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[Ouvert à tous en écriture] Pensées et agissements de vos personnages

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Nôd

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« Maintenant, ô mon Dieu, que j'ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre
Elle dort pour jamais.
 »

C’était comme appelée qu’elle avait quitté les hauteurs de Duvencrune, pressée de se rendre dans un endroit qu’elle ne connaissait pas mais qui, derrière ses yeux, brillait comme ces bûchers en haut des montagnes, quelque part en Serendia. Elle en rêvait la nuit, voyait dans ces songes ce creux dans la roche bien caché derrière un rideau d’eau, sombre et humide, où gouttait du bas vers le haut le sang noir de Luthice.

Elle n’avait jamais eu de visions, jamais, autant son intuition était très affûtée autant les arcanes de la prédiction lui étaient toujours restées étrangères. Interdites même. Tout ses essais en la matière s’étaient toujours soldés par des échecs, son troisième œil restant inéluctablement pris dans un épais brouillard noir. L’expérience lui disait que ce brouillard était induit, elle avait toujours pensé que cela venait des tatouages de Siari mais elle n’en était plus si sûre. Les derniers mois avaient été étranges : le retours de ces souvenirs qui auraient dû disparaître avec l’esprit, ces rêves sibyllins, la lecture du Tome et cette faux invoquée couverte d’écailles… Plus que jamais elle se sentait marionnette ; prisonnière d’un écheveau dont les fils l’enserrait et l’étouffait de plus en plus à mesure qu’elle se débattait.

Le rythme nerveux qu’imposait Baltaro sous elle s’arrêta sèchement, la sortant de ses pensées aux allures labyrinthiques et la forçant à s’accrocher au pommeau pour ne pas finir à plat sur l’encolure de sa monture. L’eau coulait en contrebas, quelques vieilles planches posées là faisaient office de pont sommaire pour rejoindre l’autre rive, quelques mètres au-dessus du vide, et de sa position elle devinait sans mal les reliefs de la grotte de Marie. L’ironie la fit à peine sourire… Mourir dans un endroit pareil. Peut-être était-ce pour ça qu’elle avait senti ce besoin urgent de venir jusqu’ici : rien qu’à imaginer une Luthice relevée elle en avait des frissons.

Elle laissa là l’étalon, à paître et déharnaché, elle était à peu près certaine que personne ne viendrait le chercher par ici. La sorcière y laissa aussi toutes ses affaires, ça n’était pas le genre d’endroit où elle avait envie de s’alourdir. Les souvenirs de sa dernière traque dans ce coin remontèrent, c’était une autre vie lui semblait-il, quand elle foulait encore les pavés de Calpheon, vivait la nuit où dans des recoins sombres pour épier et prêter l’oreille. Cela lui faisait l’effet d’une autre Sadie, une autre personne, dans un autre espace-temps. Un petit sourire, un petit rire soufflé : l’ironie de la chose lui mit, étrangement, un peu de baume au cœur.

La brune voulu s’engager sur la rive d’en face pour s’enfoncer entre les hautes herbes et les buissons de cette région mais quelque chose la retint, elle ne se posait plus vraiment de question sur qui ou quoi. Elle bifurqua, se mettant à serpenter prudemment sur la terre boueuse le long de l’eau, d’anciennes glissades lui revinrent en tête, un Chevalier de Delphe, un Prêtre de Calpheon : à l’époque elle s’était demandée si elle ne devait pas les pousser et les laisser se noyer là. Elle ne l’avait pas fait, ils étaient comme elle, ils cherchaient Elendryn. Ce nom résonna en elle comme une relique : une vieille chose perdue, sacrée certes mais envolée -perdue ou volée- sans espoir de la revoir, d’une certaine façon elle lui manquait plus que Mellisore. Tout autant qu’elle Elendryn n’avait jamais eu sa place entre les hauts murs de Calpheon, elle espérait que la valkyrie avait fini par partir, quitter la cité et le Clergé avec.

Toute à ses pensées elle avait continué à avancer, le pas rendu plus lourd par la glaise et le bout des pieds humide. C’est le chant percutant de l’eau contre la pierre qui lui fit relever les yeux : l’entrée était bien là, comme dans ses rêves, cachée derrière le rideau d’une cascade. Sadie n’était jamais venue ici, elle n’avait jamais vu cet endroit mais cette fois encore elle ne se posa pas de question car Luthice était là, dans cette grotte de l’autre côté de la berge, toute seule. Son corps s’arrêta de bouger tandis que cette réflexion se formait dans sa tête : qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire qu’elle soit toute seule ? Elle était là pour s’assurer qu’elle était morte et, se déchaussant et retirant tout ce qui pourrait l’empêcher de nager, elle comptait bien aller vérifier et s’en réjouir.

La température de l’eau la glaça jusqu’aux os. Quelle idée d’aller crever là-bas. Il lui fallut quelques longues minutes pour traverser le bras d’eau douce et rejoindre enfin le monticule rocheux où l’eau frappait la pierre, c’est transie de froid, probablement bleue jusqu’aux dents, qu’elle s’y hissa. La sorcière patienta quelques minutes à l’extérieur, laissant le soleil du Géant la réchauffer un peu. C’était calme tout autour, rien ne perturbait jamais cet endroit : entre toutes les ignominies on pouvait au moins reconnaître ça à l’Hexe, elle rendait les lieux paisibles. Sadie prit une longue inspiration, puis une autre et encore une autre, elle n’était pas certaine de ce qu’elle allait trouver là-dedans car à part quelques songes envoyés par Dieu-sait-qui elle n’avait aucune idée réelle de ce qui était arrivé à la maléficienne. Son for intérieur était intimement persuadé, lui, son esprit cartésien continuait à lutter contre l’évidence cependant et c’est avec une certaine appréhension qu’elle pénétra dans le cœur de la roche.

Il lui fallut quelques instants pour s’habituer à la pénombre et au bruit constant qui lui fracassait les oreilles mais elle ne pu manquer cette masse sombre, ce relief étrange laissé au sol : le corps désarticulé était bien là, resté à pourrir à même la pierre. Ses orbites étaient vides, les chairs grignotées autour de ses blessures, la peau grise sur une carcasse décharnée… Mais aucune odeur n’accompagnait plus le macabre spectacle : la maléficienne devait être là depuis des mois. Bien morte mais pas encore enterrée, la sorcière se mordit la langue, ça ne lui apportait aucune consolation, tout ceci avait un sale relent d’injustice qui lui restait en travers de la gorge. Luthice était son affaire, elles auraient dû s’affronter et la meilleure des deux aurait laissé l’autre morte et enterrée.

Mais non. Ça aussi on le lui avait volé. Du bout de la chaussure elle poussa un reste de main émacié, cette scène lui faisait de la peine, elle qui aurait dû être en colère, ronger son frein en attendant de pouvoir s’en prendre à Cleliope… Non, elle restait là, le regard effaré devant les souvenirs de la violence qui avait dû avoir lieu ici. Était-ce aussi ce qui l’attendait ? Si jamais elle croisait le chemin de la damnée ? Pas de risque pour l’instant, elle était bien à l’abri sous les rues de Tarif, mais quand même le sort de Luthice lui renvoyait un écho glacé : aucun d’entre eux ne faisait le poids face à tout ça. Même réunis, même avec une armée. Et puis quelle armée ? Ils n’étaient plus qu’une poignée, les autres morts ou déserteurs.

Elle resta ainsi debout un long moment à contempler la sinistre fin de celle qui avait crû être l’héritage Nezepha et qui toute sa vie avait cherché un dû qui n’avait jamais été le sien. La pensée fugace que quelqu’un lui avait fourré ça dans le crâne très tôt et pendant très longtemps la mis mal à l’aise. Cela voulait dire qu’en plus de Luthice et Cleliope encore quelqu’un d’autre œuvrait en arrière plan. Mais pour quoi ? Ou pour qui ? Sadie n’était même pas sûre d’avoir seulement l’esquisse d’une réponse un jour. La sorcière s’accroupit et de quelques gestes précis, sans dégoût ni nervosité, remis le morceaux de cadavre dans leur bon axe, les uns avec les autres. Il n’y avait que de la roche ici, elle ne pouvait pas l’enterrer, elle n’avait rien pour l’immoler non plus et ramener ses affaires jusqu’ici était exclu. Les vestiges d’un ancien feu étaient encore là mais si la maléficienne avait de quelconques affaires il semblait que Cleliope avait tout emporté avec elle. Alors c’est avec précaution, voire même une certaine dévotion, qu’elle rassembla ce qu’il restait encore de Luthice, l’emmaillota dans les tissus qui la couvrait toujours et prit soin de recouvrir ses cheveux noirs du châle de soie qui avait glissé non loin. Quelque part elle devinait que la jeune femme, dont les traits étaient résolument valenciens, avait été pieuse et fidèle servante d’Aal… Autrefois, dans une autre vie.

