait la dépouille d'un être pur. Il déclara qu'elle serait enterrée aux côtés de ses parents. Ce n'est qu'après en avoir disposé comme il se devait qu'il revint, et il accepta le coffre que le groupe lui tendait. Il leur semblait à tous évident que cet or s'était trouvé-là pour permettre au village de panser ses blessures. 

Ils partagèrent leurs provisions avec les gens du village, qui n'avaient pu manger ni boire depuis des jours en raison de la corruption profonde qui s'était logée -là. Leur silence était lourd : ils attendaient l'autre groupe.

Pendant que le premier groupe se battait encore au coeur des ruines et tâchait d'endiguer les effets de la corruption, les compagnons menés par le capitaine de Trina remontaient la piste jusqu'à sa cause. Du sang dans les fourrés, de la fourrure abandonnée, ils finirent par arriver au beau millieu d'une cuvette de grande taille, au fond duquel se tenait un arbre gigantesque. Et au milieu de celle-ci, trois hérétiques humains scandaient des malédictions, agenouillés dans l'herbe. Face à eux se dressait un ogre aussi large que le tronc ancien de l'arbre, et presque aussi haut. 

Les Valkyries bondirent et chargèrent, frappant cultistes et ogre à la fois de leurs lances de pure lumière, jetant des traits éclatants à travers la nuit sombre. Dans la clarté qu'elles dispensaient au lieu, leurs gestes étaient flous et alertes. Les soldats se joignirent à la bataille. Et l'un d'eux vit ce que le corps de l'ogre avait dissimulé. C'était un orc affreux, à la peau rouge et au faciès déformé par la haine, son corps couvert de macabres ornements et de peintures magiques de mauvais augure. Il n'eut que le temps de bondir devant une Valkyrie : l'orc venait d'achever l'incantation de son sortilège, la foudre frappa. Trois éclairs frappèrent la terre au même moment, faisant trembler la cuvette et assourdissant les combattants. Le quatrième frappa à l'endroit où s'était tenue la Valkyrie, mais ce fut le soldat qui reçut la charge. En un instant, les autres gardes de Trina déployèrent des chaînes qui vinrent s'enrouler autour des poignets de l'orc et tendirent ses bras dans des direction opposées. Le capitaine bondit et jeta l'orc à terre. Au même moment, l'ogre balaya l'air de ses bras, cherchant à atteindre les Valkyries qui s'acharnaient sur lui et piquaient douloureusement sa peau. Sa fureur était décuplée par la fin qu'il sentait proche. Les lances s'enfonçaient dans ses hanches, dans ses chevilles, dans ses genoux. Une Valkyrie parvint à entamer la peau dure de sa gorge d'un coup d'épée, mais à peine l'épée s'était-elle enfoncée dans la chair que sa propriétaire avait été cueillie au ventre par un poing monstrueux. Elle vola jusqu'au bord de la cuvette, désarmée. C'était là le dernier éclat de l'ogre : profitant de son inattention, le reste des Valkyries frappa de nouveau à ses genoux. Il tomba. Le capitaine qui tenait les chaînes en compagnie de ses soldats vit l'épée toujours fichée dans les replis du cou du monstre et s'élança. L'ogre se tourna tout à fait vers lui au cri qu'il poussa, et la dernière chose que virent ses yeux étaient le pavois du capitaine. Sa tête roula au sol et l'épée qui avait tranché sa gorge aussi nettement qu'une hache le cou d'un poulet retomba près de sa propriétaire. 

L'orc grondait et tentait de cracher ses malédictions, mais les Valkyries le réduisirent au silence. On le lia plus étroitement. Bien qu'il se soit débattu comme un beau diable, les servants d'Elion étaient nombreux et déterminés. 
Le groupe rentra au village et présenta la source de leurs maux aux villageois. Les yeux des chasseurs étaient embués. En quelques heures, Elion avait par ses envoyés rendu à leur vie sa sécurité et sa dignité et les avait débarrassés du mal qui hantait les lieux. Ils reçurent tous les remerciements du village avec humilité, bien conscients dedans leur coeur que la main de Dieu les avait guidés et protégés tout au long de la soirée.

Lorsqu'il fut interrogé, l'orc confessa ses péchés. Il admit ses intentions et ses actes, et supplia le prêtre de lui donner une chance d'être purifié aux yeux d'Elion. Bien qu'il s'agisse d'une bête, le prêtre lui rappela qu'Elion était amour et fit ce qui était en son pouvoir pour lui accorder son voeu. 
Pour ses crimes, il mourut en place publique.
Comme les servants de la Lumière l'avaient promis, le calme revint à Behr.   

