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[Ouvert à tous en écriture] Pensées et agissements de vos personnages

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Nôd

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« Maintenant, ô mon Dieu, que j'ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre
Elle dort pour jamais.
 »

C’était comme appelée qu’elle avait quitté les hauteurs de Duvencrune, pressée de se rendre dans un endroit qu’elle ne connaissait pas mais qui, derrière ses yeux, brillait comme ces bûchers en haut des montagnes, quelque part en Serendia. Elle en rêvait la nuit, voyait dans ces songes ce creux dans la roche bien caché derrière un rideau d’eau, sombre et humide, où gouttait du bas vers le haut le sang noir de Luthice.

Elle n’avait jamais eu de visions, jamais, autant son intuition était très affûtée autant les arcanes de la prédiction lui étaient toujours restées étrangères. Interdites même. Tout ses essais en la matière s’étaient toujours soldés par des échecs, son troisième œil restant inéluctablement pris dans un épais brouillard noir. L’expérience lui disait que ce brouillard était induit, elle avait toujours pensé que cela venait des tatouages de Siari mais elle n’en était plus si sûre. Les derniers mois avaient été étranges : le retours de ces souvenirs qui auraient dû disparaître avec l’esprit, ces rêves sibyllins, la lecture du Tome et cette faux invoquée couverte d’écailles… Plus que jamais elle se sentait marionnette ; prisonnière d’un écheveau dont les fils l’enserrait et l’étouffait de plus en plus à mesure qu’elle se débattait.

Le rythme nerveux qu’imposait Baltaro sous elle s’arrêta sèchement, la sortant de ses pensées aux allures labyrinthiques et la forçant à s’accrocher au pommeau pour ne pas finir à plat sur l’encolure de sa monture. L’eau coulait en contrebas, quelques vieilles planches posées là faisaient office de pont sommaire pour rejoindre l’autre rive, quelques mètres au-dessus du vide, et de sa position elle devinait sans mal les reliefs de la grotte de Marie. L’ironie la fit à peine sourire… Mourir dans un endroit pareil. Peut-être était-ce pour ça qu’elle avait senti ce besoin urgent de venir jusqu’ici : rien qu’à imaginer une Luthice relevée elle en avait des frissons.

Elle laissa là l’étalon, à paître et déharnaché, elle était à peu près certaine que personne ne viendrait le chercher par ici. La sorcière y laissa aussi toutes ses affaires, ça n’était pas le genre d’endroit où elle avait envie de s’alourdir. Les souvenirs de sa dernière traque dans ce coin remontèrent, c’était une autre vie lui semblait-il, quand elle foulait encore les pavés de Calpheon, vivait la nuit où dans des recoins sombres pour épier et prêter l’oreille. Cela lui faisait l’effet d’une autre Sadie, une autre personne, dans un autre espace-temps. Un petit sourire, un petit rire soufflé : l’ironie de la chose lui mit, étrangement, un peu de baume au cœur.

La brune voulu s’engager sur la rive d’en face pour s’enfoncer entre les hautes herbes et les buissons de cette région mais quelque chose la retint, elle ne se posait plus vraiment de question sur qui ou quoi. Elle bifurqua, se mettant à serpenter prudemment sur la terre boueuse le long de l’eau, d’anciennes glissades lui revinrent en tête, un Chevalier de Delphe, un Prêtre de Calpheon : à l’époque elle s’était demandée si elle ne devait pas les pousser et les laisser se noyer là. Elle ne l’avait pas fait, ils étaient comme elle, ils cherchaient Elendryn. Ce nom résonna en elle comme une relique : une vieille chose perdue, sacrée certes mais envolée -perdue ou volée- sans espoir de la revoir, d’une certaine façon elle lui manquait plus que Mellisore. Tout autant qu’elle Elendryn n’avait jamais eu sa place entre les hauts murs de Calpheon, elle espérait que la valkyrie avait fini par partir, quitter la cité et le Clergé avec.

Toute à ses pensées elle avait continué à avancer, le pas rendu plus lourd par la glaise et le bout des pieds humide. C’est le chant percutant de l’eau contre la pierre qui lui fit relever les yeux : l’entrée était bien là, comme dans ses rêves, cachée derrière le rideau d’une cascade. Sadie n’était jamais venue ici, elle n’avait jamais vu cet endroit mais cette fois encore elle ne se posa pas de question car Luthice était là, dans cette grotte de l’autre côté de la berge, toute seule. Son corps s’arrêta de bouger tandis que cette réflexion se formait dans sa tête : qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire qu’elle soit toute seule ? Elle était là pour s’assurer qu’elle était morte et, se déchaussant et retirant tout ce qui pourrait l’empêcher de nager, elle comptait bien aller vérifier et s’en réjouir.

La température de l’eau la glaça jusqu’aux os. Quelle idée d’aller crever là-bas. Il lui fallut quelques longues minutes pour traverser le bras d’eau douce et rejoindre enfin le monticule rocheux où l’eau frappait la pierre, c’est transie de froid, probablement bleue jusqu’aux dents, qu’elle s’y hissa. La sorcière patienta quelques minutes à l’extérieur, laissant le soleil du Géant la réchauffer un peu. C’était calme tout autour, rien ne perturbait jamais cet endroit : entre toutes les ignominies on pouvait au moins reconnaître ça à l’Hexe, elle rendait les lieux paisibles. Sadie prit une longue inspiration, puis une autre et encore une autre, elle n’était pas certaine de ce qu’elle allait trouver là-dedans car à part quelques songes envoyés par Dieu-sait-qui elle n’avait aucune idée réelle de ce qui était arrivé à la maléficienne. Son for intérieur était intimement persuadé, lui, son esprit cartésien continuait à lutter contre l’évidence cependant et c’est avec une certaine appréhension qu’elle pénétra dans le cœur de la roche.

Il lui fallut quelques instants pour s’habituer à la pénombre et au bruit constant qui lui fracassait les oreilles mais elle ne pu manquer cette masse sombre, ce relief étrange laissé au sol : le corps désarticulé était bien là, resté à pourrir à même la pierre. Ses orbites étaient vides, les chairs grignotées autour de ses blessures, la peau grise sur une carcasse décharnée… Mais aucune odeur n’accompagnait plus le macabre spectacle : la maléficienne devait être là depuis des mois. Bien morte mais pas encore enterrée, la sorcière se mordit la langue, ça ne lui apportait aucune consolation, tout ceci avait un sale relent d’injustice qui lui restait en travers de la gorge. Luthice était son affaire, elles auraient dû s’affronter et la meilleure des deux aurait laissé l’autre morte et enterrée.

Mais non. Ça aussi on le lui avait volé. Du bout de la chaussure elle poussa un reste de main émacié, cette scène lui faisait de la peine, elle qui aurait dû être en colère, ronger son frein en attendant de pouvoir s’en prendre à Cleliope… Non, elle restait là, le regard effaré devant les souvenirs de la violence qui avait dû avoir lieu ici. Était-ce aussi ce qui l’attendait ? Si jamais elle croisait le chemin de la damnée ? Pas de risque pour l’instant, elle était bien à l’abri sous les rues de Tarif, mais quand même le sort de Luthice lui renvoyait un écho glacé : aucun d’entre eux ne faisait le poids face à tout ça. Même réunis, même avec une armée. Et puis quelle armée ? Ils n’étaient plus qu’une poignée, les autres morts ou déserteurs.

Elle resta ainsi debout un long moment à contempler la sinistre fin de celle qui avait crû être l’héritage Nezepha et qui toute sa vie avait cherché un dû qui n’avait jamais été le sien. La pensée fugace que quelqu’un lui avait fourré ça dans le crâne très tôt et pendant très longtemps la mis mal à l’aise. Cela voulait dire qu’en plus de Luthice et Cleliope encore quelqu’un d’autre œuvrait en arrière plan. Mais pour quoi ? Ou pour qui ? Sadie n’était même pas sûre d’avoir seulement l’esquisse d’une réponse un jour. La sorcière s’accroupit et de quelques gestes précis, sans dégoût ni nervosité, remis le morceaux de cadavre dans leur bon axe, les uns avec les autres. Il n’y avait que de la roche ici, elle ne pouvait pas l’enterrer, elle n’avait rien pour l’immoler non plus et ramener ses affaires jusqu’ici était exclu. Les vestiges d’un ancien feu étaient encore là mais si la maléficienne avait de quelconques affaires il semblait que Cleliope avait tout emporté avec elle. Alors c’est avec précaution, voire même une certaine dévotion, qu’elle rassembla ce qu’il restait encore de Luthice, l’emmaillota dans les tissus qui la couvrait toujours et prit soin de recouvrir ses cheveux noirs du châle de soie qui avait glissé non loin. Quelque part elle devinait que la jeune femme, dont les traits étaient résolument valenciens, avait été pieuse et fidèle servante d’Aal… Autrefois, dans une autre vie.

Sadie pris sur elle pour traîner le corps jusqu’à l’extérieur de la grotte, se débattant contre le poids lourd et mort. Exploser un rocher lui était d’une simplicité enfantine mais dès qu’il s’agissait de porter plus de quinze kilos elle n’était plus si fière, cela la fit presque rire. Finalement, et après plusieurs dizaine de minutes d’effort, la masse de tissus inanimée plongea comme un pierre dans l’eau glacée et ce fut à peine si elle eut le temps de la voir couler. La sorcière repensa alors au pèlerinage, aux tempêtes de sable et aux sanctuaires en ruines mais qui apparaissaient comme des oasis au milieu du vide accablant du désert. Les sables du Grand Erg ne seraient pas la dernière demeure de Luthice, elle croupirait ici au fond de l’eau dans un froid et un silence de mort.

Seigneur si mes péchés irritent ta fureur, contrit morne et dolent, j'espère en ta clémence.
Si mon deuil ne suffit à purger mon offense, que ta grâce y supplée et serve à mon erreur.

Mes esprits éperdus frissonnent de terreur et ne voient le salut que par la pénitence.
Mon cœur, comme mes yeux s'ouvrent à la repentance, et j’ai mon être en horreur.

Je pleure le présent, le passé je regrette ; Je crains à l'avenir la faute que j'ai faite ;

Dans mes rebellions je lis ton jugement, Seigneur dont la bonté nos injures surpasse.
Comme de parent à enfant uses-en doucement car si j'avais moins failli, moindre serait ta grâce.

[Mathurin Régnie]
 

Nyel

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Révélation

 

Drieghan

Peu de voyages sont aussi dépaysants que celui qui me mena jusqu’à Drieghan. L’on m’en avait parlé avec justesse comme la terre des dragons, et ses montagnes sont chaque jour survolées par un membre de cette espèce, un immense reptile dont les écailles rouges reflètent la lumière.  Si l’on doit parler aussi de Drieghan, c’est pour évoquer ses pics escarpés, et ses chemins tortueux, avec, à son sommet, le nid d’aigle qu’est Duvencrune.

La cité en elle-même est agglomérat de terrasses, de toits plats et d’échelles, avec ses tapis de couleur et ses yacks coiffés de rubans. Malgré le froid, l’agitation y règne, que cela soit les badauds qui vont au marché, les étrangers à la taverne ou les femmes en route pour les sources chaudes. Ces dernières coulent dans des bassins situés en périphérie, au bord à pic d’un canyon, et constituent une étrangeté précieuse pour ces habitants. L’autre trésor des lieux est le maïs qui est cultivé dans les fermes alentours, et dont ils font le pain et la bouillie, l’accompagnant des fromages et viandes locales. Qu’on ne s’y trompe pas, les étés sont certainement bien chauds en ce lieu, mais les hivers mordent avec appétit les chairs.

Encore un trésor, les ruines et vestiges impressionnants, taillés dans la roche et décorés de bandelettes. Les pèlerins s’y pressent et y honorent leurs victorieux ancêtres. Les sanctuaires y sont de fait des lieux secrets, protégés, et les étrangers, s’ils n’y sont pas foncièrement interdits, n’y sont guère la bienvenue. De nos premiers contacts avec le clergé local, j’y ai retenu que beaucoup agissaient en « touristes » dégradants. M’en convainc les propos de ces mêmes étrangers que j’ai côtoyés, ou plutôt d’une étrangère en particulier, que je n’ai pas voulu côtoyer. Les gens d’ici sont bien plus difficilement abordables qu’à Heidel, mais l’aide que nous leur apportons a pu en partie les amadouer.