Sadie pris sur elle pour traîner le corps jusqu’à l’extérieur de la grotte, se débattant contre le poids lourd et mort. Exploser un rocher lui était d’une simplicité enfantine mais dès qu’il s’agissait de porter plus de quinze kilos elle n’était plus si fière, cela la fit presque rire. Finalement, et après plusieurs dizaine de minutes d’effort, la masse de tissus inanimée plongea comme un pierre dans l’eau glacée et ce fut à peine si elle eut le temps de la voir couler. La sorcière repensa alors au pèlerinage, aux tempêtes de sable et aux sanctuaires en ruines mais qui apparaissaient comme des oasis au milieu du vide accablant du désert. Les sables du Grand Erg ne seraient pas la dernière demeure de Luthice, elle croupirait ici au fond de l’eau dans un froid et un silence de mort.

Seigneur si mes péchés irritent ta fureur, contrit morne et dolent, j'espère en ta clémence.
Si mon deuil ne suffit à purger mon offense, que ta grâce y supplée et serve à mon erreur.

Mes esprits éperdus frissonnent de terreur et ne voient le salut que par la pénitence.
Mon cœur, comme mes yeux s'ouvrent à la repentance, et j’ai mon être en horreur.

Je pleure le présent, le passé je regrette ; Je crains à l'avenir la faute que j'ai faite ;

Dans mes rebellions je lis ton jugement, Seigneur dont la bonté nos injures surpasse.
Comme de parent à enfant uses-en doucement car si j'avais moins failli, moindre serait ta grâce.

[Mathurin Régnie]
 

Nyel

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Révélation

 

Drieghan

Peu de voyages sont aussi dépaysants que celui qui me mena jusqu’à Drieghan. L’on m’en avait parlé avec justesse comme la terre des dragons, et ses montagnes sont chaque jour survolées par un membre de cette espèce, un immense reptile dont les écailles rouges reflètent la lumière.  Si l’on doit parler aussi de Drieghan, c’est pour évoquer ses pics escarpés, et ses chemins tortueux, avec, à son sommet, le nid d’aigle qu’est Duvencrune.

La cité en elle-même est agglomérat de terrasses, de toits plats et d’échelles, avec ses tapis de couleur et ses yacks coiffés de rubans. Malgré le froid, l’agitation y règne, que cela soit les badauds qui vont au marché, les étrangers à la taverne ou les femmes en route pour les sources chaudes. Ces dernières coulent dans des bassins situés en périphérie, au bord à pic d’un canyon, et constituent une étrangeté précieuse pour ces habitants. L’autre trésor des lieux est le maïs qui est cultivé dans les fermes alentours, et dont ils font le pain et la bouillie, l’accompagnant des fromages et viandes locales. Qu’on ne s’y trompe pas, les étés sont certainement bien chauds en ce lieu, mais les hivers mordent avec appétit les chairs.

Encore un trésor, les ruines et vestiges impressionnants, taillés dans la roche et décorés de bandelettes. Les pèlerins s’y pressent et y honorent leurs victorieux ancêtres. Les sanctuaires y sont de fait des lieux secrets, protégés, et les étrangers, s’ils n’y sont pas foncièrement interdits, n’y sont guère la bienvenue. De nos premiers contacts avec le clergé local, j’y ai retenu que beaucoup agissaient en « touristes » dégradants. M’en convainc les propos de ces mêmes étrangers que j’ai côtoyés, ou plutôt d’une étrangère en particulier, que je n’ai pas voulu côtoyer. Les gens d’ici sont bien plus difficilement abordables qu’à Heidel, mais l’aide que nous leur apportons a pu en partie les amadouer.

 

 

Nyel

 

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Révélation

 

Sorcellerie

 

La pratique magique des sorcières me semble vaste et complexe. Je la vois comme un arbre au tronc vigoureux, que l’on remarque en premier lieu et que l’on analyse comme une ligne droite, claire et définie, pour ensuite remarquer toutes les ramifications des branches qui s’élèvent dans le ciel, et sans soupçonner ses parts secrètes, ses racines qui coulent au plus profond de la terre.

Ces trois troncs sont les trois grandes voies des sorcières :

Explosion, l’énergie pure, projetée à travers la réalité, comme un feu destructeur, une force brute imperturbable.

Persévérance, la maîtrise physique et mentale du pouvoir, qui constitue la fluidité de la volonté sur les fluxs de magie.

Perception, le plus inconscient des trois maîtrises, la lecture des pans secrets de l’avenir et de l’instinct.

Avec le temps, les sorcières apprennent à connaître qu’elles ont chacune une de ces voies en elles, qu’elles ont une qualité propre pour parcourir un chemin plutôt qu’un autre. Certaines ont les trois dons, mais elles sont plus que rares. Inestimables.

Sadie a la Persévérance, quand Falkynn est Explosion. Gabrielle se cherche encore, et moi même, si je suis d’apparence adepte d’Explosion, j’ai encore bien à découvrir sur ce qui me sera le plus facile, ou le plus fascinant à comprendre.

 

 

Nôd

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« Ceux qui n'ont rien ne cessent de se déplacer, comme si leur sort pouvait être meilleur ailleurs. Ils préfèrent ignorer qu'au terme du voyage ils vont retrouver sous une nouvelle forme le vieux problème, ce membre de la famille qu'on redoute d'embrasser. »

La neige s’était mise à tomber pour de bon sur Duvencrune et la région autour, couvrant pics et creux d’un manteau blanc glacé et cotonneux. Les flocons virevoltaient mollement dans l’air pour venir se poser sans bruit sur les manteaux et les fourrures contribuant chacun, petit à petit, à assourdir la vie ambiante et ses bruits quotidiens. La ville n’en avait pas pour autant perdu en activité, c’était le lot de l’hiver dans la région et ils étaient tous habitués… Enfin ceux d’ici. La sorcière, elle, mobilisait une quantité considérable d’énergie pour maintenir sa température corporelle la plus élevée possible. Le nez rougit de froid et les oreilles transies, elle trépignait dans la neige comme un chat à qui on aurait bandé les pattes : avec fort peu de grâce et le corps agité de spasmes incontrôlables.

Elle attendait plus ou moins patiemment la fin du chargement qui devait partir pour la ferme Marak, de la neige jusqu’aux mollets. Elle aurait pu dire non, après tout elle avait déjà préparé une bonne partie des potions qu’on envoyait là-bas, Sadie n’avait pas spécialement besoin de se farcir le trajet en plus… Mais elle avait envie d’y aller malgré le froid et le vent qui soufflait, stridulant, sur les montagnes. Elle voyait bien du coin de l’oeil Seiri et son petit sourire amusé, cette marrade intérieure la laissait de marbre pourtant, la sorcière avait accepté sa place d’étrangère depuis quelques temps déjà et avait bien conscience de détonner encore dans le paysage. Mais d’ici quelques temps ça irait mieux, il lui tardait d’ailleurs de se rendre enfin plus à l’Ouest, jusqu’à la frontière Ahib, et d’entamer enfin les hostilités. Et donc de bouger, encore…

Elle avait la bougeotte. C’était un fait. Ca l’avait frappée récemment quand le Valencien était reparti pour quelques jours et qu’elle n’avait pas pu s’empêcher de lui en vouloir, outre le fait qu’elle l’avait appris de la pire façon possible elle s’était aperçue qu’elle s’était engoncée dans une certaine oisiveté mâtinée de flemme : c’était nouveau pour elle et cette révélation lui avait fortement déplue. Non pas qu’elle passait ses journées à tirer au flanc non plus mais il fallait se rendre à l’évidence, elle s’était adonnée à une routine plutôt paresseuse. Comme quoi déléguer n’avait pas toujours du bon…

Les yaks meuglèrent faiblement lorsqu’on les harnacha pour de bon à la carriole et on vint enfin lui tendre les rênes, elle n’avait plus qu’à partir. Cette simple constatation, et ce malgré la promesse du froid inhérent à la route, lui fit plaisir : voyager, même être simplement sur la route, avait toujours eu un effet ridiculement agréable sur elle. Combien de temps s’était-elle posée au même endroit ces deux dernières années ? Depuis qu’elle avait quitté Calpheon elle n’était guère restée au même endroit plus de quelques semaines avant de finalement reprendre la route pour s’embarquer dans quelques histoires… Ou se faire embarquer.