 

 

 

Ainsi finit l'histoire et nos héros d'un soir s'en revinrent à leurs vies bien rangées. Moi je vous l'ai donnée telle que l'on me l'a dite : mais je vais à la source, et mon seul mérite sera de vous conter un jour si Dieu le veut qui étaient ces gens-là et s'ils étaient si preux. 

 


 

Coqueluce

Vivier le maraîcher

C'était un maraîcher, Vivier le grand simplet. Il aimait les dames, il aimait les dames ! Mais de belle ne pouvait courtiser, non non, de belle ne pouvait courtiser...
C'est qu'il était très laid, Vivier le maraîcher ! Très laid le Vivier ! Sitôt qu'elles le voyaient, les filles s'enfuyaient... Sitôt qu'elles le voyaient, les voilà envolées !

Mais il y avait une femme, il y avait une femme... Qui voir ne pouvait, pauvrette, ses yeux embrumés ! Du Vivier esseulé, elle pansa les plaies. Douce et parfumée, la jolie Medée.
Ainsi que l'amour se né, vous l'aviez deviné ! Ansi l'amour se fait. Une nuit acoquinés, dans la grange du maraîcher, une nuit acoquinés sous les poutres empouissérées.

Au lendemain douce Medée, innocente et comblée, s'en vint faire le récit à ses moqueuses aînées. L'histoire ouvrit les yeux des mégères affamées sur un détail oublié. Ah, pauvre Vivier !

Il était bien membré, Vivier le maraîcher, plus que fort bien monté ! Il était bien membré, coquin s'en était caché !

Ainsi débuta la fameuse épopée ! Ah, vous la savez, vous la savez ! La fameuse épopée de Vivier le bien doté ! Car soudain fortement courtisé, le grand dadais enfin contenté, s'en retourna toutes les poupées qui de longue s'y étaient pourtant refusées...

Et qu'advint-il de la Medée ? Il faut le dire, abandonnée douce Medée ! Solitude empourprée de la belle qui de voir ne pouvait...

Ainsi la morale établie, car il y en a une mes amies... Si jamais rencontrez au parcours de vos couches un manant de fort chybre... Gardez-le pour vous, les pauvrettes, gardez-le pour vous, tant le bonhomme que ses secrets !

Rove

L'animal
Gil Duhamen - An 155

 

      L'histoire a déjà connue des bains de sang suffisamment violents pour marquer les esprits, si bien que ceux qui tendent l'oreille peuvent encore en entendre les échos parfois plusieurs décennies après les événements. Ce sera le cas de Borung, un modeste petit village situé à l'ouest de la forêt de la solitude. Dans ce village, l'ego est une vertu qui se cultive. Les lois du plus fort et du sang règnent en maître. Les ragots et les conflits d'intérêts sont monnaie courante entre les villageois et il arrive souvent qu'un homme soit aveuglé par le mal pour servir un but personnel. Parmi tous ces hommes oubliés d'Elion s'en trouve un plus cruel que les autres. Cet homme avait une femme qu'il n'a jamais aimé, forcé au mariage pour servir les intérêts de ses parents. Il ne voyait en elle que regrets et frustrations, et comme seule réponse, l'homme ne lui donnait que les blessures de sa cruauté. Trop aveugle pour se l'infliger à lui-même, c'est elle qui recevait, chaque soir, les coups de sa haine sans bornes.

      Mais Elion est omniscient et voit tous nos actes, bons ou mauvais. Et malavisé est celui qui place sa présence en dessous de celle des hommes. Un jour, l'homme mis enceinte sa femme. Mais Elion s'en mêla. En punition des mauvaises actions de l'homme, il intervint dans la conception de l'enfant et décida de son apparence. Ainsi, le petit d'homme devint l'animal. Il naquit velu, d'un pelage brun-ocre, doté de griffes courtes, de deux iris jaunes orangés, et dans l'indifférence générale dans le foyer de l'homme. Son père ne supportant pas une vision aussi démoniaque, les premières années de vie de l'animal furent chaotiques. Ivre, il rentrait chaque soir pour passer son courroux sur sa femme, jusqu'à ce que l'animal soit assez grand pour qu'il puisse transférer sa haine sur plus différent que lui.