 

 

Nyel

 

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Révélation

 

Sorcellerie

 

La pratique magique des sorcières me semble vaste et complexe. Je la vois comme un arbre au tronc vigoureux, que l’on remarque en premier lieu et que l’on analyse comme une ligne droite, claire et définie, pour ensuite remarquer toutes les ramifications des branches qui s’élèvent dans le ciel, et sans soupçonner ses parts secrètes, ses racines qui coulent au plus profond de la terre.

Ces trois troncs sont les trois grandes voies des sorcières :

Explosion, l’énergie pure, projetée à travers la réalité, comme un feu destructeur, une force brute imperturbable.

Persévérance, la maîtrise physique et mentale du pouvoir, qui constitue la fluidité de la volonté sur les fluxs de magie.

Perception, le plus inconscient des trois maîtrises, la lecture des pans secrets de l’avenir et de l’instinct.

Avec le temps, les sorcières apprennent à connaître qu’elles ont chacune une de ces voies en elles, qu’elles ont une qualité propre pour parcourir un chemin plutôt qu’un autre. Certaines ont les trois dons, mais elles sont plus que rares. Inestimables.

Sadie a la Persévérance, quand Falkynn est Explosion. Gabrielle se cherche encore, et moi même, si je suis d’apparence adepte d’Explosion, j’ai encore bien à découvrir sur ce qui me sera le plus facile, ou le plus fascinant à comprendre.

 

 

Nyel

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Révélation

 

Pratiques sorcières

 

Toute magie provient de la pierre noire, mais nulle magie ne l’exprime mieux que celle des sorcières. Et s’il y a lieu où cette magie peut s’exprimer, c’est bien Tarif.

Tarif est un lieu d’étrangetés pour qui la visite pour la première fois. Pour la sorcière, cela est un refuge du corps et de l’âme, par la présence du Tome de Cartian, la fondatrice de la citée. Le livre renfermerait des secrets interdits sur la sorcellerie, et aurait été enfouie sous les racines de l’Arbre Letusa. Mais sa seule présence emplie la cité de cette aura bienfaisante pour les manipulateurs du même art, et la puissance s’en trouverait réduite pour les mâles qui s’en éloigneraient, voir même disparaîtrait. Cela serait dû au fait que les femmes ont une affinité plus grande avec l’énergie noire, et expliquerait que celles-ci auraient plus de responsabilités au sein de cette société.

Cela me rappelle grandement les coutumes de ma lignée, et me plonge d’autant plus dans l’opinion qu’elle fut peut-être lignée de sorcière, ou qu’au moins une d’entre elle fut des nôtres.

 

[Sous l’illustration] Motif protecteur sur fenêtre

 

Mais les sorcières n’ont pas le ritualisme des prêtresses que furent mes aïeules. La magie semble y être davantage une arme, ou objet d’étude. Elle a ce naturel, cette évidence, que n’avaient pas les rituels dont nous usions, Grand Ma’ et moi. J’ai bien vu, certes, l’importance des symboles, qui viennent marquer chaque fenêtre, les peaux, les objets, et s’accrocher comme des talismans aux portes des demeures. Mais les sorcières sont pragmatiques. Elles cherchent à comprendre les phénomènes, sans s’embarrasser des croyances.

Ecleies était de fait bien de ce moule.

Néanmoins, Sadie, de ce que j’ai observé, demeure respectueuse des personnes pieuses, et les gens d’ici restent relativement tolérants, même lorsqu’ Aurora s’est amenée en tenue plus qu’ostentatoire.

 

 

Makie
Un silence studieux régnait dans les lieux. C’est à peine si on entendait les pages se tourner et les plumes gratter le parchemin. La lumière dorée faisait régner une atmosphère chaleureuse. Assis à une petite table, Eléazar alternait la lecture d’un grand ouvrage et la prise de notes. Lorsque la lumière commençait à baisser et qu’il était nécessaire d’allumer des lampes, il savait alors que la journée tirait à sa fin, mais il lui semblait que le temps s’étirait à l’infini, la lecture d’un ouvrage entraînait celle d’un autre qui elle-même… Les jours passaient identiques et pourtant changeants. Lorsqu’il était arrivé les jours s’allongeaient mais aujourd’hui l’équinoxe d’automne était passé depuis plusieurs semaines. Pourtant il lui semblait qu’il avait ouvert le premier livre hier. Telle était la magie de la Grande Bibliothèque de Grána.
La Grande Bibliothèque de Grána est un lieu mythique pour les érudits. Elle contient des ouvrages des plus anciens et relatifs à des savoirs parfois oubliés par les hommes. Jusqu’à récemment son accès était quasi impossible pour qui n’appartenait pas au peuple des elfes. Lorsque Sadie avait demandé à Eléazar de se rendre en éclaireur à Kamasylve, il avait tout de suite songé que c’était l’occasion rêvée pour enfin accéder à la Bibliothèque. Il était donc parti de Tarif plein d’ardeur et avait voyagé d’une traite jusqu’aux frontières du royaume des Ganelles.
Si les frontières s’étaient ouvertes et si les Ganelles avaient besoin d’aide dans leur lutte contre les Ahibs, Eléazar ne tarda pas à découvrir la difficulté de gagner leur confiance. Mais à force de patience et de persévérance, la Reine Brolina Ornette lui ouvrit enfin les portes de la Grande Bibliothèque. C’est au début du printemps qu’il fut présenté à la Conservatrice Momellies et qu’il put enfin consulter les ouvrages dont il rêvait depuis plusieurs semaines.
Il se perdit alors dans une succession de journées studieuses, du matin jusqu’au soir, il consultait des ouvrages, prenait des notes, à peine prenait il le temps de s’interrompre pour prendre un repas. D’abord sur la réserve, Momellies en vint à considérer le magicien, sinon comme un ami, mais comme un érudit digne de son intérêt. Elle le guidait dans le choix des ouvrages et il n’avait jamais à regretter ses conseils avisés.
Le solstice d’été arriva. Sadie n’était toujours pas apparue à Grána mais c’est à peine si l’information retint son intérêt. Il continua à se rendre chaque jour à la bibliothèque ne songeant même pas à envoyer un message à Tarif. Après les grandes chaleurs, il se dit bien que sans doute des événements avaient dû contrarier les projets initiaux et qu’il devrait penser à reprendre le chemin de Tarif mais Momellies lui présenta un ouvrage sur la magie des Ganelles et toute velléité de départ disparu de son esprit. Les jours défilèrent de nouveau.
Ce jour là quand il fit le chemin pour se rendre à la Bibliothèque, le gel avait recouvert de blanc l’herbe et les arbres alentours, les premiers froids étaient arrivés. Etait-ce cela qui lui donna d’un coup la nostalgie de la chaleur de Médiah, ou est-ce que dans le froid du matin la magie de Grána s’était un instant dissipée ? Mais il sut que son séjour touchait à sa fin et qu’il lui fallait songer à faire ses adieux.
Le lendemain, il reçut un message de Sadie, sans s’expliquer sur son silence, elle lui demandait s’il pouvait recueillir des informations sur les Luthraghons. Depuis quelques temps diverses rumeurs lui étaient venues à l’oreille les concernant. Durant l’été, en fouillant dans la Bibliothèque, Eleazar avait trouvé un vieux journal mentionnant un livre qui semblait perdu: les récits de l’ombre de la lune. Il lui avait fallu du temps et de la patience pour le découvrir et accéder à son contenu, mais il avait appris la vérité sur les Ganelles et les Védirs et surtout le nom caché de Viorencia Odore. Mais les Ganelles n’avaient pas épuisé tous leurs secrets et Grána bruissait maintenant du nom des gardiens d'Adùir.
Eleazar avait donc demandé une audience à la reine Brolina qui l’avait renvoyé sur Momellies. Celle-ci lui avait donné un ouvrage expliquant qu’outre les enfants de la lune et du soleil, il existait les enfants de la terre: les Luthragons chargés de protéger les racines sacrées de Kamasylve.
Il consacra ses derniers jours à Grána à rechercher un Luthragon qui avait réussi à revenir de l’Adùir pour rencontrer la reine Brolina puis il fut temps de faire du tri dans ses notes, et de remercier les Ganelles qui l’avaient accueilli. Lors de sa dernière soirée, Momellies lui offrit Douce Magie et Eléazar lui offrit en retour un cristal rouge de Mediah. Tôt le lendemain il partit et lorsque Grána disparut au détour du chemin qui s’enfonçait dans la forêt, il s’interrogea réellement pour la première fois sur ce qui avait pu se passer ces derniers mois à Tarif.
Nôd
« Je m'oblige à prendre un air calme car j'ai appris, en des instants pareils, à ne rien laisser paraître de la tempête qui fait rage en moi. Les animaux ne montrent pas qu'ils ont peur ou qu'ils sont malades : dans la nature, la faiblesse ne pardonne pas. »
C’était une nuit de cristal, si claire que la voûte céleste était comme un voile de bougies incandescentes au-dessus d’elle et si froide que l’air qu’elle respirait en était tranchant. Elle se souvenait avoir été dans la même position, non loin d’ici, il y avait quelques mois de cela à peine. Elle se souvenait du désespoir profond qui l’avait étreint à cette période… Un moment qu’elle ne souhaitait revivre pour rien au monde mais qui n’arrivait pour autant pas à rider ce calme qui l’entourait comme un manteau épais et confortable.
Un grognement douloureux lui fit tourner la tête et elle rencontra une paire d’yeux coléreux qui la fixait. La lumière qui baignait l’endroit était telle qu’elle devinait sans peine la hargne que lui portait le géant qui gisait au sol dans une posture grotesque. Un toussotement gras et souffreteux informa la sorcière des blessures de son adversaire. Ramenant son poing dans une main, l’un après l’autre, elle fit craquer ses doigts et observa les marques rougeâtres sur sa peau : elle avait frappé un peu trop fort pour elle-même sans doute. Rien d’irréparable.
Son regard se leva de nouveau vers ce tableau miroitant au-dessus de sa tête et restât ainsi à l’observer. Quelques pensées étranges commencèrent alors à se former sous son crâne tandis que son esprit vagabondait librement. Sadie se demandait si Qassèm avait lui aussi, en ce moment, les yeux rivés vers le ciel ? Quelle étrange réflexion… Depuis leur retour de Valencia elle n’avait plus vraiment pensé à son père, elle n’y avait d’ailleurs jamais vraiment pensé de toute sa vie, la sorcière ne gardait qu’une trace diffuse de cet homme dans sa mémoire mais ces quelques souvenirs étaient assez doux, tranquilles. Sans doute que Nennius n’était pas totalement étranger à ces réflexions nouvelles, lui qui cherchait une famille n’avait sans doute pas la moindre idée d’où il mettait les pieds…
Les Kelevra n’avaient rien d’une famille, ils étaient un ordre, au bord de l’extinction au demeurant mais un ordre quand même. Une force armée dont on avait depuis longtemps oublié le but premier et elle n’avait pas l’intention de le lui rendre, elle doutait même d’en être capable. Étrangement ce simple fait ne la perturba pas : ça n’était pas son but ; bien au contraire. Sadie était intimement convaincue qu’on l’avait créée uniquement pour mettre un point final à cette histoire et qu’elle était le pendant inattendu que l’on avait placé sur le chemin de Cleliope… En y réfléchissant bien le destin de Luthice devait probablement avoir été similaire au sien. Elle ne parviendrait jamais à avoir la moindre compassion pour elle mais Sadie devait bien reconnaître l’amertume de la chose : la magicienne avait payé très cher une dette qui n’était pas la sienne.
Peut-être devait-elle se mettre en quête de son cadavre et l’enterrer ? Elle l’avait bien fait pour Siari. Dans la quiétude de cette nuit, ses pensées toutes claires, cela lui parut comme la chose à faire.
Son voyage pour Granà serait peut-être l’occasion de trouver cette grotte où gisait encore sûrement Luthice et d’aller dépoussiérer la tombe de sa mère… Une fois l’an la visite aux morts s’imposait, du moins était-ce ce qu’on lui avait appris. Froide et tranchante, n’était-elle pas un parfait héritage ? La dernière ligne, le signataire testamentaire de ce clan fou qui de tout temps avait monté ses enfants les uns contre les autres ou les avait offert en sacrifice au Grand Erg au nom d’une pureté impie. Cette pensée ne l'émut pas particulièrement tant elle se sentait déconnectée de ces ancêtres, sans aucun lien ni de cœur, ni de corps, ni d’esprit avec eux. Un sentiment la piqua très légèrement, lui rappelant que ça n’était pas très vrai… Elle s’était pris d’une profonde tendresse pour Kintran et s’était surprise à éprouver beaucoup de pitié pour Diane. Laquelle des deux avait été la plus à plaindre ? Sadie n’était pas sûre qu’une réponse existe à cette question. Si le choix lui avait été donné sans doute aurait-elle, elle, préféré vivre la vie de la dernière Sadvhi Nezepha. Vivre et mourir en luttant plutôt que lutter pour être capable de faire ce que d’autres attendaient de nous et finir, malgré tout, anéantie par le destin.
C’est ce qu’elle avait vu lors de son épreuve, l’Ombre lui avait susurré des mots de pouvoir pour l’attirer et la faire chanceler du côté de ceux que l’on avait abattu ; ceux que l’on avait chassé comme des servants corrompus. Mais était-ce si simple ? Elle se souvenait de la puissance qui l’avait étreint, de cette sensation folle de contrôle qu’elle avait effleuré du bout des doigts  durant cette traversée astrale et qui, depuis tout ce temps, persistait à lui laisser un goût de trop peu à l’arrière de la gorge.
Le souffle rauque non loin d’elle finit par s’arrêter, tout net, et un chuintement sourd lui apprit que la tension qui retenait encore la tête du géant avait finit par se relâcher. Un de plus qui ne pourrait plus faire de mal. Assise là, immobile sous les étoiles, elle commençait à avoir froid mais ne parvenait pas encore à bouger ; il lui fallait attendre que les potions fassent totalement effet avant de pouvoir rentrer, se soigner, et dormir quelques heures. Un soupir long et profond passa la barrière de ses lèvres, un de ces soupirs qui expirait le trouble pour mieux se gorger de calme à l’inspiration qui suivait. La clarté de la nuit coulait sur elle comme une rivière glacée, désagréable par l’acuité qu’elle apportait dans son sillage. Elle avait vécu la défection de Galathea comme une faux qui l’aurait coupée en deux. Sadie n’en avait parlé à personne, s’était retranchée derrière quelques remarques piquantes, et avait fait fi. Mais ça n’était pas possible : il fallait avaler, digérer et assimiler… Elle n’avait pas encore réussi que Nennius premier du nom, adroit comme un buffle et subtil comme un mane, débarquait.
Peut-être devrait-elle aller la chercher… Cette faux. Et l’essuyer sur lui.
 