L’image de Letusa sous la neige se dessina dans sa tête, les branches sombres et noueuses de l’arbre-cogneur maculées d’une couche scintillante… Elle sourit rien qu’à l’imaginer et se dit que peut-être un aller-retour pour Tarif lui ferait aussi du bien. Deux jours, trois tout au plus, le temps de respirer cet air si particulier de Mediah, de voir le Junaid se mouvoir lentement et d’entendre les feulements nocturnes des manes et... Elle sentit l’arrière-pensée qui la traversait se peindre sur son visage comme si une main pleine de peinture lui avait tartiné la face et un long frisson lui remonta l’échine, qui n’avait rien à voir avec les températures hivernales.

Et Cleliope. Un long soupir la prit, son corps se rassembla et elle s’agglutina sur elle-même.

Elle avait mis ça de côté, repoussé cette idée de revers mentaux et de claques psychiques. Mais le déni n’était plus trop dans ses cordes dernièrement, elle ne parvenait plus à faire comme si, à prétendre… La maléficienne, non, la sorcière, dormait toujours de ce puissant sommeil induit dans les geôles de Tarif. Sadie la savait sous bonne garde, ça ne la préoccupait pas, mais elle avait toutes ces questions qui la rongeait petit à petit, cette envie de savoir sans pour autant vouloir entendre. La brune n’était pas stupide, pas aveugle au point de ne pas se rendre compte que ce voyage vers l’Ouest, qui menaçait même d’aller jusqu’à Granà, avait tout d’une fuite en avant. Elle mettait le plus de distance possible entre elle et Tarif, entre elle et Cleliope. Mais dire qu’elle n’y pensait pas aurait été un mensonge éhonté : la corrompue hantait ses nuits et abrutir ses journées dans du travail certes simple mais hautement répétitif lui avait permis de ranger tout ça dans un coin de sa tête. Quelques temps du moins.

Un cahot plus dur que les autres la ramena un peu à la réalité. La pente sinueuse qui menait à Duvencrune était derrière elle et la route devant elle s’annonçait monotone : de quoi la maintenir plongée dans ses pensées pour quelques heures encore… Les premiers émois dû à l’ouverture des frontières étaient passés et nombre de mercenaires ou simples curieux étaient repartis dans des terres plus “civilisées” : le champ allait être plus libre sous peu et elles auraient sûrement fort à faire dans les semaines à venir, l’endormie resterait un sujet qu’elle garderait dans un coin de sa tête pour l’instant… Juste le temps de décider de ce qu’elle allait faire d’elle. D’eux tous. Du chemin sur lequel elle avait devoir les emmener.

Makie

Un silence studieux régnait dans les lieux. C’est à peine si on entendait les pages se tourner et les plumes gratter le parchemin. La lumière dorée faisait régner une atmosphère chaleureuse. Assis à une petite table, Eléazar alternait la lecture d’un grand ouvrage et la prise de notes. Lorsque la lumière commençait à baisser et qu’il était nécessaire d’allumer des lampes, il savait alors que la journée tirait à sa fin, mais il lui semblait que le temps s’étirait à l’infini, la lecture d’un ouvrage entraînait celle d’un autre qui elle-même… Les jours passaient identiques et pourtant changeants. Lorsqu’il était arrivé les jours s’allongeaient mais aujourd’hui l’équinoxe d’automne était passé depuis plusieurs semaines. Pourtant il lui semblait qu’il avait ouvert le premier livre hier. Telle était la magie de la Grande Bibliothèque de Grána.

La Grande Bibliothèque de Grána est un lieu mythique pour les érudits. Elle contient des ouvrages des plus anciens et relatifs à des savoirs parfois oubliés par les hommes. Jusqu’à récemment son accès était quasi impossible pour qui n’appartenait pas au peuple des elfes. Lorsque Sadie avait demandé à Eléazar de se rendre en éclaireur à Kamasylve, il avait tout de suite songé que c’était l’occasion rêvée pour enfin accéder à la Bibliothèque. Il était donc parti de Tarif plein d’ardeur et avait voyagé d’une traite jusqu’aux frontières du royaume des Ganelles.

Si les frontières s’étaient ouvertes et si les Ganelles avaient besoin d’aide dans leur lutte contre les Ahibs, Eléazar ne tarda pas à découvrir la difficulté de gagner leur confiance. Mais à force de patience et de persévérance, la Reine Brolina Ornette lui ouvrit enfin les portes de la Grande Bibliothèque. C’est au début du printemps qu’il fut présenté à la Conservatrice Momellies et qu’il put enfin consulter les ouvrages dont il rêvait depuis plusieurs semaines.

Il se perdit alors dans une succession de journées studieuses, du matin jusqu’au soir, il consultait des ouvrages, prenait des notes, à peine prenait il le temps de s’interrompre pour prendre un repas. D’abord sur la réserve, Momellies en vint à considérer le magicien, sinon comme un ami, mais comme un érudit digne de son intérêt. Elle le guidait dans le choix des ouvrages et il n’avait jamais à regretter ses conseils avisés.

Le solstice d’été arriva. Sadie n’était toujours pas apparue à Grána mais c’est à peine si l’information retint son intérêt. Il continua à se rendre chaque jour à la bibliothèque ne songeant même pas à envoyer un message à Tarif. Après les grandes chaleurs, il se dit bien que sans doute des événements avaient dû contrarier les projets initiaux et qu’il devrait penser à reprendre le chemin de Tarif mais Momellies lui présenta un ouvrage sur la magie des Ganelles et toute velléité de départ disparu de son esprit. Les jours défilèrent de nouveau.

Ce jour là quand il fit le chemin pour se rendre à la Bibliothèque, le gel avait recouvert de blanc l’herbe et les arbres alentours, les premiers froids étaient arrivés. Etait-ce cela qui lui donna d’un coup la nostalgie de la chaleur de Médiah, ou est-ce que dans le froid du matin la magie de Grána s’était un instant dissipée ? Mais il sut que son séjour touchait à sa fin et qu’il lui fallait songer à faire ses adieux.

Le lendemain, il reçut un message de Sadie, sans s’expliquer sur son silence, elle lui demandait s’il pouvait recueillir des informations sur les Luthraghons. Depuis quelques temps diverses rumeurs lui étaient venues à l’oreille les concernant. Durant l’été, en fouillant dans la Bibliothèque, Eleazar avait trouvé un vieux journal mentionnant un livre qui semblait perdu: les récits de l’ombre de la lune. Il lui avait fallu du temps et de la patience pour le découvrir et accéder à son contenu, mais il avait appris la vérité sur les Ganelles et les Védirs et surtout le nom caché de Viorencia Odore. Mais les Ganelles n’avaient pas épuisé tous leurs secrets et Grána bruissait maintenant du nom des gardiens d'Adùir.

Eleazar avait donc demandé une audience à la reine Brolina qui l’avait renvoyé sur Momellies. Celle-ci lui avait donné un ouvrage expliquant qu’outre les enfants de la lune et du soleil, il existait les enfants de la terre: les Luthragons chargés de protéger les racines sacrées de Kamasylve.

Il consacra ses derniers jours à Grána à rechercher un Luthragon qui avait réussi à revenir de l’Adùir pour rencontrer la reine Brolina puis il fut temps de faire du tri dans ses notes, et de remercier les Ganelles qui l’avaient accueilli. Lors de sa dernière soirée, Momellies lui offrit Douce Magie et Eléazar lui offrit en retour un cristal rouge de Mediah. Tôt le lendemain il partit et lorsque Grána disparut au détour du chemin qui s’enfonçait dans la forêt, il s’interrogea réellement pour la première fois sur ce qui avait pu se passer ces derniers mois à Tarif.

Nyel

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Révélation

 

Pratiques sorcières

 

Toute magie provient de la pierre noire, mais nulle magie ne l’exprime mieux que celle des sorcières. Et s’il y a lieu où cette magie peut s’exprimer, c’est bien Tarif.

Tarif est un lieu d’étrangetés pour qui la visite pour la première fois. Pour la sorcière, cela est un refuge du corps et de l’âme, par la présence du Tome de Cartian, la fondatrice de la citée. Le livre renfermerait des secrets interdits sur la sorcellerie, et aurait été enfouie sous les racines de l’Arbre Letusa. Mais sa seule présence emplie la cité de cette aura bienfaisante pour les manipulateurs du même art, et la puissance s’en trouverait réduite pour les mâles qui s’en éloigneraient, voir même disparaîtrait. Cela serait dû au fait que les femmes ont une affinité plus grande avec l’énergie noire, et expliquerait que celles-ci auraient plus de responsabilités au sein de cette société.

Cela me rappelle grandement les coutumes de ma lignée, et me plonge d’autant plus dans l’opinion qu’elle fut peut-être lignée de sorcière, ou qu’au moins une d’entre elle fut des nôtres.