 

      Pour l'animal, la vie ne ressemblait qu'à une longue et inébranlable série de souffrances perpétuelles. Ses parents le gardaient enfermé la plupart du temps, en partie par regret mais aussi par honte. Les fois où il sortait, c'était la nuit, pour de très rares occasions. Les quelques quidams qu'il croisait en ces moments lui offraient des regards horrifiés ou de dégoût qu'il gardait en lui comme seul lien avec le monde extérieur. Certains même lui jetaient des choses au visage, le priant de retourner dans les ténèbres. Rien, dans les faits et gestes des habitants, ne démontrait autre chose qu'une haine de la différence profondément enracinée. Et cette haine étant le seul dialogue qu'il eut, peu à peu, l'animal se l'appropria comme seule moyen de communication.

      Avec les années, il composa sa personnalité de ses seules haines et tristesse pour les hommes. Il grandit dans cette voie à la croisée de l'amertume et de la mélancolie, seul contre tous. Sans réelle autre attache affective que lui-même, il apprit à se construire de ce que son environnement lui donnait. Il se créa des amis dans les choses qui lui ressemblaient. Mammifères, insectes et poissons : tout ce qui n'était pas homme était animal. Sa taille et sa force grandirent, mais mentalement brisé à jamais, il ne se rebella pas une fois contre son père. Celui-ci, submergé par la peur de cet animal plus grand que lui, n'osait plus le battre. Il noyait sa misère dans l'alcool et reportait sa haine sur qui avait le malheur de lui adresser la parole. Sa mère, quant à elle, était plongée dans un abîme si profond que ni le cœur ni l'âme n'y avaient leurs places. Sa culpabilité était infinie. Amoindrie par la violence de son mari, elle s'accaparait toute la faute de cette conception contre-nature. Si bien qu'un soir, elle ne puisse plus supporter ce poids qui lui écrasait l'âme, et finit par se donner la mort.

      Face à la réalité de l'acte, l'animal subit le pire des déchirements. Sa mère n'avait jamais été particulièrement affective avec lui mais les jours où elle le nourrissait, il voyait dans ses yeux une souffrance similaire à la sienne et parfois, il ressentait pour elle de la compassion. Et, face à cette perte, sa tristesse et sa colère furent immenses. Trop fortes pour pouvoir les contenir, il brisa ses chaînes et brava les ténèbres pour pouvoir rejoindre la lune en cette nuit froide. En entendant l'animal hurler, les hommes sortirent à la lumière pâle pour observer ce qui se passait dehors. Il hurla sa rage à Elion et le maudit de l'avoir fait ainsi et d'être la source de ses souffrances. Je réclame justice, dit-il! Pour tout le malheur répandu, pour mon apparence et pour les conséquences associées! Puis il rentra dans sa cage, enfermé, et attendit.

 

      Au matin, Elion, qui entend tout, répondit à son appel car tout avait changé. Tous les habitants du village étaient devenus des animaux à l'image de leurs péchés. Le chef du village, gourmand et cupide, était devenu un porc gras et puant. Le paysan, vil et pingre, était devenu un rat pestiféré et veule. Le père de l'animal, violent et mauvais, était devenu un taureau bavant de rage. Mais l'animal, quant à lui, s'était changé en homme. Est-ce là la justice d'Elion, se dit-il? N'est-ce pas là une plaisanterie? Moi qui détestait les hommes pour ce qu'ils sont, me voilà maintenant l'un des leurs. Suis-je vraiment l'un des leurs?

      Seul dans sa cage, il ne se rendit pas compte que pendant ce temps là, les animaux découvraient leur nouvelle condition. Milles questions passaient à travers leurs esprits humains sans qu'aucune réponse ne jaillisse. Rapidement, la surprise laissa place à la peur. Certains hurlèrent d'effroi en réalisant que la magie était permanente. Puis la peur évolua en rage primaire. Chaque animal reprochait à l'autre la raison de sa transformation, et, la haine entraînant la haine, des combats émergèrent entre certains et se propagèrent à tous. Le pêcheur reprocha au chef du village son adultère avec la boulangère, qui elle-même maudit la palefrenière de lui avoir volé son mari. Les paysans se dechirèrent pour un morceau de pain, un commerçant en tua un autre par rancoeur, et le bûcheron entailla le forgeron prétextant l'escroquerie. Et, loin en retrait, l'homme regarda la sauvagerie à l'oeuvre avec peine.