Nôd
« Je me noie dans mon miroir car ce sont des eaux troubles et dangereuses ; des sables mouvants.
Pour certains ce sont les reflets du Ciel mais pour moi ce sont les Abysses. »
 
Elle avait laissé Gabrielle sur sa montagne et récupéré Baltaro un peu plus bas. La monture s’était machinalement mise au pas, redescendant le massif escarpé en direction de Tarif sans que sa cavalière ne la dirige vraiment. Les rênes étaient comme des couteaux entre ses mains tant la brûlure de la magie était encore vive. Ahon avait raison, elle n’était pas prête, quand bien même elle maintenait l’invocation de la faux de plus en plus longtemps cela lui coûtait toujours autant et cette douleur languissante qui s’étendait de plus en plus n’arrangeait rien.
Elle s’était habituée au brûlement permanent de sa chair, lorsqu’elle se concentrait dessus elle parvenait même maintenant à la visualiser alors que jusque là toute cette énergie lui était restée totalement invisible. Sa nature lui rappelait celle d’Ikhlas, l’énergie du monde, mais elle était encore plus primitive, presque pure… Non. Totalement pure. Sadie ne savait pas quoi en faire mais ne savait pas quoi faire non plus, cela lui demandait une énergie toujours plus importante de canaliser sa douleur et il y avait longtemps que les effets des baumes étaient devenus inefficaces. Ses remèdes étaient maintenant bien plus durs. Une situation qui ne pourrait sans doute plus durer longtemps.
Le traitement du Valencien lui avait fait du bien mais il était toujours absent, perdu quelque part à régler ses propres affres. Un pincement au coeur la prit et un long soupir fit se gonfler puis s’affaisser son torse. Ses yeux se levèrent et embrassèrent, sans vraiment les voir d’abord, les contours du petit village des sorcières. Sadie ne s’était même pas rendue compte d’avoir été trimballée doucement sur le chemin du retour, toute sa concentration était ailleurs. Elle ne se souvenait pas vraiment non plus d’avoir mis pied à terre, descendu la voie principale et être rentrée chez elle.
Et elle était plantée là. Depuis combien de temps ? Le reflet que lui renvoyait le miroir était étrange, un mélange d’elle, de Siari, de Naïs, de Naïra même… Et d’une autre sorcière aux traits similaires à ceux de Cleliope tout en n’étant pas elle. Une inspiration chargée d’un malaise lourd lui traversa la gorge comme une bille de plomb et vint se ficher jusque dans les chairs de son estomac, la clouant sur place. La sorcière ne pouvait plus que frémir. Et cette brûlure lancinante qui lui mangeait le bras et s’élançait maintenant sur toute la longueur de sa colonne ne faisait qu’appuyer encore cet effroi… Ses nuits se résumaient à des transes profondes, si profondes que cette vieille peur de ne jamais se réveiller était revenue. Sadie pensait qu’elle avait réussi à la laisser derrière elle, quelque part dans cette vieille maison humide de Calpheon, mais non. Ici aussi c’était donc possible. Un goût âpre la fit déglutir et sa peau se hérissa sous un courant d’air glacé qui ne devait probablement même pas exister.
Elle était terrifiée par tout ce qui prenait forme dans sa tête. Une terreur telle qu’elle se demandait si, le moment venu, elle allait pouvoir agir, ne serait-ce que bouger, ou même respirer. La sorcière avait, coincé dans la gorge, ce sentiment ineffable que quelque chose arrivait pour s’abattre avec la violence d’un orage d’été. Elle portait encore des traces des coups portés par Cleliope et ne comprenait toujours pas comment un monstre pareil pouvait exister… La brune savait qu’elle était vivante simplement parce que la maléficienne l’avait bien voulu. Le piège qu’ils avaient crû lui tendre n’avait été qu’une toile dans laquelle elle avait bien voulu s’enrouler.
La surface du miroir se brouilla devant ses yeux et elle mit un long moment à comprendre. C’est en levant sa main à ses joues qu’elle perçut la moiteur de sa peau, les sillons humides tracés par des larmes qui coulaient de façon totalement libre.
Elle avait mal partout.
Et le reflet devant elle, déformé, était l’image la plus effroyable qui lui ait été donné de voir.
 
Fin de l'Arc III
 
Merci à ceux qui sont allés jusqu'au bout  
Nôd
« Je n'aurais pas duré plus que l'écume
Aux lèvres de la vague sur le sable
Née sous aucune étoile un soir sans lune
Mon nom ne fut qu'un sanglot périssable. »
Mon corps rencontre la pierre avec la violence de l’orage, ça me déchire le corps, la peau, comme la tourmente déchire le ciel. Le craquement de mes os fait écho à certains de mes actes et c’est sans plus de larmes ni de cris que je prends conscience de l’horrible spectacle. La pierre humide et froide termine de me glacer le corps, s’il en était besoin, je n’arrive plus à bouger. Je sens plus que je ne vois mes membres désarticulés. Poupée grotesque étendue sur le dos. Elle peut venir, elle vient, je sens son pas glisser jusqu’à moi, je ne peux plus fuir.
Une glaire de sang et de chair m’obstrue la gorge et, tandis qu’elle se penche sur moi, je reste incapable du moindre mot, de la moindre supplique, de la moindre prière. Mes yeux se plissent et malgré toute la volonté que j’y mets, mon visage se tord en une grimace difficile, éplorée. Je sens ces larmes chaudes qui dévalent le côté de ma face, courent dans mes cheveux et glissent jusqu’à ma nuque. Abondantes. Une source insoupçonnée de terreur et de regrets.
Sa main se referme autour de mon cou, je sens la pulsation de ma carotide contre sa paume et ses ongles s’enfoncer profondément. Elle me soulève vers elle. Pantin désossé. Une partie de son visage est mangée de tâches noires qui filent jusque sous ses vêtements. Un de ses yeux n’est pas encore touché mais même elle n’aura jamais assez de volonté. Quelques semaines. Quelques mois. Trop puissante, la Corruption ne la dévorera qu’avec plus de violence.
Je souris. Pourquoi ? Vague remontée d’orgueil au milieu de toute cette souffrance qu’elle m’inflige. Elle y passera aussi. Elle aussi. J’ai cru que j’étais l’Enfant du Sang, dernière Héritière du Dragon. Je n’étais que la Fille du Vide, celle qui devait combler l’erreur… Actionner le rouage sans l’être moi-même. Un rire piteux m’échappe et je vois qu’elle m’observe sans comprendre. Elle croit mener la danse. Sait-elle qui je suis ?
Impossible. Je l’ignorais moi-même. Qui le savait ? Qui…
Sa main me ceint encore plus la gorge, sa peau rencontrant la mienne dans un étouffement intime tandis que son visage reste proche, très, trop… Son regard rivé au mien. Je meurs. Et je sens qu’il s’agite à l’intérieur, affolé d’y passer également. Mais non. Sans même s’attarder sur la forme, sans même se poser de question, sans la moindre précaution. Est-elle sans une once de raison ? Elle l’aspire directement, le siphonne comme elle drainerait une quelconque vie.
Je suffoque. Je suffoque. Et mes mains, fracassées, cherchent aveuglément celle qui me tue. Marionnette sans plus d’attaches. Mes efforts sont vains et tandis qu’il me quitte, emportant avec lui sa fureur et son énergie, elle m’arrache mon dernier souffle. Rauque et inhumain.
Mes mains retombent.
Mon corps s’affale.
La brûlure inextinguible dans mes mains s’arrête.
Et je sens ma vie qui s’échappe.
Enfin.
 