 

[Sous l’illustration] Motif protecteur sur fenêtre

 

Mais les sorcières n’ont pas le ritualisme des prêtresses que furent mes aïeules. La magie semble y être davantage une arme, ou objet d’étude. Elle a ce naturel, cette évidence, que n’avaient pas les rituels dont nous usions, Grand Ma’ et moi. J’ai bien vu, certes, l’importance des symboles, qui viennent marquer chaque fenêtre, les peaux, les objets, et s’accrocher comme des talismans aux portes des demeures. Mais les sorcières sont pragmatiques. Elles cherchent à comprendre les phénomènes, sans s’embarrasser des croyances.

Ecleies était de fait bien de ce moule.

Néanmoins, Sadie, de ce que j’ai observé, demeure respectueuse des personnes pieuses, et les gens d’ici restent relativement tolérants, même lorsqu’ Aurora s’est amenée en tenue plus qu’ostentatoire.

 

 

Nyel

L'Ambroisine ne le laisse guère deviner, avec ses manières rudes, mais elle traîne avec elle bien du papier, dont un petit carnet à couverture de cuir, où elle note parfois d'un air consciencieux.

 

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Révélation

 

 

Pierre Noire

Selon Sadie, la pierre noire est la source de la magie. Toute magie est issue de son énergie, tout phénomène particulier est de son ressort. A s’interroger, on peut penser que la Mère a dispensée cette énergie en offrant la pierre noire aux hommes.

La pierre noire a créée autant la magie que les Esprits Occultes. Certains se sont logés dans des corps, et sont devenus les Anciens, lesquels ont battis les premières civilisations, ou de nouvelles à la place de celles qui vivaient dans la croyance des Dieux d’Avant. Aal et Elion seraient issus de ces anciens. Kzarka également ? Ou quelque chose de  plus terrible ?

Selon Sadie, toujours, les ténèbres entraveraient Elion. Est-ce la présence de Kzarka ou Elion serait devenu Kzarka à force de trop de désir de pouvoir ?

Les religions d'avant existent encore ailleurs. Dans le désert, peut-être à Drieghan, où vivent les dragons. Elles pensent s'y rendre, moi aussi peut-être.

 

[Sous le dessin de la seconde page] Renversée, elle devient le symbole de Kzarka

 

 

Drelnas

 

 

Tarif..

 

 

 

 

 

J'en ai marre. Mais vraiment ras le cul. D'accord je suis pas patient mais plus les jours passent plus j'ai l'impression d'être un poisson rouge qui tourne en rond dans son bocal. Je déteste cette impression. Moi j'aspire à la liberté, aux grands espaces, je déteste me sentir entravé ou prisonnier. Et par dessus tout, l'océan me manque putain. J'avais espéré trouver des réponses, une nouvelle voie et une famille. J'ai rien trouvé de tout cela quasiment. J'ai peut-être été naïf, encore. Les sorcières sont des personnages aimant garder leurs secrets. On m'a bien fait comprendre aussi que j'étais "trop vieux". Bref je partais pas vraiment avec un avantage à vouloir m'intégrer à la faune locale. Quand à ma "famille"... ben quand c'est une tierce personne - ma très chère rouquine - qui te narre en gros l'histoire de ton propre clan, ça fait pas riche.

Au final après bien des jours à errer en ville je n'ai trouvé personne qui puisse m'enseigner à comment utiliser le pouvoir dont j'ai hérité, ni la famille ou les liens que j'espérais tisser. C'est un échec, et il est douloureux. Même Aithe commence à dépérir à force de rester trop longtemps au même endroit. On vit de petits boulots, de petites missions sans importances. C'est chiant et mal payé. Mais ça me défoule un peu d'aller de temps en temps cogner sur des bandits ou des Manes. Mais ça me fait pas avancer pour autant. J'ai strictement rien appris concernant la magie. Absolument rien. Drelnas refuse de m'éclairer, il dit que ça doit venir de moi. Super l'aide, merci vraiment..

 

Narasen s'était proposée l'autre jour. Je pense que je vais reconsidérer sa proposition avec plus d'intérêt. Ma chère cousine est déjà bien occupée à façonner ses recrues et plus les jours passent plus je me sens comme un étranger. Elle a ses problèmes et ses missions à gérer, moi je suis un boulet qu'on a mis entre ses pattes. Du coup rester à Tarif n'est plus vital. C'est autant une libération qu'une frustration. J'ai besoin.. on a besoin de prendre l'air avec Aithe. Besoin de se retrouver, de profiter un peu de ce calme avant la prochaine tempête. Car elle viendra tôt ou tard c'est certain. La seule et unique fois que je suis allé accompagner les sorcières à propos d'une enquête sur des loups, on est tombés sur des loups ouais... mais plus hauts que moi et bâtis comme des cyclopes. Ils ont une de ces forces ces gars là... Et devine d'où ils venaient ? Du sud bien sûr, de contrées inexplorées et interdites.

Dreighan ils appellent cet endroit. Et là bas aussi ça sent le merdier. L'un des hommes loups tentait de secourir un bébé humain, pourchassé par ses congénères qui voulaient le buter. L'homme loup, Karu qu'il s'appelle, nous a même parlé une fois qu'on l'a eût aidé d'un Dragon immense qui terrorise son peuple. Du coup y a du boulot pour les apprentis héros qui voudraient libérer un peuple opprimé du joug d'un méchant dragon. Qu'ils aillent donc se faire enculer. J'ai libéré des prisonniers de leurs chaines une fois ou deux, j'vais pas aller me faire rôtir la couenne pour des étrangers, sans déconner. Mais qui dit nouveau territoire dit aussi nouvelles richesses..

 

Et là ? Ça commence pas à sentir les emmerdes tu crois ? Entre les histoires de dragon, de territoires inexplorés, d'aventures.. J'ai le sang qui bouillonne, la curiosité qui me travaille. J'ai envie de tailler la route et d'explorer, cartographier ce territoire sauvage et dangereux. L'appel de la route se fait sentir et plus les jours passent plus il est fort. J'ai beau me dire que ça pue, que ça sent les emmerdes à plein nez j'y peux rien, j'suis comme une mouche qu'aurait trouvé une belle grosse bouse bien fraîche..

 

 

 

 

 

 

Nôd

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« Je m'oblige à prendre un air calme car j'ai appris, en des instants pareils, à ne rien laisser paraître de la tempête qui fait rage en moi. Les animaux ne montrent pas qu'ils ont peur ou qu'ils sont malades : dans la nature, la faiblesse ne pardonne pas. »

C’était une nuit de cristal, si claire que la voûte céleste était comme un voile de bougies incandescentes au-dessus d’elle et si froide que l’air qu’elle respirait en était tranchant. Elle se souvenait avoir été dans la même position, non loin d’ici, il y avait quelques mois de cela à peine. Elle se souvenait du désespoir profond qui l’avait étreint à cette période… Un moment qu’elle ne souhaitait revivre pour rien au monde mais qui n’arrivait pour autant pas à rider ce calme qui l’entourait comme un manteau épais et confortable.

Un grognement douloureux lui fit tourner la tête et elle rencontra une paire d’yeux coléreux qui la fixait. La lumière qui baignait l’endroit était telle qu’elle devinait sans peine la hargne que lui portait le géant qui gisait au sol dans une posture grotesque. Un toussotement gras et souffreteux informa la sorcière des blessures de son adversaire. Ramenant son poing dans une main, l’un après l’autre, elle fit craquer ses doigts et observa les marques rougeâtres sur sa peau : elle avait frappé un peu trop fort pour elle-même sans doute. Rien d’irréparable.

Son regard se leva de nouveau vers ce tableau miroitant au-dessus de sa tête et restât ainsi à l’observer. Quelques pensées étranges commencèrent alors à se former sous son crâne tandis que son esprit vagabondait librement. Sadie se demandait si Qassèm avait lui aussi, en ce moment, les yeux rivés vers le ciel ? Quelle étrange réflexion… Depuis leur retour de Valencia elle n’avait plus vraiment pensé à son père, elle n’y avait d’ailleurs jamais vraiment pensé de toute sa vie, la sorcière ne gardait qu’une trace diffuse de cet homme dans sa mémoire mais ces quelques souvenirs étaient assez doux, tranquilles. Sans doute que Nennius n’était pas totalement étranger à ces réflexions nouvelles, lui qui cherchait une famille n’avait sans doute pas la moindre idée d’où il mettait les pieds…

Les Kelevra n’avaient rien d’une famille, ils étaient un ordre, au bord de l’extinction au demeurant mais un ordre quand même. Une force armée dont on avait depuis longtemps oublié le but premier et elle n’avait pas l’intention de le lui rendre, elle doutait même d’en être capable. Étrangement ce simple fait ne la perturba pas : ça n’était pas son but ; bien au contraire. Sadie était intimement convaincue qu’on l’avait créée uniquement pour mettre un point final à cette histoire et qu’elle était le pendant inattendu que l’on avait placé sur le chemin de Cleliope… En y réfléchissant bien le destin de Luthice devait probablement avoir été similaire au sien. Elle ne parviendrait jamais à avoir la moindre compassion pour elle mais Sadie devait bien reconnaître l’amertume de la chose : la magicienne avait payé très cher une dette qui n’était pas la sienne.
Peut-être devait-elle se mettre en quête de son cadavre et l’enterrer ? Elle l’avait bien fait pour Siari. Dans la quiétude de cette nuit, ses pensées toutes claires, cela lui parut comme la chose à faire.