      Celui-ci était calme. Il savait que tout ceci ne prendrait fin que dans le sang. Mais il avait un plan. Pendant le carnage, il s'attella à le préparer. Peu de temps après, le nombre de bêtes avait considérablement réduit. Fatiguées et voyant que continuer à s'entretuer ne résoudrait pas leur condition, les survivants consentirent à une trêve. Ils s'arrêtèrent, regardèrent autour d'eux, cherchant les raisons de leur désarroi. C'est le père de l'homme, devenu taureau, qui distingua au loin le corps d'un homme debout qui les fixait. Sa rage était déjà élevée, mais, persuadé d'avoir comprit la vérité, elle atteint son paroxysme. Cet homme sorti de nullepart était le seul homme de tout le village. C'était donc forcément lui l'origine du problème ! Trop aveuglé par la haine, pas une seconde il ne pensa à son fils. Sa rage explosa. Il avertit toutes les bêtes autour de lui qui suivirent leur meneur improvisé, et, dans une rage commune, ils se ruèrent sur lui.

      Dans leur charge, les bêtes ralentirent à quelques mètres de l'homme en voyant d'autres animaux leur foncer dessus. L'homme avait en effet profité du bain de sang pour récupérer tous les miroirs du village. Il les avait disposés en cercle autour de lui, plantés dans la terre, face réfléchissante vers l'extérieur. L'instinct dominant toujours l'animal, ils s'arrêtèrent en voyant leurs propres reflets charger. Ils se contemplèrent pendant un moment, leur part animale ne comprenant pas qui était cet ennemi en face d'eux qui leur ressemblait tant. Puis leurs parts d'humain émergea brutalement. Tous ensemble, ils se virent dans le miroir de leur horreur, et c'est au même moment qu'ils prirent tous conscience de leur monstruosité. 

      Les réactions furent nombreuses. La plupart des animaux, ne supportant pas une réalité si dur et immuable, se donnèrent la mort. D'autres devinrent fous de peur et fuirent dans les bois, changés à jamais. De tout ce capharnaüm, il ne resta qu'un et un seul animal debout devant l'homme : son père. Son regard passait de son reflet à l'homme et il compris qui il était réellement. Il ne remarqua que maintenant l'immense beauté de l'homme se tenant devant lui. Grand, aux muscles saillants et aux yeux noisettes, comme ceux de sa mère. Il vit en lui tout ce qu'il n'a jamais été et fut soudainement rongé de remords : "Mon fils, dit-il la voix incertaine, de tous les habitants de ce village, tu étais en réalité le plus humain. Le voile aujourd'hui se déchire en moi et je ne supporte pas ce que je vois. Je t'en prie, j'en ai finit d'avoir mal pour ce que je suis. Je ne pourrais pas changer tout ce que je vous ai fais subir." Puis il s'allongea de ses quatre pattes et tendit son long cou animal à l'inévitable sort qu'il méritait. 

 

      Mais l'homme compris dans cet acte toute la portée de son humanité et c'est en ces mots qu'il lui répondit : "Vous achever ferait de moi un animal. Or, Elion m'as rendu homme, et je compte bien le rester. Voici ma justice : vous devrez vivre comme j'ai vécu, avec le poids de votre bestialité. Vous connaitrez le rejet, la solitude et la souffrance que j'ai connu. Et, qui sait, peut-être qu'un jour Elion vous pardonnera vos péchés." L'animal le regarda, décomposé, effondré. Puis l'homme tourna les talons et partit loin de Borung, libéré, à la poursuite de rêves nouveaux.

      Ainsi s'achève cette histoire sombre et oubliée. Suite à cet événement tragique,  nulle âme ne vécu plus à Borung, jusqu'à ce que les hommes oublièrent cette histoire qui ne sera quasiment pas propagée ni racontée. Apprenez donc de l'homme et de l'animal. Comprenez vos points communs pour pouvoir respecter vos différences. Car ce qui élève l'homme par rapport à l'animal, c'est la conscience qu'il a d'être un animal. C'est parce qu'il sait qu'il est un animal qu'il cesse de l'être.

Gil Duhamen, 155

 

 

Épilogue HRP

Les événements de Borung se sont passés en 158, soit 3 années après la publication de "L'Animal" en 155 par Gil Duhamen. L'auteur continue ainsi sa longue série de publications de contes-prédictions. Suite à ça, Borung mis un siècle à disparaître complètement des esprits. Ce n'est que récemment que des bandits se réapproprièrent le lieu, ignorant son histoire. Aujourd'hui, ce lieu est actuellement connu comme le repaire de Biraghi. Le taureau, lui, disparut en Sérendia. Et l'homme se fondit dans la masse pour recommencer sa vie sous un nouveau nom.