Nôd
« Aucun prince, aucune richesse ne peuplaient ses rêves, simplement le temps étalé devant elle dont elle voulait disposer selon sa volonté propre, un temps contemplatif qui la tiendrait à l'abri de la mort. »
La marque de la bête se dessine sur ma peau comme autant de serpents de feu, marquant ma chair d’empreintes noires comme les abîmes et vibrantes comme un essaim d’abeilles. Je sens la puissance accumulée, empruntée sans aucun espoir de pouvoir jamais payer ma dette durant cette vie.
Le pouvoir vrombit autour de moi, au sein de ces êtres sans volonté qui en sont devenus captifs, il s’enchevêtre, invisible à l’oeil et nocif à l’âme, tel un écheveau fait de muscles, de peau et de viscères. Je sens la faim qui rampe de mon estomac jusqu’à ma langue, inextinguible : plus la puissance grandit, plus l’appétit augmente.
Aucun achèvement n’est possible, pour grandir la puissance se nourrit de chaque réussite, chaque fois plus grande, chaque fois plus vorace. Cercle sans fin qui ne peut mener qu’à la chute de l’être et à la victoire de la bête.
Dans les méandres des grondements bestiaux, issus du coeur de la terre, j’entends une fausse note, elle est unique et pourtant partout et m’accompagne telle une fragrance dans l’air. Elle me suit depuis toujours et le monde entier passe à côté sans la percevoir. Un mur bâti sur un livre. Un nœud dans une charpente. Un grain dans un rouage. L’erreur minuscule et impossible à corriger sans tout déconstruire, brique après brique, clou après clou, soudure après soudure.
Je ne sais pas ce que je dis, ce que je pense, la corruption grimpe le long de mes bras comme du lierre sur un tronc, s’insinue à coup de minuscules appendices et s’infiltre pour se faire gangue. Je le sens quand je respire, odeur âpre dans l’air. Je la sens quand je mange, elle donne un goût de cendre. Je la sens quand je vois, tout se pare d’un voile d’ennui.
Bientôt les abîmes seront ma carapace et de mon être exultera cette puissance sans âge et pourtant éphémère, soumise à la vie de ses soldats de chair, rien ne dure dans cette vie sauf l’idée, sauf l’esprit. Il s’agite tel le grain malmené par les rouages, pris dans un engrenage duquel il s’est résigné à ne jamais sortir. Démantelé et brisé, sa détresse bien acquise, il semble patienter jusqu’à ce que mort s’en suive.
Mais tout est affaire de décor, changer de vie, changer de corps : telle est la vie de l’esprit. Mais à quoi bon ? Puisque c’est moi qui me trahit, mon corps est devenue broquille, coquille trop pleine qui craquelle.
La nuit dernière j’ai rêvé d’éternité et d’hérédité, des idées familières, douces comme des souvenirs d’enfance. Tic-tac faisait la pendule de mes songes, le temps se rétrécit et s’effiloche, certains de ses fils devenant des ramures mortes. Je n’ai plus le temps de rêver, car l’univers se referme, sa fille déjà trépassée. J’ai tué le grain, celle dont la peau se parait d’étoiles et qui n’avait rien à faire là.
Suis-je devenue le rouage ? Non. Je l’entends venir jusqu’à moi, sa volonté portée par l’énergie du monde. Vite. Ma coquille se cuirasse et la bête, pour me faire taire, va suturer jusqu’à mon âme et ces prunelles ardentes dont j'ai fait le rêve.
Nôd
« On cherche le repos en combattant quelques obstacles et une fois surmontés le repos devient insupportable par l'ennui qu'il engendre. Il en faut sortir et mendier le tumulte. »
La pénombre baignait toute la pièce, restant encore invaincue face aux doigts timides de l’aube qui commençait à s’immiscer entre les lames des volets. Le corps à côté d’elle lui tenait chaud, trop chaud, un vrai soleil endormi. Sadie imaginait plus qu’elle ne distinguait les volutes de fumée s’échapper de la cigarette qu’elle tenait entre les doigts, elle n’arrivait pas dormir ou plutôt à se rendormir, bercée par le bruit qui s’élevait doucement depuis le port et cette quiétude qui annonçait souvent les départs.
Le tabac rougeoyât et elle souffla longuement. Partir pour Valencia, partir d’ici, de La Croisée, la soulageait. Elle en avait envie, quand bien même elle avait le sentiment d’aller au-delà de nouvelles terreurs propres aux Kelevra, elle n’aurait repoussé ce voyage pour rien au monde. Son regard glissa sur la forme endormie à côté d’elle. Presque rien. La sorcière se sentait emplie d’une certaine mollesse, l’entraînement ne remplaçant jamais l’effort, le vrai, la lutte contre l’environnement, la réflexion propre au voyage, la découverte : nouvelle ou revue.
Elle se surprit à sourire, voir à laisser glisser un petit rire lâche, à ce constat : tout ce calme l’ennuyait. Calme qui pourtant avait été balafré de quelques nouvelles découvertes et de dizaines de questions différentes mais c’était d’un changement de décor dont elle avait besoin. Il lui semblait qu’elle ne parvenait plus à rester au même endroit, entre les mêmes murs, à faire les mêmes choses et voir les mêmes visages. La langueur l’avait gagnée tel un chat qui s’était installé sur elle et qui, de sa chaleur et de ses ronronnements, l’empêchait maintenant de bouger par simple peur que l’animal ne détale.
Mais elle préférait les chiens, le grand air, les grands espaces et la désinvolture de pouvoir s’intéresser à tout ce qui passait au vent… Elle n’avait plus cette latitude-là : elle s’était engluée elle-même entre les commandes de La Croisée et les devoirs dus à Tarif.
La mollesse était devenu son naturel, elle envoyait même des inconnus faire le boulot à sa place. La cendre glissa sur les draps, consumée sans aide et tombée sous son propre poids. Bien aigre analogie et pourtant… La simple idée que Luthice soit encore en vie lui était toujours insupportable et faisait monter en elle des bouffées de colère asphyxiantes. Mais chaque chose avait sa place et chaque temps avait sa mesure : elle préparait son terrain, celui sur lequel elle allait l’amener pour pouvoir l’y désosser et la mettre en terre.
Quelque part la pensée que c’était tout cet ennui qui provoquait cette colère la titilla. Elle n’y fit pas attention… Déjà la maigre lumière du jour faisait s’agiter l’endormi à côté d’elle. Valencia était toute proche, avec elle renaissaient Diane et Kintran et les secrets enfouis allaient probablement leur exploser au visage comme les feux de la fête des morts.
Kintran et son esprit. Diane et ses visions. Il allait falloir démêler le vrai du faux, si tant est qu’il y ait du faux dans ces vieilles pages tâchées et souvent incompréhensibles… Et pourtant si familières. Tout ça trouvait en elle un écho particulièrement perturbant car il lui semblait qu’entre les lignes de la dernière Sadvhi se cachait une vérité qu’elle connaissait déjà. Certains passages s’adressaient intimement à elle alors qu’elle les lisait sans jamais en saisir le sens profond. Ils lui présentaient des choses passées qui ravivaient des souvenirs amers et lui dépeignaient des périls à venir dont le seul but semblait être la fin. Leur fin. Mais qui étaient-ils finalement ? Kelevra, Nezepha… Tout ça ne voulait plus rien dire.
Un bras armé d’une peau brûlante vint cercler sa taille osseuse. La sorcière déglutit. Les sables s’apprêtaient à leur dévoiler qui ils étaient tous, ce qu’ils avaient à faire, ces rôles qu’ils devraient chacun porter sur la scène de cette pièce aux relents de fausse improvisation. Peut-être était-ce cette vérité qu’elle sentait gratter bien loin au fond de son être : dans ce noir que l’esprit n’avait pas emporté avec lui restait tapi un canevas sans âge et elle sentait poindre l’énormité qui viendrait dans son sillage.
Un soupir longtemps contenu passa entre ses lèvres.
Elle avait hâte d’y être.
 
Nôd
« Le secret du bonheur, c'est de trouver une monotonie sympathique. »
Le mois du Chameau ramenait enfin la lumière, la chaleur et les bourgeons sur Mediah. En y pensant elle s’étonnait de la présence réelle des quatre saisons sur ces terres arides, elle avait pourtant enduré la chaleur de l’été dernier, vu la neige tomber cet hiver et entendu les pluies lourdes s’abattre en claquements irréguliers ces dernières semaines.
L’eau glacée du fleuve Junaid lui mordait les chevilles, elle imaginait très bien la peau de ses orteils virer doucement au violet. Derrière elle les premiers bruits matinaux s’élevaient, les volets de l’auberge avaient claqué contre les murs, les barques des pêcheurs avaient tangué sous le poids des filets, les corbeaux avaient croassé et un hurlement de mane avait salué l’aube nouvelle.
Un clapotis un peu plus vif battit ses pieds et elle leva les yeux vers le fleuve, les pêcheurs partaient. Il lui semblait vivre la même scène encore et encore chaque matin, une routine bien ordonnée, des habitudes bien ancrées et un rythme qui s’égrainait savamment au fil du temps et des saisons. Ces derniers mois avaient été d’un calme inébranlable, à part quelques histoires propres aux sorcières, rien n’était venu secouer son quotidien. Pas de maléficienne, pas de Serpent Noir, pas de pierre de vie, pas de cultistes : rien. Une monotonie rythmée par la conception des potions, la pousse des plantes, la confection des talismans. Le comptoir était désormais ce qui agençait son quotidien, le reste se faisait en fonction de ça, qu’il s’agisse de ses travaux personnels, des problèmes de Tariff ou de la nouvelle lubie d’Ahon de l’obliger à se pencher sur les anciennes coutumes et traditions.
L’année passée avait été une suite d’explosions, des drames et des liesses à n’en plus finir, une alternance éreintante  de situations qui l’avaient laissée à bout de souffle plusieurs fois mais cette nouvelle année semblait, elle, marquée par le sceau du repos et de la monotonie. Du moins avait-elle commencé ainsi.
La Sadvhi soupira, tourna les talons et enjamba les quelques rochers pour regagner la terre sableuse qui menait à Tariff. Le froid avait engourdi ses pieds et elle sentait les picotements désagréables de sa peau qui se réchauffait désormais doucement. Elle avait des elixirs à préparer et un sceau à terminer, Minyas devait passer la voir pour la commande d’une amulette, elle avait rendez-vous avec Ahon et, déjà, des silhouettes se dirigeaient vers La Croisée. Il lui semblait que désormais le quotidien s’inscrivait comme des notes sur du papier à musique, de façon millimétrée, au rythme d’un métronome invisible et inaudible mais qui pourtant marquait chacun de ses instants. Ca n’était pas désagréable, c’était reposant. C’était le nid douillet d’une nouvelle paix.
Nôd
« Tout se résume à une chose : gagner ou mourir. »
13/08 - Sanctuaire du Jeûne
Les yeux rivés vers l'horizon, le corps meurtri par la marche, les genoux blessés par la pierre froide et dure... Elle n'arrivait pas à faire fi. Elle cherchait la méditation, elle cherchait l'oubli mais rien n'y faisait elle ne parvenait pas à effacer cette image de l'Elfe blanche de ses yeux ni à taire les alarmes de son esprit qui sonnaient comme autant de sirènes appelant à la guerre.
Lorsqu'elle avait réalisé ce qu'elle avait devant elle, l'immondice qui lui faisait face et tout ce que ça impliquait, elle avait senti le poids de toute la corruption du monde s'abattre sur elle. Elle avait eu peur et là, toute autant prostrée que prosternée devant Aal, elle était toujours broyée d'une terreur sans nom.
Seigneur, je viens à toi. Fatiguée des choses non dites et des actes non fait.
Elle n'avait pas cerné grand chose à l'ampleur de la situation. Au début l'histoire de Fhalaine, son rapport avec Llianne, cette obscure malédiction tatouée sur la peau de la mercenaire : elle n'avait pas saisi l'envergure ni compris à quel point ça allait l'impacter. Jusqu'à récemment d'ailleurs le sort de Llianne, malgré les perturbations qu'elle avait ressenti ces derniers temps, n'avait pas soulevé chez elle un grand émoi. Elle était sa sœur certes, liée par un contrat, mais elles ne se connaissaient que peu et l'Elfe avait toujours été sauvage, prompt à n'écouter qu'elle-même et à disparaître.
Sans doute avait-elle fait une erreur de ne pas se questionner plus, de ne pas s'inquiéter plus, de ne pas agir plus. Sans doute avait-elle été oisive, bercée par une vie nouvelle plus calme et moins hasardeuse que tout ce qu’elle avait connu jusqu’alors.
Seigneur je viens à toi. Le coeur déchiré par les luttes insensées.
Elle ne savait pas quoi faire. Comment faire ? Quelle était la solution ? S'attaquer de front à l'entité c'était prendre le risque de blesser Llianne et son esprit, il était inconcevable que ça arrive, ça ne devait pas arriver. La sorcière sentait la panique lui tordre l'estomac et la figer sur place, elle ne parvenait pas à esquisser le moindre mouvement.
Que faire ?
Le contrat passé avec cette chose la laissait tributaire de Fhalaine, ou Maeve, peu importait son nom : Vedir inconnue, encore amnésique et maudite jusqu’à peu ; et des trois sbires qui la suivaient comme son ombre alors qu’eux même ne savaient rien d’elle, de qui elle était vraiment. Jusque là l’Elfe n’avait été qu’un leurre, une façade. Le parfait mélange pour une catastrophe.
Que faire ?
Pour l’heure elle ne pouvait rien faire. Rien. Ce simple mot sonnait dans sa tête comme un couperet s’abattant sur sa nuque. Le fil de sa vie pendait, tendu entre la griffe d’un être séculaire et l’esprit de Llianne, et au milieu il n’y avait qu’une cohorte de gens qu’elle ne connaissait pas et qui jusque là ne s’étaient montrés que colériques et irréfléchis.
Seigneur je viens à toi. Le corps vide et l’esprit abîmé.
L’ironie de la situation extraya de son corps le peu d’énergie qui y subsistait encore. Elle qui n’avait jamais compté que sur elle-même voyait son sort reposer entre les mains d’inconnus qui n’avaient aucune conscience de la situation, de ce qu’elle était réellement. Ils ne savaient pas. Personne ne savait et elle ne comptait pas leur expliquer, mais le reflux de son estomac qui venait amplifier encore et encore la boule dans sa gorge indiquait bien qu’elle allait devoir en parler à quelqu’un.
Qui ?
Galathea ou Eleazar c’était exclu pour l’instant. C’était le risque de perdre pied, se noyer dans la désolation. Hors de question, pas devant eux, pas maintenant. Elle craignait la réaction de Falkynn, même en plein pèlerinage elle n’était pas certaine du calme que pouvait feindre la sorcière. C’était risquer de la voir exploser, devenir incontrôlable et ce serait la fin de ce voyage. peut-être la fin de tout si elle s’en prenait à l’Elfe ou qu’elle décidait de régler le problème elle-même.
Son corps s’affaissa encore plus tandis qu’une bourrasque fraîche annonçait la nuit, finissant de la clouer au sol. Enfin elle déglutit, ravalant la bile amère qui lui bouchait la gorge.
La veille c’était elle qui avait sermonné Ikhlas, mais peut-être les rôles avaient-ils besoin d’être inversés. Sans doute était-ce elle qui avait besoin d’être remise à sa place car là, prostrée et désolée pour elle-même, elle n’y était pas.
Mon Dieu je viens à toi. C'est vraiment le rien qui se présente à ta grandeur. C'est vraiment le pauvre qui n'a pas de quoi payer.
Pas de quoi se payer ni la vie, ni la mort, ni la paix, ni l'espérance. Tel est mon psaume en cette maison de viduité.
C’est le psaume des êtres épuisés. Epuisés à cause de ce qu'ils vivent. Plus épuisés encore à cause de ce qu'ils ne vivent pas.
O Seigneur cette fatigue devant l'inutile. Toutes ces luttes insensées. Et ce grand coeur et ce simple corps aujourd'hui vides, je les mets devant toi. Je les dépose à tes pieds.
Et tel que je suis, je viens à toi.
La prière s’acheva sans même qu’elle n’eut conscience de la réciter, c’est le silence qui suivit qui ramena son esprit des tréfonds où elle se lamentait. Ca ne l’avancerait à rien. Ca ne l’aiderait pas, ni elle, ni Llianne, ni Galathea.
Elle ne voulait pas disparaître, s’il y avait bien une chose dont elle était sûre là, maintenant, c’était ça. Elle pouvait encaisser Calpheon, Tariff, Kelevra et Nezepha, Naïs… Mais elle ne voulait pas mourir. La sorcière inspira, il faisait désormais noir et froid, et il lui semblait que l’air qui passait jusqu’à ses poumons apportait avec lui quelques étincelles de vie.
Elle sentait le sang fourmiller dans ses mains froides et remonter en battements jusqu’à son torse. Elle distinguait le tambourin qui l’agitait, faisait mouvoir très légèrement son corps et pulser ses tempes.
Du bout de la langue elle s’humecta les lèvres. C’était les mêmes sensations quand son énergie montait, quand -juste avant de frapper- le temps se figeait, lui laissant alors voir ce qui allait être, le mouvement de sa cible. Elle papillonna légèrement des yeux. C’était les prémisses du combat.
Et tel que je suis, je viens à toi.
Et il n’y avait jamais qu’un vainqueur.
Nôd
« Elle ne savait pas que l'Enfer, c'est l'absence. »
L’obscurité était devenue son quotidien. Les volets fermés, toute bougie éteinte, cette ambiance sombre et feutrée était devenue salvatrice tant le monde s’était mué en une multitude de petites agressions. Chaque son se répercutait entre ses oreilles comme autant d’échos hurlés en pleine montagne. Le moindre rayon de lumière lui brûlait les pupilles comme une flamme à laquelle elle se serait trop longtemps exposée. La caresse du vent était devenue griffure et chaque grain de poussière contre sa peau lui faisait l’effet d’une aiguille.
Quel jour était-on ? Elle n’était même plus sûre. Tout se bousculait dans sa tête. A certains moments il lui semblait être encore sur Illya, petit rapace à la recherche de la blanche biche. L’avait-elle trouvée ? Oui. Il lui semblait que oui. Mioa. Elle l’avait même marquée. Elle gardait le souvenir des embruns sur son visage et de l’approximative clarté que cela lui avait apporté. Sans doute qu’user du charbon de scorpion plusieurs fois de façon aussi rapprochée n’avait pas été une bonne idée…
Etait-elle repassée à la Cave ? Il lui semblait mener de front plusieurs guerres depuis de longues semaines, voire mois, maintenant. Oui elle y était repassée et sans doute n’aurait-elle pas dû, elle avait injecté dans les protections une grande partie de son énergie alors que son esprit était encore mis à mal par son trop récent voyage sur les terres fantasmagoriques de La Gardienne. Mais comment aurait-elle pu prévoir ?
Comment…
Là, assise sur son lit, dans le noir complet, la sorcière eut un léger sanglot. Son torse s’affaissa légèrement sur lui-même, elle se recroquevilla, la tête basse et les épaules frémissantes. Qui aurait pu lui dire ? Lui souffler ? Lui apprendre ? Cet arrachement ne lui avait rien laissé d’autre qu’un trou béant dans l’être, elle se sentait mutilée, on venait de lui arracher un morceau dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence, dont elle n’aurait jamais imaginé qu’il puisse lui être si indispensable. Sadie rassembla ses genoux contre elle. Elle ne voulait pas de cette absence terrible qu’elle ressentait désormais, elle ne la comprenait pas.
Elle se doutait que Galathea devait ressentir la même chose mais elle n’avait pas la force de se hisser hors de son lit. La simple pensée de mettre un pied dehors lui était insupportable. Et qu’en était-il de Llianne ? Entre deux bouffées d’angoisse elle se demanda si La Gardienne avait eu ce qu’elle voulait. Faire de Leolina la mire avait-il servi à quelque chose ? Elle y avait insufflé les derniers restes d’énergie qu’il subsistait encore en elle.
La sorcière eut un rire abattu… De l’énergie ? Quelle énergie ? Pour ça fallait-il encore qu’elle puisse dormir, fermer les yeux sans voir cette pluie de cendre et de feu qui se dessinait en permanence devant ses yeux. Elle ne se souvenait pas d’un seul moment où la fatigue l’avait tant accablée, le vide était désormais tout ce qui l’habitait, elle était un être vain et désempli dont l’esprit était le théâtre d’une guerre oubliée dont elle ne savait rien.
Le front posé sur ses genoux, le visage enfoui au creux de ses vêtements, elle voulait juste que tout s’arrête. Que tout disparaisse.
 