Son voyage pour Granà serait peut-être l’occasion de trouver cette grotte où gisait encore sûrement Luthice et d’aller dépoussiérer la tombe de sa mère… Une fois l’an la visite aux morts s’imposait, du moins était-ce ce qu’on lui avait appris. Froide et tranchante, n’était-elle pas un parfait héritage ? La dernière ligne, le signataire testamentaire de ce clan fou qui de tout temps avait monté ses enfants les uns contre les autres ou les avait offert en sacrifice au Grand Erg au nom d’une pureté impie. Cette pensée ne l'émut pas particulièrement tant elle se sentait déconnectée de ces ancêtres, sans aucun lien ni de cœur, ni de corps, ni d’esprit avec eux. Un sentiment la piqua très légèrement, lui rappelant que ça n’était pas très vrai… Elle s’était pris d’une profonde tendresse pour Kintran et s’était surprise à éprouver beaucoup de pitié pour Diane. Laquelle des deux avait été la plus à plaindre ? Sadie n’était pas sûre qu’une réponse existe à cette question. Si le choix lui avait été donné sans doute aurait-elle, elle, préféré vivre la vie de la dernière Sadvhi Nezepha. Vivre et mourir en luttant plutôt que lutter pour être capable de faire ce que d’autres attendaient de nous et finir, malgré tout, anéantie par le destin.

C’est ce qu’elle avait vu lors de son épreuve, l’Ombre lui avait susurré des mots de pouvoir pour l’attirer et la faire chanceler du côté de ceux que l’on avait abattu ; ceux que l’on avait chassé comme des servants corrompus. Mais était-ce si simple ? Elle se souvenait de la puissance qui l’avait étreint, de cette sensation folle de contrôle qu’elle avait effleuré du bout des doigts  durant cette traversée astrale et qui, depuis tout ce temps, persistait à lui laisser un goût de trop peu à l’arrière de la gorge.

Le souffle rauque non loin d’elle finit par s’arrêter, tout net, et un chuintement sourd lui apprit que la tension qui retenait encore la tête du géant avait finit par se relâcher. Un de plus qui ne pourrait plus faire de mal. Assise là, immobile sous les étoiles, elle commençait à avoir froid mais ne parvenait pas encore à bouger ; il lui fallait attendre que les potions fassent totalement effet avant de pouvoir rentrer, se soigner, et dormir quelques heures. Un soupir long et profond passa la barrière de ses lèvres, un de ces soupirs qui expirait le trouble pour mieux se gorger de calme à l’inspiration qui suivait. La clarté de la nuit coulait sur elle comme une rivière glacée, désagréable par l’acuité qu’elle apportait dans son sillage. Elle avait vécu la défection de Galathea comme une faux qui l’aurait coupée en deux. Sadie n’en avait parlé à personne, s’était retranchée derrière quelques remarques piquantes, et avait fait fi. Mais ça n’était pas possible : il fallait avaler, digérer et assimiler… Elle n’avait pas encore réussi que Nennius premier du nom, adroit comme un buffle et subtil comme un mane, débarquait.

Peut-être devrait-elle aller la chercher… Cette faux. Et l’essuyer sur lui.
 

Nôd

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« Je me noie dans mon miroir car ce sont des eaux troubles et dangereuses ; des sables mouvants.
Pour certains ce sont les reflets du Ciel mais pour moi ce sont les Abysses. 
»

 

Elle avait laissé Gabrielle sur sa montagne et récupéré Baltaro un peu plus bas. La monture s’était machinalement mise au pas, redescendant le massif escarpé en direction de Tarif sans que sa cavalière ne la dirige vraiment. Les rênes étaient comme des couteaux entre ses mains tant la brûlure de la magie était encore vive. Ahon avait raison, elle n’était pas prête, quand bien même elle maintenait l’invocation de la faux de plus en plus longtemps cela lui coûtait toujours autant et cette douleur languissante qui s’étendait de plus en plus n’arrangeait rien.

Elle s’était habituée au brûlement permanent de sa chair, lorsqu’elle se concentrait dessus elle parvenait même maintenant à la visualiser alors que jusque là toute cette énergie lui était restée totalement invisible. Sa nature lui rappelait celle d’Ikhlas, l’énergie du monde, mais elle était encore plus primitive, presque pure… Non. Totalement pure. Sadie ne savait pas quoi en faire mais ne savait pas quoi faire non plus, cela lui demandait une énergie toujours plus importante de canaliser sa douleur et il y avait longtemps que les effets des baumes étaient devenus inefficaces. Ses remèdes étaient maintenant bien plus durs. Une situation qui ne pourrait sans doute plus durer longtemps.

Le traitement du Valencien lui avait fait du bien mais il était toujours absent, perdu quelque part à régler ses propres affres. Un pincement au coeur la prit et un long soupir fit se gonfler puis s’affaisser son torse. Ses yeux se levèrent et embrassèrent, sans vraiment les voir d’abord, les contours du petit village des sorcières. Sadie ne s’était même pas rendue compte d’avoir été trimballée doucement sur le chemin du retour, toute sa concentration était ailleurs. Elle ne se souvenait pas vraiment non plus d’avoir mis pied à terre, descendu la voie principale et être rentrée chez elle.

Et elle était plantée là. Depuis combien de temps ? Le reflet que lui renvoyait le miroir était étrange, un mélange d’elle, de Siari, de Naïs, de Naïra même… Et d’une autre sorcière aux traits similaires à ceux de Cleliope tout en n’étant pas elle. Une inspiration chargée d’un malaise lourd lui traversa la gorge comme une bille de plomb et vint se ficher jusque dans les chairs de son estomac, la clouant sur place. La sorcière ne pouvait plus que frémir. Et cette brûlure lancinante qui lui mangeait le bras et s’élançait maintenant sur toute la longueur de sa colonne ne faisait qu’appuyer encore cet effroi… Ses nuits se résumaient à des transes profondes, si profondes que cette vieille peur de ne jamais se réveiller était revenue. Sadie pensait qu’elle avait réussi à la laisser derrière elle, quelque part dans cette vieille maison humide de Calpheon, mais non. Ici aussi c’était donc possible. Un goût âpre la fit déglutir et sa peau se hérissa sous un courant d’air glacé qui ne devait probablement même pas exister.

Elle était terrifiée par tout ce qui prenait forme dans sa tête. Une terreur telle qu’elle se demandait si, le moment venu, elle allait pouvoir agir, ne serait-ce que bouger, ou même respirer. La sorcière avait, coincé dans la gorge, ce sentiment ineffable que quelque chose arrivait pour s’abattre avec la violence d’un orage d’été. Elle portait encore des traces des coups portés par Cleliope et ne comprenait toujours pas comment un monstre pareil pouvait exister… La brune savait qu’elle était vivante simplement parce que la maléficienne l’avait bien voulu. Le piège qu’ils avaient crû lui tendre n’avait été qu’une toile dans laquelle elle avait bien voulu s’enrouler.

La surface du miroir se brouilla devant ses yeux et elle mit un long moment à comprendre. C’est en levant sa main à ses joues qu’elle perçut la moiteur de sa peau, les sillons humides tracés par des larmes qui coulaient de façon totalement libre.

Elle avait mal partout.

Et le reflet devant elle, déformé, était l’image la plus effroyable qui lui ait été donné de voir.

 

Fin de l'Arc III

 

Merci à ceux qui sont allés jusqu'au bout ;) 

Nôd

Dieu vomit les tièdes

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« Il coule dans le sang de ses veines, la violence de ses pairs, sa rudesse, sa volonté féroce, une certaine cruauté même dont elle n’est pas si fière... Mais dont elle sait se servir, si elle se sent menacée.