L'autre

 

 

Il était une fois, dans un lointain royaume, une enchanteresse qui vivait auprès d'une cascade. On disait jusqu'aux confins de ce royaume qu'elle possédait de grands pouvoirs. Elle parlait à la terre et murmurait aux vents; sa voix était semblable au son du ruisseau, ses cheveux avaient la couleur des flammes. Sa puissance n'avait d'égale que sa beauté, et elle ne connaissait pas de rivale.  Elle s'en allait la nuit danser dans les collines et passait tout le jour à chanter près de l'eau. Elle guérissait ceux qui se présentaient à elle et le lui demandaient. Elle prenait soin des animaux, de la mousse et des oiseaux. 
On chantait ses louanges autant qu'on la craignait. On n'évoquait jamais son nom sans baisser la voix. Les femmes en parlaient avec un respect teinté de jalousie. Les hommes en parlaient avec un respect teinté d'envie. On la disait nymphe, ondine ou fée. Certains croyaient qu'elle enlevait les enfants de ceux qui l'avaient lésée. On traversait parfois le pays pour rechercher ses grâces, entendre ses conseils ou contempler sa beauté. Elle se faisait pour les hésitants la voix de la forêt.


Le royaume lui aussi était beau, verdoyant et giboyeux, et ses habitants étaient heureux. Ils n'aimaient rien tant que vivre en harmonie avec la terre et leurs pairs. On les disait plus sages que le reste du monde, car ils savaient la patience et l'honneur; ils recueillaient avec sagesse les bienfaits de la nature et savaient leurs devoirs envers elle. Ceux qui les dirigeaient étaient les plus sages d'entre eux, et l'on attendait de leurs enfants qu'ils apprennent eux aussi à l'être afin de leur succéder. Il y avait parmi ces enfants deux princes : ils avaient hérité du teint inhabituellement brun de leur mère, et de ses cheveux d'un noir profond, et ils avaient la haute taille et les yeux verts de leur père. Il était impossible de les distinguer autrement que par leur comportement. Là où l'un était patient et humble, l'autre était dissipé et sauvage. Le premier avait cessé de se laisser entraîner par le second en prenant de l'âge. Ils voyageaient toujours de concert, mais là où Madr passait sa journée à lire et à s'instruire, Astran lui entendait bien connaître toutes les femmes du lieu. 
Il arriva naturellement un jour où les deux princes visitèrent les contrées qui abritaient l'enchanteresse. Une semaine s'écoula, puis deux. Madr et son frère allaient chasser avec leurs hôtes, et les divertissaient le soir en jouant de leurs instruments, ou en contant leurs aventures. Ils profitaient avec bonheur des largesses de la nature en cet endroit : malgré la saison froide, ils trouvaient des framboises dans les fourrés et pouvaient grimper dans des sapins plus grands que ceux qu'ils avaient connus. Personne, là-bas, ne manquait de quoi que ce soit. Tout y était si généreux et riche, si paisible, que les habitants de la région pouvaient sans s'inquiéter se consacrer aux arts et à la célébration de la vie. Madr tomba rapidement amoureux. Il savourait avec un plaisir toujours renouvelé l'érudition de ses hôtes, l'exploration de la contrée et la compagnie de gens cultivés. Et Astran se mit à la recherche de l'enchanteresse qui accordait tant de bienfaits à son peuple.  


Elle lui apparut le jour le plus court de l'année, ses cheveux coiffés par la brise et ses épaules habillées de flocons qui ne fondaient pas. Elle ne portait pas de chaussures, ses pieds menus enfoncés dans la neige, ses joues à peine rosies par le froid. Sa chevelure semblait plus flamboyante encore dans le soleil d'après-midi, son regard plus brillant que le soleil qui se reflétait sur le manteau blanc qui recouvrait la clairière. Astran tomba immédiatement amoureux, lui aussi. 
Il rendit visite à l'enchanteresse tous les jours qui suivirent, savourant sa compagnie. Il en laissait de côté tous ses devoirs, mais nul ne s'inquiétait de ses absences : la Dame finissait toujours par rendre les hommes à leur vie après quelque temps; et Madr, accoutumé à cela, ne s'en inquiéta pas plus. 