Nôd
« Les empires ne périssent pas sous les coups de leurs ennemis mais par leur propre épuisement et par la démission des forces qui les soutiennent. Il en va de même de nos amours et de notre vie.. »
Les premiers flocons tombaient mollement, à peine chahutés par la brise froide qui lui claquait les joues. Sous ses pieds Heidel disparaissait dans un manteau grisâtre, le vrombissement des chariots sur les pavés montait jusqu’à son perchoir, l’on aurait dit une usine perdue dans ses propres fumées. Mais ça n’était que l’hiver qui s’installait doucement, rien de très fabuleux en soi. Et pourtant. Il lui semblait voir la ville pour la première fois, telle une massive silhouette qui aurait émergé d’un brouillard épais.
A tout autre moment cette vue lui aurait probablement inspiré divers sentiments, un peu d’émoi, un peu de moquerie, quelques souvenirs qui remontaient de loin. Mais elle se sentait apathique face à ce tableau, la fatigue qui l’habitait semblait dévorer tout ce qui s’approchait d’elle d’un peu trop près pour la toucher.
Son corps était froid, impossible pour elle de se réchauffer, rien n’y faisait. Toute force l’avait désertée et si quoi que ce soit lui arrivait maintenant elle ne pourrait probablement même pas se défendre. Non par manque d’énergie. Non. Par simple absence de réaction. Par un épuisement si intense qu’elle s’était éteinte, sans plus aucune possibilité de réagir.
La sorcière souffla devant elle, une légère buée blanche voleta devant son visage et s’évapora ensuite rapidement. Elle percevait la morsure du froid tandis qu’elle respirait, ses doigts devaient probablement tirer sur le violet maintenant. Depuis combien de temps était-elle là ? Perchée. Peut-être cinq minutes, peut-être cinq heures, peut-être cinq siècles. Sa conscience d’elle-même avait récemment volé en éclat, elle ne savait plus qui elle était. Elle était cet enfant des taudis, cette gamine de Tarif, cette sorcière revancharde, cette fille de Siari, cet être irrémédiablement étouffé de colère et de regret… Tout en n’éprouvant pas le moindre remords. Pour qui et pour quoi ?
Les souvenirs s’emmêlaient dans sa tête et elle n’avait aucun moyen de les contrer. En avait-elle seulement l’envie ? Sadie ne savait pas, elle n’avait pas la force de savoir. Elle ne voulait qu’une chose : que tout s’arrête, en finir avec cette béance qui la grignotait chaque jour un peu plus et surtout, surtout, ne plus se sentir comme la poupée, l’expérience !, de cette alchimiste obsessionnelle. De cette savante folle. De sa mère.
Un reflux de sanglot vint lui bloquer la gorge et y restât coincé. Elle déglutit avec amertume. Tant de chemin parcouru pour n’être finalement pas maîtresse de sa destinée. La sorcière souffla comme elle le pu, les dents tellement serrées qu’elle avait presque de la peine à respirer. Que faire ? Que faire ? Que faire ? Impossible de répondre à cette question. Quelque part elle espérait que les craintes de tous furent fondées. Que Luthice la tue. Tout serait fini. Que l’extraction échoue. Tout serait fini. Que la suspicion de Falkynn s’avère vraie. Les sorcières auraient bien vite raison d’elle ; Et tout serait fini également.
La Sadvhi leva le visage au ciel, sa peau froide accueillant les derniers flocons qui tombaient. Elle aurait pu rester ici des milliers d’ans sans que jamais personne ne vienne la chercher. Elle expira un souffle agacé. La défection, même à venir, même hypothétique, la mettait tellement en colère. C’était bien dans cet unique sentiment qu’elle parvenait à trouver encore un peu de force. Une bourrasque plus violente que les autres hurla à ses oreilles et la percuta, la faisant chanceler et se recroqueviller sur elle-même. Si seulement quelqu’un pouvait souffler cette bougie, elle pourrait enfin se reposer.
Nôd
« Ceux qui n'ont rien ne cessent de se déplacer, comme si leur sort pouvait être meilleur ailleurs. Ils préfèrent ignorer qu'au terme du voyage ils vont retrouver sous une nouvelle forme le vieux problème, ce membre de la famille qu'on redoute d'embrasser. »
La neige s’était mise à tomber pour de bon sur Duvencrune et la région autour, couvrant pics et creux d’un manteau blanc glacé et cotonneux. Les flocons virevoltaient mollement dans l’air pour venir se poser sans bruit sur les manteaux et les fourrures contribuant chacun, petit à petit, à assourdir la vie ambiante et ses bruits quotidiens. La ville n’en avait pas pour autant perdu en activité, c’était le lot de l’hiver dans la région et ils étaient tous habitués… Enfin ceux d’ici. La sorcière, elle, mobilisait une quantité considérable d’énergie pour maintenir sa température corporelle la plus élevée possible. Le nez rougit de froid et les oreilles transies, elle trépignait dans la neige comme un chat à qui on aurait bandé les pattes : avec fort peu de grâce et le corps agité de spasmes incontrôlables.
Elle attendait plus ou moins patiemment la fin du chargement qui devait partir pour la ferme Marak, de la neige jusqu’aux mollets. Elle aurait pu dire non, après tout elle avait déjà préparé une bonne partie des potions qu’on envoyait là-bas, Sadie n’avait pas spécialement besoin de se farcir le trajet en plus… Mais elle avait envie d’y aller malgré le froid et le vent qui soufflait, stridulant, sur les montagnes. Elle voyait bien du coin de l’oeil Seiri et son petit sourire amusé, cette marrade intérieure la laissait de marbre pourtant, la sorcière avait accepté sa place d’étrangère depuis quelques temps déjà et avait bien conscience de détonner encore dans le paysage. Mais d’ici quelques temps ça irait mieux, il lui tardait d’ailleurs de se rendre enfin plus à l’Ouest, jusqu’à la frontière Ahib, et d’entamer enfin les hostilités. Et donc de bouger, encore…
Elle avait la bougeotte. C’était un fait. Ca l’avait frappée récemment quand le Valencien était reparti pour quelques jours et qu’elle n’avait pas pu s’empêcher de lui en vouloir, outre le fait qu’elle l’avait appris de la pire façon possible elle s’était aperçue qu’elle s’était engoncée dans une certaine oisiveté mâtinée de flemme : c’était nouveau pour elle et cette révélation lui avait fortement déplue. Non pas qu’elle passait ses journées à tirer au flanc non plus mais il fallait se rendre à l’évidence, elle s’était adonnée à une routine plutôt paresseuse. Comme quoi déléguer n’avait pas toujours du bon…
Les yaks meuglèrent faiblement lorsqu’on les harnacha pour de bon à la carriole et on vint enfin lui tendre les rênes, elle n’avait plus qu’à partir. Cette simple constatation, et ce malgré la promesse du froid inhérent à la route, lui fit plaisir : voyager, même être simplement sur la route, avait toujours eu un effet ridiculement agréable sur elle. Combien de temps s’était-elle posée au même endroit ces deux dernières années ? Depuis qu’elle avait quitté Calpheon elle n’était guère restée au même endroit plus de quelques semaines avant de finalement reprendre la route pour s’embarquer dans quelques histoires… Ou se faire embarquer.
L’image de Letusa sous la neige se dessina dans sa tête, les branches sombres et noueuses de l’arbre-cogneur maculées d’une couche scintillante… Elle sourit rien qu’à l’imaginer et se dit que peut-être un aller-retour pour Tarif lui ferait aussi du bien. Deux jours, trois tout au plus, le temps de respirer cet air si particulier de Mediah, de voir le Junaid se mouvoir lentement et d’entendre les feulements nocturnes des manes et... Elle sentit l’arrière-pensée qui la traversait se peindre sur son visage comme si une main pleine de peinture lui avait tartiné la face et un long frisson lui remonta l’échine, qui n’avait rien à voir avec les températures hivernales.
Et Cleliope. Un long soupir la prit, son corps se rassembla et elle s’agglutina sur elle-même.
Elle avait mis ça de côté, repoussé cette idée de revers mentaux et de claques psychiques. Mais le déni n’était plus trop dans ses cordes dernièrement, elle ne parvenait plus à faire comme si, à prétendre… La maléficienne, non, la sorcière, dormait toujours de ce puissant sommeil induit dans les geôles de Tarif. Sadie la savait sous bonne garde, ça ne la préoccupait pas, mais elle avait toutes ces questions qui la rongeait petit à petit, cette envie de savoir sans pour autant vouloir entendre. La brune n’était pas stupide, pas aveugle au point de ne pas se rendre compte que ce voyage vers l’Ouest, qui menaçait même d’aller jusqu’à Granà, avait tout d’une fuite en avant. Elle mettait le plus de distance possible entre elle et Tarif, entre elle et Cleliope. Mais dire qu’elle n’y pensait pas aurait été un mensonge éhonté : la corrompue hantait ses nuits et abrutir ses journées dans du travail certes simple mais hautement répétitif lui avait permis de ranger tout ça dans un coin de sa tête. Quelques temps du moins.
Un cahot plus dur que les autres la ramena un peu à la réalité. La pente sinueuse qui menait à Duvencrune était derrière elle et la route devant elle s’annonçait monotone : de quoi la maintenir plongée dans ses pensées pour quelques heures encore… Les premiers émois dû à l’ouverture des frontières étaient passés et nombre de mercenaires ou simples curieux étaient repartis dans des terres plus “civilisées” : le champ allait être plus libre sous peu et elles auraient sûrement fort à faire dans les semaines à venir, l’endormie resterait un sujet qu’elle garderait dans un coin de sa tête pour l’instant… Juste le temps de décider de ce qu’elle allait faire d’elle. D’eux tous. Du chemin sur lequel elle avait devoir les emmener.
Drelnas
Tarif..
 