Perdue, seule, dans un océan obscur, j’entends chaque gouttelette s'écraser au sol avec l’acuité d’un aveugle. Tout est noir, ce noir d’une nuit sans lune, et je ne sais pas quel jour ni quelle heure il peut être.

Les blessures infligées ne sont qu’un souvenir à peine piquant, l’énergie volubile de la bête a tout réparé ou presque, au prix d’un peu plus de mon âme mais quelle importance ? La délivrance arrive bientôt, à pas de loup pour eux, de géant pour moi. Est-ce enfin la dernière fois ? La dernière volte dans un manège sans contours, aux rênes d’une monture qui s’est emballée ? 

J’ai joué la carte de l’inconstance, face à celle irrémédiable de Chandrelle, qui gagnera ? Pas elle car elle a déjà perdu ce souffle qui la faisait vibrer ; désormais éternelle prisonnière entre les mondes, aucun retour en arrière possible pour elle qui restera à jamais suspendue entre les sphères. Et moi ?

Une autre goutte tombe et s’éclate au sol dans un fracas insignifiant. Et moi ? L’Amenti est à moi, c’est inscrit dans la pierre, les Lettres qui la nourrissent sont mon héritage et rien d’autre ne pourrait lui apporter l’énergie nécessaire. Rien ni personne. Mais d’où sort-elle ? Cette porteuse de feu, ignare de son sort et inconnue jusqu’alors. C’est la seconde anomalie que je rencontre dans cette boucle. D’où viennent-elles ces deux erreurs ? L’on dirait presque qu’une troisième main interfère dans ce chemin entre elle et moi.

Le noir vrombit légèrement autour de moi. Il a tout autant faim que moi et je sens ses dents qui me grignotent pas à pas. Cet esprit m’a aidé. Il n’avait rien à voir avec ce que j'espérais, impossible d’en tirer le moindre mot, mais il a fait son office et je les hais de me l’avoir retiré. Ces âmes qui étaient mes compagnons sont devenues mes bourreaux et rien ne saurait calmer ma colère pour eux. Dans un corps ou un autre, chaque vie après l’autre, elles seront mes proies jusqu’à ce que plus une seule ne revienne et rien, rien, ne me fera mourir avant que chacune de ces âmes ne soit éteinte et totalement perdue, incapable de renaître.

Car telle est ma voie, celle qui m'a été donnée : faire payer aux fauteurs leur initiale erreur. Il l’ont oubliée, ils l’ont perdue dans les nombreux détours du temps, moi jamais. Je laverai au feu cette tâche qu’ils ont laissé sur le monde, ce naevus malade aux racines profondes, et je ne laisserai rien d’autre que des chairs purifiées : peu importe les blessures et l'impiété.

 

Nôd

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« Je n'aurais pas duré plus que l'écume
Aux lèvres de la vague sur le sable
Née sous aucune étoile un soir sans lune
Mon nom ne fut qu'un sanglot périssable.
»

Mon corps rencontre la pierre avec la violence de l’orage, ça me déchire le corps, la peau, comme la tourmente déchire le ciel. Le craquement de mes os fait écho à certains de mes actes et c’est sans plus de larmes ni de cris que je prends conscience de l’horrible spectacle. La pierre humide et froide termine de me glacer le corps, s’il en était besoin, je n’arrive plus à bouger. Je sens plus que je ne vois mes membres désarticulés. Poupée grotesque étendue sur le dos. Elle peut venir, elle vient, je sens son pas glisser jusqu’à moi, je ne peux plus fuir.

Une glaire de sang et de chair m’obstrue la gorge et, tandis qu’elle se penche sur moi, je reste incapable du moindre mot, de la moindre supplique, de la moindre prière. Mes yeux se plissent et malgré toute la volonté que j’y mets, mon visage se tord en une grimace difficile, éplorée. Je sens ces larmes chaudes qui dévalent le côté de ma face, courent dans mes cheveux et glissent jusqu’à ma nuque. Abondantes. Une source insoupçonnée de terreur et de regrets.

Sa main se referme autour de mon cou, je sens la pulsation de ma carotide contre sa paume et ses ongles s’enfoncer profondément. Elle me soulève vers elle. Pantin désossé. Une partie de son visage est mangée de tâches noires qui filent jusque sous ses vêtements. Un de ses yeux n’est pas encore touché mais même elle n’aura jamais assez de volonté. Quelques semaines. Quelques mois. Trop puissante, la Corruption ne la dévorera qu’avec plus de violence.

Je souris. Pourquoi ? Vague remontée d’orgueil au milieu de toute cette souffrance qu’elle m’inflige. Elle y passera aussi. Elle aussi. J’ai cru que j’étais l’Enfant du Sang, dernière Héritière du Dragon. Je n’étais que la Fille du Vide, celle qui devait combler l’erreur… Actionner le rouage sans l’être moi-même. Un rire piteux m’échappe et je vois qu’elle m’observe sans comprendre. Elle croit mener la danse. Sait-elle qui je suis ?

Impossible. Je l’ignorais moi-même. Qui le savait ? Qui…

Sa main me ceint encore plus la gorge, sa peau rencontrant la mienne dans un étouffement intime tandis que son visage reste proche, très, trop… Son regard rivé au mien. Je meurs. Et je sens qu’il s’agite à l’intérieur, affolé d’y passer également. Mais non. Sans même s’attarder sur la forme, sans même se poser de question, sans la moindre précaution. Est-elle sans une once de raison ? Elle l’aspire directement, le siphonne comme elle drainerait une quelconque vie.

Je suffoque. Je suffoque. Et mes mains, fracassées, cherchent aveuglément celle qui me tue. Marionnette sans plus d’attaches. Mes efforts sont vains et tandis qu’il me quitte, emportant avec lui sa fureur et son énergie, elle m’arrache mon dernier souffle. Rauque et inhumain.

Mes mains retombent.
Mon corps s’affale.
La brûlure inextinguible dans mes mains s’arrête.
Et je sens ma vie qui s’échappe.

Enfin.

 

Ikhlas

L'arrivée de la nuit, accompagnée d'un léger souffle d'air, avait quelque peu fait chuter les températures caniculaires de la journée. De sa position sous les solives, le valencien pouvait entrevoir entre chaque frissons des rideaux à ses fenêtres ouvertes, ce ciel estival à la clarté sans nuages. Les silhouettes aiguisées des toitures heideloises, avec leurs tuiles sombres et leurs pignons comme des dards, se découpaient dans la nuit légère, épines dorsales de quelque dragon endormi.La cité silencieuse sommeillait, inconsciente et tranquille, écrasée par la chaleur du jour et goûtant sans doute la bénédiction de l'agréable brise nocturne.

Il avait rapidement compris que la pulsation sourde qui tapait douloureusement contre sa tempe, et l'empêchait de dormir, n'était rien d'autre que le jappement du tambour de son cœur. Les migraines étaient devenues plus régulières depuis quelque temps, sinistres compagnes de sa nervosité. Dans le silence de sa chambrée, le valencien fixait par delà la fenêtre un ciel que ses yeux d'acier semblaient vouloir déchirer. L'insomnie précédait toujours le moment de la confrontation. Une poignée d'heures troubles pendant lesquelles la chaleur rassurante de l'adrénaline envahissait peu à peu son organisme et huilait sa mécanique, fluide vitale. Ineffable.

La flamme d'une unique bougie mourante dansa dans un souffle de vent plus franc, attirant son œil sur une brève luisance métallique.

Elle était là. Ancienne et oubliée avec sa crosse recouverte d'un plaquage en argent, elle trônait sur le bureau comme une vieille bête à l'affût attendant de pouvoir mordre. Le temps avait depuis longtemps déjà fait tomber en poussière les ornements de bois de sa jeunesse. Et si lentement et sûrement, l'âge avait dispersé en quelques endroits de sa surface de petites fleurs d'oxydation, cette vieille carne solide et persévérante conservait encore son appétit de sang.

“Ne laisses pas les munitions se perdre inutilement. Trop précieuses, trop rares, trop couteuses. Utilisations. Récupération.” Scandait durement la voix du vieux maître.

Du bout des doigts, il caressa la ligne luisante d'un carreaux crevassé de runes antiques. Il n'aurait que trois essais si le piège ne devait pas fonctionner. C'était aussi peu que beaucoup et le valencien n'était certainement pas assez sot pour mésestimer la puissance de celle qui leur ferait face.

Il se tourna légèrement quand, dans son dos, frémit le son d'un soupir d'inconfort. Il contempla un instant Sadie lutter bravement dans les ombres de son sommeil, ses sourcils bruns froncés au dessus de ses paupières closes. Toute épuisée qu'elle était, sa fièvre ne lui permettait qu'un sommeil léger et instable. Ikhlas se redressa et, d'un mouvement lent, s'assit au bord du lit pour poser sa main brûlante sur un front pâle où s'accrochait quelques gouttes d'une sueur glacée. Sous ses doigts il sentit, vibrante et impatiente, la force de son énergie, vaste réservoir de puissance accumulée.