Le temps passa et des pousses timides commencèrent à percer le manteau de glace qui les emprisonnait. Les arbres retrouvèrent leurs habits de fête. Bientôt, toute la contrée fut fleurie et parfumée pour fêter le retour du printemps. Madr reprit ses sorties en solitaire tandis que son frère allait retrouver l'enchanteresse près de la cascade. 
Un jour que Madr avait grimpé jusqu'au faîte du plus bel arbre qu'il avait pu trouver pour admirer le lever du soleil, il vit en contrebas une femme aux longs cheveux roux qui riait en accueillant le jour, les bras écartés. Son rire était semblables aux trilles du rossignol et pourtant il sentait derrière la puissance d'un orage près à se déchaîner. Il en fut si décontenancé qu'il ne vit pas le soleil se lever. Il se contenta d'admirer ses reflets sur la silhouette de la femme qui riait. 
Cette femme était évidemment l'enchanteresse, et Madr ignorait qu'elle l'avait vu elle aussi.   


Les jours qui suivirent, l'humeur d'Astran ne fit qu'empirer. Il passait la majeure partie de ses journées à attendre sa belle, assis sur un rocher, et les nuits il soupirait après elle dans son lit. Il avait beau savoir qu'elle le délaisserait un jour, il trouvait son absence déchirante et ne pouvait se retenir d'espérer la retenir elle, un peu plus, quelques jours encore. Et tandis que son frère profitait du redoux, il était sourd à toutes les beautés de la nature, incapable de voir tout ce que lui offrait la vie et regrettait ce qu'il n'avait plus. 
Madr continuait de se promener dans les forêts, de jouer au sommet des arbres et de chanter pour l'herbe des collines. Rien ne réjouissait mieux son coeur que de célébrer la vie. Et si, parfois, il se retournait pour regarder derrière son épaule, il ne vit jamais l'enchanteresse qui l'épiait et ne perdait rien de ses chants, qui marchait dans ses pas et le suivait parfois jusqu'à la lisière de la forêt. 
Un jour pourtant, aimant son frère et souffrant de le voir dépérir ainsi, Madr alla lui demander les raisons de son mal. Astran lui confia les doutes qui le déchiraient et la jalousie qui lui serrait le coeur. Puisant dans leur discussion le courage d'aller déclarer son amour à l'enchanteresse, il se mit en chemin pour la cascade aux aurores. Il l'y trouva. 


Il lui dit comme la vie lui semblait plus lumineuse à ses côtés, et comme l'éclat de son regard rendait à une vie qu'il avait toujours trouvée morne les couleus que célébraient les chansons des bardes. Tenant ses mains pressées entre les siennes, il lui fit l'aveu de son amour et le serment de l'aimer toujours. 
Elle le regarda longuement; même l'eau qui s'écoulait à gros bouillons semblait silencieuse cette fois. Elle le regardait encore alors qu'il devinait ce qu'elle allait dire : elle en aimait un autre. Elle lui dit comme la vie lui semblait plus lumineuse lorsqu'il était près d'elle, et comme son chant parait les collines d'un éclat qu'elle n'avait jamais vu. Elle lui dit encore comme elle aimait à l'entendre rire, comme elle appréciait son calme, et comme il était beau. Elle lui dit comme elle avait réalisé qu'aimer tant d'hommes lui semblait vain. Elle lui dit ce qu'elle n'avait jamais ressenti et ce qu'elle voyait à présent, ce qu'elle n'avait trouvé qu'en lui. Elle lui dit comme elle craignait de l'envoûter comme elle envoûtait les hommes et ne voulait de lui qu'un amour pur, et sincère, et motivé par son coeur plutôt que par quelque magie. 


Silencieux, privé de mots et dévasté, Astran se retira. Il ne lui fallut pas trois nuits pour décider de la suivre et de découvrir cet amant qu'elle avait et qui lui avait tout pris. Il atteignit la cascade au cours de la nuit et se dissimula dans l'ombre, attendant que l'enchanteresse se lève avec le jour. Il la suivit jusqu'à la lisière de la forêt et la regarda soupirer en direction de la ville. Il marcha dans ses pas, silencieux comme un chat, à peine plus visible qu'une ombre. Elle ne s'en aperçut pas : elle était toute à la joie de revoir son bien-aimé et chantait en l'attendant. Les fleurs s'épanouissaient sur son chemin, les arbres courbaient leurs branches pour la saluer; la nature fêtait sa joie. 