 
 
 
 
J'en ai marre. Mais vraiment ras le cul. D'accord je suis pas patient mais plus les jours passent plus j'ai l'impression d'être un poisson rouge qui tourne en rond dans son bocal. Je déteste cette impression. Moi j'aspire à la liberté, aux grands espaces, je déteste me sentir entravé ou prisonnier. Et par dessus tout, l'océan me manque putain. J'avais espéré trouver des réponses, une nouvelle voie et une famille. J'ai rien trouvé de tout cela quasiment. J'ai peut-être été naïf, encore. Les sorcières sont des personnages aimant garder leurs secrets. On m'a bien fait comprendre aussi que j'étais "trop vieux". Bref je partais pas vraiment avec un avantage à vouloir m'intégrer à la faune locale. Quand à ma "famille"... ben quand c'est une tierce personne - ma très chère rouquine - qui te narre en gros l'histoire de ton propre clan, ça fait pas riche.
Au final après bien des jours à errer en ville je n'ai trouvé personne qui puisse m'enseigner à comment utiliser le pouvoir dont j'ai hérité, ni la famille ou les liens que j'espérais tisser. C'est un échec, et il est douloureux. Même Aithe commence à dépérir à force de rester trop longtemps au même endroit. On vit de petits boulots, de petites missions sans importances. C'est chiant et mal payé. Mais ça me défoule un peu d'aller de temps en temps cogner sur des bandits ou des Manes. Mais ça me fait pas avancer pour autant. J'ai strictement rien appris concernant la magie. Absolument rien. Drelnas refuse de m'éclairer, il dit que ça doit venir de moi. Super l'aide, merci vraiment..
 
Narasen s'était proposée l'autre jour. Je pense que je vais reconsidérer sa proposition avec plus d'intérêt. Ma chère cousine est déjà bien occupée à façonner ses recrues et plus les jours passent plus je me sens comme un étranger. Elle a ses problèmes et ses missions à gérer, moi je suis un boulet qu'on a mis entre ses pattes. Du coup rester à Tarif n'est plus vital. C'est autant une libération qu'une frustration. J'ai besoin.. on a besoin de prendre l'air avec Aithe. Besoin de se retrouver, de profiter un peu de ce calme avant la prochaine tempête. Car elle viendra tôt ou tard c'est certain. La seule et unique fois que je suis allé accompagner les sorcières à propos d'une enquête sur des loups, on est tombés sur des loups ouais... mais plus hauts que moi et bâtis comme des cyclopes. Ils ont une de ces forces ces gars là... Et devine d'où ils venaient ? Du sud bien sûr, de contrées inexplorées et interdites.
Dreighan ils appellent cet endroit. Et là bas aussi ça sent le merdier. L'un des hommes loups tentait de secourir un bébé humain, pourchassé par ses congénères qui voulaient le buter. L'homme loup, Karu qu'il s'appelle, nous a même parlé une fois qu'on l'a eût aidé d'un Dragon immense qui terrorise son peuple. Du coup y a du boulot pour les apprentis héros qui voudraient libérer un peuple opprimé du joug d'un méchant dragon. Qu'ils aillent donc se faire enculer. J'ai libéré des prisonniers de leurs chaines une fois ou deux, j'vais pas aller me faire rôtir la couenne pour des étrangers, sans déconner. Mais qui dit nouveau territoire dit aussi nouvelles richesses..
 
Et là ? Ça commence pas à sentir les emmerdes tu crois ? Entre les histoires de dragon, de territoires inexplorés, d'aventures.. J'ai le sang qui bouillonne, la curiosité qui me travaille. J'ai envie de tailler la route et d'explorer, cartographier ce territoire sauvage et dangereux. L'appel de la route se fait sentir et plus les jours passent plus il est fort. J'ai beau me dire que ça pue, que ça sent les emmerdes à plein nez j'y peux rien, j'suis comme une mouche qu'aurait trouvé une belle grosse bouse bien fraîche..
 
 
 
 
 
 
Nôd
« D'une façon ou d'une autre, le scorpion pique toujours. »
Etendue au sol, le corps alanguit et mou comme celui d'un mort, le souffle faible, elle ne pouvait quitter des yeux la fissure qui lézardait la poutre au dessus d'elle. Elle la traversait de part en part comme l'aurait fait une faille, peut-être creusée par des termites ou autres bestioles, ou était-ce les racines de Letusa qui dans leurs lentes ondulations faisaient bouger jusqu'aux maisons ? Etait-ce aussi Letusa qui faisait serpenter l'air autour d'elle ? Cet arbre était magnifique. Elle pouvait voir à travers ses ramifications toute l'histoire des sorcières, chaque branche, chaque brindille, chaque nœud... Tout ce qui composait l'arbre était une ode à l'héritage des filles de Cartian. 
Et des fils. Cartian avait aussi des fils. Un rire hystérique et rauque l'agita alors brusquement, sortant d'entre ses lèvres ourlées par l'amusement comme une accusation moqueuse.
« Les fils de Cartian ! Des sorcières mâles ! Ahahahah! » l'hilarité l'agita alors de plus en plus, elle gesticula sous les contractions incontrôlées de son corps, elle en avait mal à la mâchoire, le souffle court et le ventre douloureux. Ce n'est finalement que de longues minutes plus tard qu'elle se calma, les yeux humides et les joues rougies.
Elle soupira, soufflant par là-même les derniers signes de cette jubilation qui n'avait aucun sens. La sorcière gloussa, quel sens devait-il y avoir ? Ces volutes de fumée dansantes, aux odeurs de sable et aux couleurs de l'aurore avaient-elles un sens ? Un nouveau gloussement la secoua, faisant tomber de ses yeux les gouttes que ce rire y avait fait naître. Sa tête se fit lourde et roula sur le côté, du petit bol de cuivre une fumée blanchâtre s'échappait toujours, elle n'était pas prête de se relever. Cette unique seconde de lucidité fut balayée par les nouvelles formes que prenait la fumée. Etait-ce la mer ? Elle voyait des vagues, des vagues immenses qui dansaient emportées par le vent.
« Noooonnnn... »
Le vent ne faisait pas danser les vagues, il faisait danser les sables. Elle voyait le sable, elle pouvait le sentir... Valencia n'était pas loin ! Hm non... Trop de mer, il n'y a pas la mer à Valencia. Elle n'arrivait pas à comprendre ce que voulait lui dire la fumée en plus celle-ci disparaissait doucement, Sadie la voyait mourir, s'éteindre très lentement, ses mouvements formant de jolies arabesques : le dernier éclat avant la mort. Elle tendit une main vers elle, d'un mouvement gauche et pataud, mais elle ne réussi pas à l'attraper. Disparue, envolée, soufflée. La fumée était morte. Comme elle peut-être bientôt.
« Bientôt, bientôt... Bientôt, bientôt, bientôt... »
Elle déglutit, cligna des yeux plusieurs fois et se remis sur le dos dans un mouvement lent et désordonné. Elle tira la langue, elle avait soif, ne pouvait-il pas neiger ? La neige c'était le froid, elle n'aimait pas avoir froid, c'était froid comme l'eau des rivières, comme celle glaciale de Trent. D'un geste réflexe, inquiet, elle colla ses mains sur son visage, cachant à ses yeux ces visions qui venaient. Elle ne voulait pas voir, surtout pas, ça n'était pas elle qui voyait, elle elle volait ! Oui elle volait, dans les airs, juste au dessus de la terre, mais aussi sur les toits et dans les trous, et sur les quais et dans les ruelles, et sur les remparts et dans les caves. Elle volait dans le noir et volait le noir.
Elle rit aux éclats. Encore et encore. Mais quelles stupidités ! On ne pouvait pas voler le noir, c'était le noir qui vous volait ! Qui suçait votre esprit jusqu'à la moelle et s'emberlificotait si profondément autour de votre âme que rien ne pouvait jamais le détacher à moins de partir avec lui !
La sorcière se passa une main sur le visage avant de la porter haut devant elle pour la scruter. Elle n'avait que la peau sur les os et ceux-ci, sous la pâle et infime protection de son épiderme, bougeaient, se mouvaient comme autant de serpents ondoyants et cachés. Toute la tension dans son bras retomba et celui-ci vint s'écraser dans un bruit sourd non loin de sa tête. Peut-être qu'ainsi ses os se briseraient. Devait-elle faire ainsi avec tout le reste ? Elle papillonna des yeux à plusieurs reprises. Elle tira la langue, elle avait soif, ne pouvait-il pas neiger ? La neige c'était le froid, elle n'aimait pas avoir froid, c'était froid comme l'eau des rivières, comme celle glaciale de Trent.
Dans un sanglot ses mains vinrent de nouveau cacher son visage. Elle ne voulait pas voir.
Nôd
« Il coule dans le sang de ses veines, la violence de ses pairs, sa rudesse, sa volonté féroce, une certaine cruauté même dont elle n’est pas si fière... Mais dont elle sait se servir, si elle se sent menacée.
Perdue, seule, dans un océan obscur, j’entends chaque gouttelette s'écraser au sol avec l’acuité d’un aveugle. Tout est noir, ce noir d’une nuit sans lune, et je ne sais pas quel jour ni quelle heure il peut être.
Les blessures infligées ne sont qu’un souvenir à peine piquant, l’énergie volubile de la bête a tout réparé ou presque, au prix d’un peu plus de mon âme mais quelle importance ? La délivrance arrive bientôt, à pas de loup pour eux, de géant pour moi. Est-ce enfin la dernière fois ? La dernière volte dans un manège sans contours, aux rênes d’une monture qui s’est emballée ? 
J’ai joué la carte de l’inconstance, face à celle irrémédiable de Chandrelle, qui gagnera ? Pas elle car elle a déjà perdu ce souffle qui la faisait vibrer ; désormais éternelle prisonnière entre les mondes, aucun retour en arrière possible pour elle qui restera à jamais suspendue entre les sphères. Et moi ?
Une autre goutte tombe et s’éclate au sol dans un fracas insignifiant. Et moi ? L’Amenti est à moi, c’est inscrit dans la pierre, les Lettres qui la nourrissent sont mon héritage et rien d’autre ne pourrait lui apporter l’énergie nécessaire. Rien ni personne. Mais d’où sort-elle ? Cette porteuse de feu, ignare de son sort et inconnue jusqu’alors. C’est la seconde anomalie que je rencontre dans cette boucle. D’où viennent-elles ces deux erreurs ? L’on dirait presque qu’une troisième main interfère dans ce chemin entre elle et moi.
Le noir vrombit légèrement autour de moi. Il a tout autant faim que moi et je sens ses dents qui me grignotent pas à pas. Cet esprit m’a aidé. Il n’avait rien à voir avec ce que j'espérais, impossible d’en tirer le moindre mot, mais il a fait son office et je les hais de me l’avoir retiré. Ces âmes qui étaient mes compagnons sont devenues mes bourreaux et rien ne saurait calmer ma colère pour eux. Dans un corps ou un autre, chaque vie après l’autre, elles seront mes proies jusqu’à ce que plus une seule ne revienne et rien, rien, ne me fera mourir avant que chacune de ces âmes ne soit éteinte et totalement perdue, incapable de renaître.
Car telle est ma voie, celle qui m'a été donnée : faire payer aux fauteurs leur initiale erreur. Il l’ont oubliée, ils l’ont perdue dans les nombreux détours du temps, moi jamais. Je laverai au feu cette tâche qu’ils ont laissé sur le monde, ce naevus malade aux racines profondes, et je ne laisserai rien d’autre que des chairs purifiées : peu importe les blessures et l'impiété.
 