Et tandis qu'il se mettait au travail, dans le désir de tenir sa promesse auprès d'elle, une bulle vivace d'âpre fureur éclata quelque part dans son cœur. Il y avait trop longtemps qu'il mâchait l'envie vorace de trouver un responsable vers qui diriger son ardente colère.

Nôd

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« Aucun prince, aucune richesse ne peuplaient ses rêves, simplement le temps étalé devant elle dont elle voulait disposer selon sa volonté propre, un temps contemplatif qui la tiendrait à l'abri de la mort. »

La marque de la bête se dessine sur ma peau comme autant de serpents de feu, marquant ma chair d’empreintes noires comme les abîmes et vibrantes comme un essaim d’abeilles. Je sens la puissance accumulée, empruntée sans aucun espoir de pouvoir jamais payer ma dette durant cette vie.

Le pouvoir vrombit autour de moi, au sein de ces êtres sans volonté qui en sont devenus captifs, il s’enchevêtre, invisible à l’oeil et nocif à l’âme, tel un écheveau fait de muscles, de peau et de viscères. Je sens la faim qui rampe de mon estomac jusqu’à ma langue, inextinguible : plus la puissance grandit, plus l’appétit augmente.

Aucun achèvement n’est possible, pour grandir la puissance se nourrit de chaque réussite, chaque fois plus grande, chaque fois plus vorace. Cercle sans fin qui ne peut mener qu’à la chute de l’être et à la victoire de la bête.

Dans les méandres des grondements bestiaux, issus du coeur de la terre, j’entends une fausse note, elle est unique et pourtant partout et m’accompagne telle une fragrance dans l’air. Elle me suit depuis toujours et le monde entier passe à côté sans la percevoir. Un mur bâti sur un livre. Un nœud dans une charpente. Un grain dans un rouage. L’erreur minuscule et impossible à corriger sans tout déconstruire, brique après brique, clou après clou, soudure après soudure.

Je ne sais pas ce que je dis, ce que je pense, la corruption grimpe le long de mes bras comme du lierre sur un tronc, s’insinue à coup de minuscules appendices et s’infiltre pour se faire gangue. Je le sens quand je respire, odeur âpre dans l’air. Je la sens quand je mange, elle donne un goût de cendre. Je la sens quand je vois, tout se pare d’un voile d’ennui.

Bientôt les abîmes seront ma carapace et de mon être exultera cette puissance sans âge et pourtant éphémère, soumise à la vie de ses soldats de chair, rien ne dure dans cette vie sauf l’idée, sauf l’esprit. Il s’agite tel le grain malmené par les rouages, pris dans un engrenage duquel il s’est résigné à ne jamais sortir. Démantelé et brisé, sa détresse bien acquise, il semble patienter jusqu’à ce que mort s’en suive.

Mais tout est affaire de décor, changer de vie, changer de corps : telle est la vie de l’esprit. Mais à quoi bon ? Puisque c’est moi qui me trahit, mon corps est devenue broquille, coquille trop pleine qui craquelle.

La nuit dernière j’ai rêvé d’éternité et d’hérédité, des idées familières, douces comme des souvenirs d’enfance. Tic-tac faisait la pendule de mes songes, le temps se rétrécit et s’effiloche, certains de ses fils devenant des ramures mortes. Je n’ai plus le temps de rêver, car l’univers se referme, sa fille déjà trépassée. J’ai tué le grain, celle dont la peau se parait d’étoiles et qui n’avait rien à faire là.

Suis-je devenue le rouage ? Non. Je l’entends venir jusqu’à moi, sa volonté portée par l’énergie du monde. Vite. Ma coquille se cuirasse et la bête, pour me faire taire, va suturer jusqu’à mon âme et ces prunelles ardentes dont j'ai fait le rêve.

Nôd

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« La « Sadvhi », au-delà d'un destin, est aussi une idée,
un nom pour désigner celle dont l'existence est nue, soumise à tout, soumise à pire. »

Un pilon fait d’argent. Des fruits frais de pouvoir magique pour l’enchanter. Un peu de poudre de pierre noire ; le tout réuni, mélangé, associé et transcendé grâce à la flamme pourpre. Elle n’avait plus préparé de rituel de scellement depuis longtemps mais les gestes restaient frais dans sa tête. Sadie avait peine à croire que ce moment allait enfin arriver. Ca n’était rien, un exercice assez simple que l’on apprenait aux jeunes sorcières en apprentissage : sceller un esprit noir pour le tenir à sa merci et la manipuler à sa guise.

Sceller le Re’sh.

Un frisson vivace lui remonta le long de l’échine et la fit inspirer au travers de ses dents serrées. Cette simple idée déclenchait chez elle une avidité toute particulière : l’envie que le temps file mille fois plus vite et que l’instant arrive enfin. Elle n’allait même pas elle-même mener le rituel, elle ne pouvait ni ne voulait se retrouver face au Re’sh, mais la satisfaction restait toute entière tant seul le résultat lui importait.

Falkynn et le mage devaient être sur la route. Elle avait encore quelques heures devant elle pour tout préparer. Un piège très simple, tellement simple qu’elle aurait pu douter de leur réussite mais ça ne l’avait pas effleurée. Ces quelques derniers jours passés à Olvia lui avaient rappelé à quel point elle détestait être sur la touche, devoir laisser les autres faire et les troubles entre elle et le Valencien n’avaient que renforcé ce sentiment : on n’était jamais mieux servi que par soi-même et tant pis pour les autres.

La sorcière savait bien l’égoïsme franc qui émanait d’elle, de ses propos et attitudes, mais elle n’avait pas d’autre mode de fonctionnement. Prendre en compte les autres c’était également prendre le risque de s’appesantir une seconde de trop et ils étaient maintenant trop près du but pour qu’elle ne pense qu’une seule seconde à se relâcher. Elle se faisait l’effet d’un ressort sur le point de craquer, tendu à souhait dans l’attente de l’opportunité : elle était toute entière tournée vers son but. Il y a de ces moments où la simple idée de se laisser distraire par des états d’âme nous semble révulsant au regard des enjeux.

Sadie en était là ; et elle ne pouvait qu’espérer que tous comprendraient. Elle eut un instant de flottement dans ses gestes bien orchestrés, un pincement au cœur qui la fit suspendre le bon cours de ses préparations. Et après ? Elle n’avait plus aucun doute sur leur succès, il semblait qu’au-dessus d’elle tout s’agençait dans un ordonnancement providentiel, mais l’après lui laissait un goût un peu amer sur le fond de la langue. Après ? Qu’est-ce qu’il y aurait après ? Un florilège de possibilités lui passait à l’arrière des yeux, lui laissait entrevoir des choses qu’elle n’avait même jamais osé espérer jusqu’ici. Mais à être trop capable de tout, n’était-on jamais capable de rien ? Elle pouvait tout faire si cela était nécessaire, abandonner tout et tout le monde si cela devait lui permettre de remettre les choses dans leur axe car la finalité était plus importante qu’eux tous. Mais à quel prix ? Allait-elle finir comme Siari ? Détestée et prisonnière d’un mensonge, une ombre au service d’un dessein si grand que personne ne le comprenait vraiment.

Son cœur se mit alors à battre comme un forcené et lui comprima la poitrine, tant et si bien qu’il lui semblât avoir pris un coup de poing dans le ventre. Elle ne voulait pas. Sadie ne se sentait pas capable, et c’était nouveau pour elle, de sacrifier tout ce qu’avait sacrifié sa mère.

Tu es capable de tout
Le pire et le meilleur
Les décisions à prendre
Faire ce qui doit être fait

Elle réalisa alors que c’était ainsi qu’Eleazar avait justifié son choix, c’était pour ça qu’elle était devenue Sadvhi : pour faire ce que d’autres –au façonnage incertain- n’auraient pas pu mener à bien. Sadie déglutit, la gorge plus nouée qu’un amas de ronces, et reprit sa lente mais minutieuse préparation. 

Qu’allait-elle encore devoir faire ou subir au nom du titre qu’elle portait ?