C'est au cours de l'après midi qu'elle étouffa un cri d'enthousiasme derrière ses mains aux doigts graciles : il paraissait enfin. Il était grand, et svelte, et ses yeux d'un vert profond. Il souriait, et l'on apercevait ses dents blanches. Il avait les cheveux d'un noir d'encre, une couleur rare dans ces contrées, et les larges boucles retenues par un lacet de cuir flottaient dans son dos. Il avait le teint mat, bruni par le soleil. Il était en tout point semblable à Astran : c'était Madr, son propre frère. 
Trahi, il s'appuya contre un arbre et se laissa glisser tout du long. Sa gorge le brûlait et il avait dans la bouche un goût plus amer que celui du sang. Il n'entendait plus que son coeur battre jusqu'à ses tempes et ses mains tremblaient, sa main tremblait autour du poignard qu'il avait amené pour éliminer ce rival qui lui volait tout. Il ne savait plus que faire, déchiré entre son amour pour l'enchanteresse et celui qu'il éprouvait pour celui qui avait partagé le même ventre, la même vie, les mêmes joies et les mêmes peines. Il rentra, la mort dans l'âme. 


Madr pourtant n'avait pas le moindre intérêt pour l'enchanteresse. Tandis qu'elle se présentait enfin à lui et tentait de le séduire il fut subjugué par sa beauté, charmé par ses chants, attendri par ses larmes et adouci par son sourire. Mais il ne la connaissait pas, lui dit-il, pas plus qu'elle ne le connaissait vraiment. Lui vivrait le reste de sa vie loin de cette contrée et elle était attachée à ces terres. Du reste, ajouta-t-il, il se refusait à trahir son frère en se permettant de l'aimer. Et tandis qu'elle le regardait sans comprendre, elle qui avait mis le monde à genoux, il s'en retourna afin de demander pardon à son frère. Astran le lui accorda avec empressement, à la condition qu'il ne sorte plus dans ces bois, qu'il se tienne loin des collines et reste hors de vue de l'enchanteresse. Madr ne fut que trop heureux de savoir son frère consolé par quelque chose de si simple, et il s'entendit à se distraire sans plus profiter de la nature qui les entourait. Il avait le sentiment qu'il n'aurait pu être plus heureux qu'il l'était : cette seule promesse avait rendu à Arstan un sourire sincère et son caractère jovial, et Madr était comblé de pouvoir le rendre heureux ainsi. Ils passèrent du temps ensemble, jouant de nouveau, chantant et chassant loin du territoire de l'enchanteresse. Ils étaient inséparables une fois encore. Un après-midi, cependant, Arstan disparut de nouveau. 


On supposa qu'il avait repris ses habitudes et son frère en fut vaguement soulagé. Passer du temps en sa compagnie était agréable mais Arstan ne semblait jamais tant complet que lorsqu'il traitait ses penchants les plus naturels avec indulgence. Ses sorties se firent régulières de nouveau, puis fréquentes. Madr n'en soupçonna jamais le motif.
Le coeur serré, Astran avait tout d'abord voulu lui interdire de revoir celle que lui aimait. Et des profondeurs de son mal étaient montées les pensées les plus viles. Il était après tout pratiquement impossible de les différencier. Il avait étudié avec attention chacun des gestes de Madr au cours des semaines qui avaient suivi, apprenant tel un apprenti peintre à donner à sa voix et à ses sourires les couleurs simples et chaleureuses qui rendaient ceux de Madr si charmants. Il était enfoncé si profondément dans son obsession que pas une fois il ne se fit la réflexion que la chose n'était pas morale; pour lui, il était parfaitement inconcevable qu'on pût aimer l'un et repousser l'autre, surtout dans de telles conditions. Et lorsqu'il fut assez sûr de lui, et certain que son frère resterait à l'abri des regards de l'enchanteresse, il se risqua à retourner dans la forêt. 


A peine avait-il fait un pas sous le couvert des arbres qu'elle lui apparut, le menton fier et le regard dur. Il ne lui laissa pas le temps de le chasser et s'agenouilla, demandant son pardon. Astran passa pour Madr sans la moindre difficulté : il parlait comme lui, se mouvait comme lui, et, comme le véritable Madr l'avait dit en la repoussant, elle ne connaissait de lui que la surface. Astran lui raconta comme il avait été séduit le jour où il avait fait sa rencontre, ses doutes et ses scrupules, et il lui raconta l'histoire qu'il avait inventée. C'était une histoire où il convainquait son frère de renoncer à ses prétentions sur l'enchanteresse, la laissant libre de son choix et le délivrant de ses obligations fraternelles. Elle fut infiniment touchée par son dévouement à son frère, et par les choses qu'il avait dû faire pour pouvoir, enfin, se trouver devant elle. 