Ikhlas
L'arrivée de la nuit, accompagnée d'un léger souffle d'air, avait quelque peu fait chuter les températures caniculaires de la journée. De sa position sous les solives, le valencien pouvait entrevoir entre chaque frissons des rideaux à ses fenêtres ouvertes, ce ciel estival à la clarté sans nuages. Les silhouettes aiguisées des toitures heideloises, avec leurs tuiles sombres et leurs pignons comme des dards, se découpaient dans la nuit légère, épines dorsales de quelque dragon endormi.La cité silencieuse sommeillait, inconsciente et tranquille, écrasée par la chaleur du jour et goûtant sans doute la bénédiction de l'agréable brise nocturne.
Il avait rapidement compris que la pulsation sourde qui tapait douloureusement contre sa tempe, et l'empêchait de dormir, n'était rien d'autre que le jappement du tambour de son cœur. Les migraines étaient devenues plus régulières depuis quelque temps, sinistres compagnes de sa nervosité. Dans le silence de sa chambrée, le valencien fixait par delà la fenêtre un ciel que ses yeux d'acier semblaient vouloir déchirer. L'insomnie précédait toujours le moment de la confrontation. Une poignée d'heures troubles pendant lesquelles la chaleur rassurante de l'adrénaline envahissait peu à peu son organisme et huilait sa mécanique, fluide vitale. Ineffable.
La flamme d'une unique bougie mourante dansa dans un souffle de vent plus franc, attirant son œil sur une brève luisance métallique.
Elle était là. Ancienne et oubliée avec sa crosse recouverte d'un plaquage en argent, elle trônait sur le bureau comme une vieille bête à l'affût attendant de pouvoir mordre. Le temps avait depuis longtemps déjà fait tomber en poussière les ornements de bois de sa jeunesse. Et si lentement et sûrement, l'âge avait dispersé en quelques endroits de sa surface de petites fleurs d'oxydation, cette vieille carne solide et persévérante conservait encore son appétit de sang.
“Ne laisses pas les munitions se perdre inutilement. Trop précieuses, trop rares, trop couteuses. Utilisations. Récupération.” Scandait durement la voix du vieux maître.
Du bout des doigts, il caressa la ligne luisante d'un carreaux crevassé de runes antiques. Il n'aurait que trois essais si le piège ne devait pas fonctionner. C'était aussi peu que beaucoup et le valencien n'était certainement pas assez sot pour mésestimer la puissance de celle qui leur ferait face.
Il se tourna légèrement quand, dans son dos, frémit le son d'un soupir d'inconfort. Il contempla un instant Sadie lutter bravement dans les ombres de son sommeil, ses sourcils bruns froncés au dessus de ses paupières closes. Toute épuisée qu'elle était, sa fièvre ne lui permettait qu'un sommeil léger et instable. Ikhlas se redressa et, d'un mouvement lent, s'assit au bord du lit pour poser sa main brûlante sur un front pâle où s'accrochait quelques gouttes d'une sueur glacée. Sous ses doigts il sentit, vibrante et impatiente, la force de son énergie, vaste réservoir de puissance accumulée.
Et tandis qu'il se mettait au travail, dans le désir de tenir sa promesse auprès d'elle, une bulle vivace d'âpre fureur éclata quelque part dans son cœur. Il y avait trop longtemps qu'il mâchait l'envie vorace de trouver un responsable vers qui diriger son ardente colère.
Nôd
« La « Sadvhi », au-delà d'un destin, est aussi une idée,
un nom pour désigner celle dont l'existence est nue, soumise à tout, soumise à pire. »
Un pilon fait d’argent. Des fruits frais de pouvoir magique pour l’enchanter. Un peu de poudre de pierre noire ; le tout réuni, mélangé, associé et transcendé grâce à la flamme pourpre. Elle n’avait plus préparé de rituel de scellement depuis longtemps mais les gestes restaient frais dans sa tête. Sadie avait peine à croire que ce moment allait enfin arriver. Ca n’était rien, un exercice assez simple que l’on apprenait aux jeunes sorcières en apprentissage : sceller un esprit noir pour le tenir à sa merci et la manipuler à sa guise.
Sceller le Re’sh.
Un frisson vivace lui remonta le long de l’échine et la fit inspirer au travers de ses dents serrées. Cette simple idée déclenchait chez elle une avidité toute particulière : l’envie que le temps file mille fois plus vite et que l’instant arrive enfin. Elle n’allait même pas elle-même mener le rituel, elle ne pouvait ni ne voulait se retrouver face au Re’sh, mais la satisfaction restait toute entière tant seul le résultat lui importait.
Falkynn et le mage devaient être sur la route. Elle avait encore quelques heures devant elle pour tout préparer. Un piège très simple, tellement simple qu’elle aurait pu douter de leur réussite mais ça ne l’avait pas effleurée. Ces quelques derniers jours passés à Olvia lui avaient rappelé à quel point elle détestait être sur la touche, devoir laisser les autres faire et les troubles entre elle et le Valencien n’avaient que renforcé ce sentiment : on n’était jamais mieux servi que par soi-même et tant pis pour les autres.
La sorcière savait bien l’égoïsme franc qui émanait d’elle, de ses propos et attitudes, mais elle n’avait pas d’autre mode de fonctionnement. Prendre en compte les autres c’était également prendre le risque de s’appesantir une seconde de trop et ils étaient maintenant trop près du but pour qu’elle ne pense qu’une seule seconde à se relâcher. Elle se faisait l’effet d’un ressort sur le point de craquer, tendu à souhait dans l’attente de l’opportunité : elle était toute entière tournée vers son but. Il y a de ces moments où la simple idée de se laisser distraire par des états d’âme nous semble révulsant au regard des enjeux.
Sadie en était là ; et elle ne pouvait qu’espérer que tous comprendraient. Elle eut un instant de flottement dans ses gestes bien orchestrés, un pincement au cœur qui la fit suspendre le bon cours de ses préparations. Et après ? Elle n’avait plus aucun doute sur leur succès, il semblait qu’au-dessus d’elle tout s’agençait dans un ordonnancement providentiel, mais l’après lui laissait un goût un peu amer sur le fond de la langue. Après ? Qu’est-ce qu’il y aurait après ? Un florilège de possibilités lui passait à l’arrière des yeux, lui laissait entrevoir des choses qu’elle n’avait même jamais osé espérer jusqu’ici. Mais à être trop capable de tout, n’était-on jamais capable de rien ? Elle pouvait tout faire si cela était nécessaire, abandonner tout et tout le monde si cela devait lui permettre de remettre les choses dans leur axe car la finalité était plus importante qu’eux tous. Mais à quel prix ? Allait-elle finir comme Siari ? Détestée et prisonnière d’un mensonge, une ombre au service d’un dessein si grand que personne ne le comprenait vraiment.
Son cœur se mit alors à battre comme un forcené et lui comprima la poitrine, tant et si bien qu’il lui semblât avoir pris un coup de poing dans le ventre. Elle ne voulait pas. Sadie ne se sentait pas capable, et c’était nouveau pour elle, de sacrifier tout ce qu’avait sacrifié sa mère.
Tu es capable de tout
Le pire et le meilleur
Les décisions à prendre
Faire ce qui doit être fait
Elle réalisa alors que c’était ainsi qu’Eleazar avait justifié son choix, c’était pour ça qu’elle était devenue Sadvhi : pour faire ce que d’autres –au façonnage incertain- n’auraient pas pu mener à bien. Sadie déglutit, la gorge plus nouée qu’un amas de ronces, et reprit sa lente mais minutieuse préparation. 
Qu’allait-elle encore devoir faire ou subir au nom du titre qu’elle portait ?
 