C'était parce qu'il était parvenu à duper une femme amoureuse qu'il fuyait de nouveau le monde et se complaisait dans cette unique relation. Madr, de son côté, tenait sa promesse : on ne le voyait plus dans les collines, les arbres n'arboraient plus trace de son passage, le vent ne portait plus ses chants. Il était devenu la discrétion-même.
Ils auraient pu vivre longtemps ainsi, elle en partageant ses jours avec un homme qu'elle croyait être celui qu'elle aimait, Astran à ses côtés, et son frère heureux auprès de ses pairs. 
Il ne lui fallut pas longtemps, pourtant, pour être aveuglé par son propre mensonge. Sa vigilance endormie par l'amour qu'il pensait partager avec l'enchanteresse, il lui demanda dans un moment d'égarement de l'épouser. Elle accepta. C'est le coeur léger qu'il retourna auprès de son frère, sans imaginer ce qui l'attendait. 


Le lendemain, la nature était en fête. Les arbres ployaient à la fois sous le poids des fruits et des fleurs, l'air embaumait et le soleil rayonnait. A l'orée de la forêt, l'enchanteresse apparut. Elle était vêtue de la robe la plus somptueuse que l'on puisse imaginer. Le tissu fin de soie d'araignée brillait de l'éclat du diamant, couvert de mille perles de rosée, et sa traîne de plumes blanches semblait n'avoir pas de fin. Elle s'avança vers la ville et attendit; les gens se rassemblaient pour la contempler. Et elle demanda Madr. Il parut à son tour, son frère à ses côtés. 


Ils étaient vêtus de manière similaire, et tous deux avaient l'air également surpris. Astran sentit son coeur se serrer. Son frère ne revenait pas de son étonnement. Lorsqu'elle annonça d'une voix claire qu'elle venait prendre le prince pour époux, il se tourna vers Astran en silence, le regard chargé d'un mélange indicible de tristesse et d'excuse : il avait pourtant fait son possible pour ne plus la tenter, il ne l'avait pas encouragée. Il n'envisageait pas une seconde ce qu'Astran avait fait, et se sentait simplement infiniment coupable de lui infliger une telle blessure. Puis il s'avança vers la dame qui attendait. Il s'inclina. Et il lui dit tout bas qu'il ne l'épouserait pas. Une fois encore il lui dit qu'il ne trahirait pas son frère, et qu'ils ne se connaissaient pas. Les gens présents retenaient leur souffle; Astran se décomposait intérieurement. Il y eut un long moment de silence et le regard de l'enchanteresse passa de Madr à son frère. Un frisson le parcourut à l'instant où il réalisa qu'elle venait de réaliser ce qu'il avait fait. 


Dans sa colère, elle les condamna tous deux : ils lui avaient menti et avaient conspiré contre elle, s'étaient joué de son amour et avaient bafoué son honneur. Astran s'avança pour la détromper mais Madr l'arrêta d'un geste; malgré tout ce qu'il avait fait, il refusait d'abandonner son frère à ce qui l'attendait.


Et tandis qu'un orage se déchaînait sous l'impulsion de sa fureur, elle les maudit. Eux les traîtres, eux les démons, les animaux, ces monstres qui lui avaient manqué en paieraient le prix. Jamais plus ils ne pourraient se jouer de quiconque de cette façon. Jamais plus ils ne pourraient comploter, ni se réjouir ensemble, ou même se consoler. Ils seraient seuls jusqu'à ce que vienne la fin de leur vie. Les éclairs frappaient la terre alentour sans que l'éclat de sa voix en soit amoindri. 
Et puisqu'une vie de détresse n'aurait pas été suffisante pour apaiser sa soif de vengeance, elle les condamna à en vivre neuf comme les animaux les plus sournois qu'elle connaissait. Elle jura que jamais ils ne se retrouveraient et que rien ni la magie ni la mort ne les réunirait de nouveau. 


Dans un nouveau bruit de tonnerre, elle disparut à leur vue. 
Lorsque Madr s'éveilla, il chercha son frère en vain.
Il n'y avait à son côté qu'un chat à l'aspect malingre, au poil noir comme l'encre et au regard vert émeraude. 

 


On dit qu'il quitta son pays peu après, abandonnant-là tout ce qui avait fait sa vie, et que ces terres autrefois verdoyantes et fertiles ont perdu toute magie depuis le départ de l'enchanteresse. Elle ne fut plus jamais vue dans le royaume, pas plus que les deux princes. Certains murmurent que Madr et le chat son frère sillonnent toujours le monde à la recherche d'un moyen de briser cette malédiction, condamnés à ne jamais trouver de paix dans la vie, condamnés à ne jamais pouvoir répondre à l'appel miséricordieux d'Elion. Vivre dans le péché n'apporte jamais le bonheur, pas plus que la complaisance envers les pécheurs.