Nôd
« Epargne-toi du moins le tourment de la haine ; A défaut du pardon, laisse venir l’oubli. »
Le soleil se couchait doucement sur le désert, embrasant l’horizon et le nappant d’un or mouvant, presque liquide. Devant ses yeux c’était le feu de cette journée particulièrement chaude qui s’éteignait tandis que derrière elle, et jusqu’à la périphérie de sa vue, s’installait la noirceur et la froidure de la nuit. Le spectacle, toujours aussi époustouflant de contraste et de majesté, lui semblait se répercuter jusque dans les tréfonds de ses pensées.
Tandis que son corps restait parfaitement immobile, comme prisonnier d’une cage invisible,  son esprit était en proie à une agitation qu’elle n’avait que peu connue jusque-là. Peut-être était-ce même la première fois qu’elle doutait à ce point. D’elle, de ce qu’elle savait, de ce qu’elle croyait savoir. Son esprit avait toujours été son allié, son refuge, son point de mire : l’unique élément qui ne lui avait jamais fait défaut. Sa langue passa sur ses lèvres, craquelées, elle avait soif mais était bien incapable de bouger. Sans qu’aucun coup ne lui ait été porté il lui semblait qu’on lui avait marché dessus, comme piétinée sans merci.
Elle n’avait d’abord pu se résoudre à accepter les paroles de Naïs mais ça n’avait aucun sens, la confiance viscérale qu’elle lui portait la mettait au pied du mur, jamais elle n’aurait pu penser qu’elle lui mentirait. Alors elle était restée là, incapable d’esquisser le moindre mouvement, à fouiller tous ces souvenirs qu’elle avait laissé de côté, à essayer de voir ce qu’elle avait enfoui… Non. Ce qu’elle avait déformé.
Entrer en méditation avait été particulièrement difficile, ça ne lui était plus arrivé depuis longtemps, mais elle savait que c’était le chemin le plus court et le plus sûr vers cette vérité qu’elle cherchait. L’idée fugace que son subconscient se protégeait l’effleura mais elle refusa d’y accorder la moindre importance, se voiler la face n’avait jamais été dans ses habitudes. La journée avait passé sans même qu’elle ne la perçoive autour d’elle, le monde aurait pu s’effondrer qu’elle ne serait probablement pas sortie de sa transe. Il fallait qu’elle trouve, qu’elle voit.
Sans une once de plaisir elle était retournée à Calpheon, dans cette maison froide et humide qu’elle avait laissée, ces ruelles étroites et sombres, les Taudis. Les odeurs lui étaient revenues, les bruits, les silences, les cris, la colère. L’angoisse aussi, cette angoisse qu’elle avait oubliée, cette angoisse de chaque jour. Elle avait revu les livres, les heures d’études incroyablement longues, les exercices sans fin, les escapades sur les toits, la faim et les gangs, le désespoir dehors et la violence dedans. Elle avait senti aussi ces auras oubliées, celle suffocante de Siari, unique dans son outrance, et celle réconfortante et protectrice de Naïs. C’était de cette présence qu’elle s’était toujours souvenue, c’était tout ce qu’elle avait gardé d’elle en mémoire.
Puis Trent c’était imposé. Les arbres immenses, l’odeur de résine, les silhouettes grotesques des ogres et des tréants, le vent dans les branches. Des heures à courir et sauter partout, encore et encore, à la suivre, à tenter de la suivre. Mais suivre qui ? Des heures à s’entraîner dans l’eau glaciale, à boire la tasse et à s’agenouiller sous ses attaques. Mais les attaques de qui ?
Sa gorge se serra, son cœur se mit à battre plus vite. Jusque dans sa stase méditative elle put sentir son corps se tendre sous l’appréhension. Elle n’avait jamais porté attention à ces flous, à ces incohérences dans ses souvenirs, tout cela faisait partie de ce qu’elle ne voulait plus voir de toute façon. Mais là où il lui avait paru normal, toutes ces années, de voir le visage de Siari s’imposer, elle voyait désormais se dessiner des traits auxquels elle n’arrivait pas à croire. Son cœur rata un battement, puis deux et son esprit s’expulsa finalement de cette transe douloureuse. Ses yeux se rouvrirent sur un univers tout aussi sombre que celui qu’elle venait de quitter. Les odeurs de pin avaient laissé place à celle, envahissante et doucereuse, de la chaleur qui laisse place au froid. Elle déglutit, porta une main à sa bouche et réprima un hoquet nerveux, puis un second. Puis tout son corps se renversa vers l’avant et elle vomit une bile épaisse et acide qui vint se répandre entre ses pieds.
Elle resta ainsi de longues secondes, peut-être des minutes, ou même des heures, penchée en avant à regarder les tâches sombres sur le sable. Il y en avait sur ses bottes. Et tandis qu’elle réalisait, qu’elle comprenait et que tous les souvenirs remontaient, que son corps se courbait et tressautait sous la détresse, tandis qu’elle prenait conscience du sable sur lequel elle avait été bâtie, une pensée unique l’habitait. Elle ne voulait pas de cette vérité.
Nôd
« Celui qui s'est préparé tôt pour la nuit n'est pas surpris par les ténèbres. »
Les lueurs vacillantes des lampes à huile donnaient à ce recoin du bazar des allures de coupe-gorge. Le vent chargé de sable faisait claquer les tentures et malmenait les diverses flammèches comme autant de feuilles prises dans une tempête. C’était lugubre. Autour d’elle des bruissements, tintements, grognements et autres craquements dispersaient ses sens, l’empêchaient de se concentrer, elle en avait bien besoin pourtant.
La sorcière était abasourdie, littéralement sur le cul, et en même temps elle se sentait tout sauf prise de court. Tout ce qu’elle avait pu voir et entendre ce soir avait des relents de choses déjà vécues, voire éculées tant elle n’était pas surprise de voir les schémas de Siari réapparaitre de nouveau. La vieille avait décidément eu un problème avec les Elfes. Ou bien était-ce les Elfes qui avaient eu un problème avec elle ?
Elle rumina sur cette réflexion pendant un long moment. C’était similaire, c’était la même chose, et en même temps son exécution était très différente. Les magies à l’œuvre étaient différentes, toujours était-il que l’imitateur avait forcément trouvé le  schéma quelque part. Siari le lui aurait donné ? Ou bien est-ce que ça venait de cette femme qu’ils n’avaient jamais pu attraper ? Peut-être était-ce la mère de Llianne ? Et qu’est-ce qu’elle était partie faire dans le désert celle-là ? Derrière quoi courait-elle ? A défaut de réponse, chaque question ne lui apportait qu’un peu plus de hargne et la boule de grogne coincée dans son gosier ne faisait que grossir.
Elle aurait voulu hurler. Sa tête se balança vers l’arrière, la peau de sa gorge étirée au maximum, les yeux rivés au firmament. Mais hurler c’était aussi admettre le dépit que toute cette situation lui inspirait. Elle n’était pas la seule. Elles étaient deux. Son sang frappait à ses tempes comme un tambourin. Au moins deux. Potentiellement il y en avait donc d’autres ailleurs. Elle ferma les yeux, soupira. Et forcément c’était maintenant que les Vedirs sortaient de leur trou.
De nouveau elle regarda devant elle, cherchant dans l’obscurité ambiante un quelconque signe, une indication. Mais elle ne trouva que l’absence pour réponse, ce qui lui arracha un ricanement moqueur. Que chercher d’autre, sinon l’absence, sur le territoire d’Aal ? Elle n’était pas surprise. Rien de tout ceci n’était surprenant. Elle reprit sa marche nocturne, son pied venant percuter un obscur objet au sol dans un mouvement rageur. Par contre c’était franchement chiant.
Nôd
« Au moment où nous concevons le concevable, il commence à résonner en nous et devient inconcevable. »
Elle avait jaillit de son cauchemar comme un noyé reprend conscience, en happant l'air désespérément, la gorge encrassée et douloureuse, le souffle perdu et la mine hagarde. Elle avait pu deviner ses yeux exorbités, ses joues creuses et ses veines saillantes. Pas un cauchemar non, une bien triste réalité. Réalité qu'elle avait perçu comme si ça avait été la sienne, elle s'était sentie saisie par ce renoncement qui n'était pas le sien, cette souffrance qui n'était pas la sienne et que pourtant elle avait partagé cette nuit pour quelques heures.
La sorcière avait voulu partir sur le champ, mais pour aller où ? Et pour faire quoi ? Elle n'avait pas les arguments pour convaincre La Gardienne ni même de solution viable pour sauver Llianne, ou pas toute seule. Le fiel qu'elle avait ravalé avait alors eut un goût terrible de faiblesse, de paralysie même.
A sa hauteur que pouvait-elle faire ?
Le temps de quelques secondes elle avait fermé les yeux, pour se reprendre, bien mal lui en avait pris car l'image de la biche au sol, battue et renonçante, lui avait donné la nausée et l'avait frappée aussi sévèrement que l'aurait fait la main de La Gardienne.
A elle seule que pouvait-elle faire ?
Elle partageait le même lien avec Llianne qu'avec Galathea, mais le peu de temps qu'elles avaient passé ensemble, elle et l'Elfe, les avaient amenées à communiquer, communier même, autrement, par une autre voie. Depuis le temps, Sadie avait presque oublié qu'elle pouvait voler.
Elle était la seule à pouvoir prendre suffisamment de hauteur pour approcher et toucher Llianne tout en passant outre la domination de La Gardienne. Cette pensée l'avait heurtée avec violence et elle avait fait surface une seconde fois, son souffle se coupant pendant de longues secondes jusqu'à ce que son corps soit en détresse. Elle avait réalisé l'ampleur de sa faute et de sa négligence dans une bouffée d'air douloureuse et stridente.
Pourquoi n'y avait-elle pas pensé avant ? Si Llianne pouvait s'enfuir à grandes enjambées dans les bois elle pouvait la suivre, la retrouver et la guider en quelques battements d'ailes. Les heures qui suivirent cette révélation ne furent qu'une succession de secondes étirées à leur maximum. Elle avait passé la nuit à penser, ressasser, envisager et présager pour finalement quitter la Cave et ses habitants dès sa tâche terminée : que de temps envolé pour elle et de chagrin inutile pour l'Elfe.

Nôd
« Ce qu'elle aurait aimé, dans cette solitude qui en augurait une autre, c'est d'entendre la mer. Entendre la mer sans la voir et lui accorder le pouvoir de porter en elle le souffle de tous ceux qu'elle aimait sans le leur dire jamais.. »
L’eau venait doucement lui caresser les pieds à intervalles réguliers, dans cette mollesse caractéristique des mers d’huile au petit matin. Autour d’elle tout était déformé par un brouillard laiteux, la lumière blafarde lui donnait l’impression d’être hors du monde. Les bruits du port, étouffés, parvenaient à ses oreilles comme autant d’échos d’un univers bien différent du sien.
Elle replia ses orteils et les enfonça dans le sable, allant chercher la fraîcheur sous-marine. Elle était bien à cet endroit, seule, comme suspendue quelque part entre ici et là-bas. Quelque part au loin s’agitaient de vagues lueurs qui auraient tout aussi bien pu être des lanternes que des feux follets. Peut-être était-ce les esprits de la nuit qui s’évanouissaient doucement pour laisser placer à la lumière solaire ? Machinalement son regard se portât vers l’horizon voilé, perdu dans les limbes blancs de ce petit matin. Que pouvait-on trouver au-delà ?
La sorcière fit un pas en avant, suivi d’un second, l’eau l’accueillit de quelques clapotis et épousa froidement ses mollets. Au-delà se trouvait une kyrielle d’îles, des pirates et des baleines. Mais encore au-delà ? Au-delà de ce que l’on ne voyait pas ? Quelle trame reliait tout ceci et faisait d’un monde un canevas où rien n’était jamais détaché du reste ? Il lui semblait, ici, être seule au monde et pourtant assourdie de ce bruit diffus qui résonnait entre chaque chose.
Elle inspira et fit encore un pas, ses cuisses accueillant la froidure de l’eau par un léger tressaillement. Ce bruit ne venait pas du dehors, il venait du dedans. Elle l’avait entendu toute sa vie sans jamais s’apercevoir de sa présence, il avait fallu que quelqu’un d’autre mette le doigt dessus pour qu’enfin elle le ressente vibrer, qu’enfin elle s’éveille à cette longue plainte qui l’habitait. Ses mains se mirent à jouer distraitement à la surface de l’onde grise et opaque. Elle trouvât là une analogie parfaite à la façon dont elle comprenait la situation. Deux êtres séparés d’une barrière si insaisissable qu’ils ne pouvaient jamais communiquer que par des illusions grotesques, à l’image de ses pieds déformés qu’elle apercevait avec peine au fond de l’eau.
D’un mouvement leste la Sadvhi s’abandonna à l’eau, s’y glissant avec délectation et souplesse, elle ondula sur quelques mètres avant de refaire surface, portant son visage vers le ciel tandis que son corps, étendu sur le dos, s’en remettait aux flots placides. La solitude avait parfois cette capacité inouïe de la mener à une sérénité sans commune mesure. Elle ne doutait cependant pas que l’émeraude et l’amphibole avaient aussi joué leurs rôles. L’air frais emplit ses poumons comme une vague. Mais cet isolement paraissait bien doux comparé à d’autres, comparé à celui qui promettait d’arriver.
Elle entendait le grouillis du sable en-dessous d’elle, le grincement des chaînes au large, le clapotis contre les coques et les premiers appels venant du port. Tout ceci résonnait en elle, atténué et rendu sourd par l'eau qui la portait comme si elle n’était rien. Elle n’était rien, personne, inconnue parmi les inconnus. Elle était bien. Et elle était tout. Pour certains, elle le savait, de pas grand-chose à presqu’un univers entier, petit rouage devenu maillon ; chaînon d’un ensemble plus grand et bien vaste. Tous, avaient-ils seulement conscience de l’ampleur ?
Une vaguelette la fit onduler, de l’eau passa sur son visage et lui fit fermer les yeux. Elle-même ne savait pas où elle allait. L’eau la portait, le flux la portait… Et elle se laissait faire. Elle avait cherché à combattre mais pourquoi faire ? Il était clair que ce qui devait advenir ne pouvait être contré et qui étaient-ils pour se battre contre des créatures pareilles ?
Sadie rouvrit doucement les yeux. Attendre et réagir plutôt qu’agir et subir. Elle s’était débattue seule, longtemps, avec pour unique résultat de s’enfoncer chaque fois un peu plus, creuser chaque fois un peu plus son terrier, jusqu’à en étouffer. Ils l’avaient tous sortie de là. Et à l’air libre, ici, elle se sentait bien.