 

Nôd

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« On cherche le repos en combattant quelques obstacles et une fois surmontés le repos devient insupportable par l'ennui qu'il engendre. Il en faut sortir et mendier le tumulte. »

La pénombre baignait toute la pièce, restant encore invaincue face aux doigts timides de l’aube qui commençait à s’immiscer entre les lames des volets. Le corps à côté d’elle lui tenait chaud, trop chaud, un vrai soleil endormi. Sadie imaginait plus qu’elle ne distinguait les volutes de fumée s’échapper de la cigarette qu’elle tenait entre les doigts, elle n’arrivait pas dormir ou plutôt à se rendormir, bercée par le bruit qui s’élevait doucement depuis le port et cette quiétude qui annonçait souvent les départs.

Le tabac rougeoyât et elle souffla longuement. Partir pour Valencia, partir d’ici, de La Croisée, la soulageait. Elle en avait envie, quand bien même elle avait le sentiment d’aller au-delà de nouvelles terreurs propres aux Kelevra, elle n’aurait repoussé ce voyage pour rien au monde. Son regard glissa sur la forme endormie à côté d’elle. Presque rien. La sorcière se sentait emplie d’une certaine mollesse, l’entraînement ne remplaçant jamais l’effort, le vrai, la lutte contre l’environnement, la réflexion propre au voyage, la découverte : nouvelle ou revue.

Elle se surprit à sourire, voir à laisser glisser un petit rire lâche, à ce constat : tout ce calme l’ennuyait. Calme qui pourtant avait été balafré de quelques nouvelles découvertes et de dizaines de questions différentes mais c’était d’un changement de décor dont elle avait besoin. Il lui semblait qu’elle ne parvenait plus à rester au même endroit, entre les mêmes murs, à faire les mêmes choses et voir les mêmes visages. La langueur l’avait gagnée tel un chat qui s’était installé sur elle et qui, de sa chaleur et de ses ronronnements, l’empêchait maintenant de bouger par simple peur que l’animal ne détale.

Mais elle préférait les chiens, le grand air, les grands espaces et la désinvolture de pouvoir s’intéresser à tout ce qui passait au vent… Elle n’avait plus cette latitude-là : elle s’était engluée elle-même entre les commandes de La Croisée et les devoirs dus à Tarif.

La mollesse était devenu son naturel, elle envoyait même des inconnus faire le boulot à sa place. La cendre glissa sur les draps, consumée sans aide et tombée sous son propre poids. Bien aigre analogie et pourtant… La simple idée que Luthice soit encore en vie lui était toujours insupportable et faisait monter en elle des bouffées de colère asphyxiantes. Mais chaque chose avait sa place et chaque temps avait sa mesure : elle préparait son terrain, celui sur lequel elle allait l’amener pour pouvoir l’y désosser et la mettre en terre.

Quelque part la pensée que c’était tout cet ennui qui provoquait cette colère la titilla. Elle n’y fit pas attention… Déjà la maigre lumière du jour faisait s’agiter l’endormi à côté d’elle. Valencia était toute proche, avec elle renaissaient Diane et Kintran et les secrets enfouis allaient probablement leur exploser au visage comme les feux de la fête des morts.

Kintran et son esprit. Diane et ses visions. Il allait falloir démêler le vrai du faux, si tant est qu’il y ait du faux dans ces vieilles pages tâchées et souvent incompréhensibles… Et pourtant si familières. Tout ça trouvait en elle un écho particulièrement perturbant car il lui semblait qu’entre les lignes de la dernière Sadvhi se cachait une vérité qu’elle connaissait déjà. Certains passages s’adressaient intimement à elle alors qu’elle les lisait sans jamais en saisir le sens profond. Ils lui présentaient des choses passées qui ravivaient des souvenirs amers et lui dépeignaient des périls à venir dont le seul but semblait être la fin. Leur fin. Mais qui étaient-ils finalement ? Kelevra, Nezepha… Tout ça ne voulait plus rien dire.

Un bras armé d’une peau brûlante vint cercler sa taille osseuse. La sorcière déglutit. Les sables s’apprêtaient à leur dévoiler qui ils étaient tous, ce qu’ils avaient à faire, ces rôles qu’ils devraient chacun porter sur la scène de cette pièce aux relents de fausse improvisation. Peut-être était-ce cette vérité qu’elle sentait gratter bien loin au fond de son être : dans ce noir que l’esprit n’avait pas emporté avec lui restait tapi un canevas sans âge et elle sentait poindre l’énormité qui viendrait dans son sillage.

Un soupir longtemps contenu passa entre ses lèvres.

Elle avait hâte d’y être.

 

Nôd

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« Il faut se méfier des ennemis intelligents. Bien que ce ne soit pas très intelligent d'être mon ennemi. »

Le lent tapotement de la mine de crayon contre le papier avait terminé de percer celui-ci et le charbon aiguisé s’en prenait maintenant au bois de la table de travail. Combat impossible à gagner s’il en était et la mine fini par craquer et se fendre, prise entre le marteau et l’enclume, ce qui suffit à sortir la sorcière de ses réflexions. La voix lui était enfin revenue, ou plutôt redonnée, ou réaccordée… Elle ne savait pas trop en réalité, sans doute que les efforts du Valencien avaient fini par toucher une corde plus sensible que toutes les autres. En vérité Sadie ne se souvenait pas de ce qui avait été fait quelques jours plus tôt, elle n’en avait rien dit, trop de ses souvenirs s’étaient déjà envolés et elle n’avait pas voulu en remettre une couche. Pour lui ou pour elle.

La voix n’était qu’une étape ceci dit, dans ce qu’elle prévoyait depuis un moment déjà. Il n’était plus question d’être sans défense et d’attendre qu’un nouvel éclair du destin ne la foudroie… Peu importe d’ailleurs ce qui avait été prévu par Siari dans ses obscurs délires de contrôle ou de modification de l’avenir. Ca n’était pas son problème, enfin pas le plus urgent. Luthice était son problème le plus urgent, qui d’ailleurs semblait avoir été relégué aux oubliettes autour d’elle, on n’avait plus aucun signe d’elle depuis… Et bien depuis l’extraction sauvage du fragment de Llianne. Où était-elle ? Et qu’est-ce qui la forçait à se terrer depuis tout ce temps ? Pourquoi ? La sorcière en aurait mis sa main à couper : la maléficienne était dans la merde, sans quoi elle-même ne serait probablement plus là pour ourdir le moindre plan ; et si elle ne l’était pas elle comptait lui plonger la tête dedans jusqu’à ce qu’elle s’y noie. Ou suffoque, au choix.

Il était rare que Sadie ait recours à d’autres personnes qu’elle-même ou les Kelevra pour solutionner ses problèmes mais pour une fois… Elle avait tant de hargne contre cette femme qu’elle comptait y mettre tous les moyens nécessaires et même faire durer le plaisir. Luthice en ressortirait en charpie, seule, sans aucune ligne de défense entre elles deux : c’était une promesse que la sorcière s’était faite, quelques semaines plus tôt, quand elle avait constaté le vide autour d’elle. Elle se savait parfaitement capable d’être aussi pernicieuse et retors que n’importe quel cultiste de Serendia, elle avait été à bonne école et tout ce qu’elle avait appris jusqu’ici allait lui servir pour mettre la maléficienne à terre, l’enterrer et éradiquer toute trace de son existence tant et si bien qu’il ne resterait  d’elle qu’un sale souvenir. Très sale.

La sorcière en rêvait la nuit, y pensait la journée : tout son esprit était tourné vers la façon dont elle allait la forcer à sortir de son trou. Sadie se figura très bien le sourire mauvais qui devait tordre ses lèvres à cet instant, mimique héritée d’une existence révolue et pourtant pas si lointaine, encore toute proche même. L’extraction du fragment l’avait laissée seule, mourante, dans le noir ; la privation de sa voix l’avait forcée à se retrancher, à s’isoler, rendue malade par la frustration de ne pas pouvoir s’exprimer… Elle comptait lui rendre la pareille au centuple et forcer jusqu’à son dieu sombre à l’abandonner : si Luthice pensait s'être jamais sentie seule et être la dernière de sa lignée, elle n’avait pas idée de ce à quoi elle allait goûter.

Nôd

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« L’espère ! Quel joli nom pour désigner l’affût, l’attente du chasseur embusqué, et ces heures indécises où tout attend, espère, hésite encore entre le jour et la nuit. L’affût du matin un peu avant le lever du soleil, l’affût du soir au crépuscule.. »

La voûte céleste au-dessus d’elle, où trônait une lune ronde et ivoirine, éclairait le territoire des manes d’un éclat de cristal encore accru par la froidure sèche de cette première nuit de la nouvelle année.

La température de la pierre sous elle se transmettait à ses jambes, la refroidissait lentement, et pourtant elle ne bougeait pas, là, tapie sur un rocher surélevé à guetter les meutes nocturnes. C’était une mission d’apprentie, elle n’avait rien à faire là. Mais elle n’avait pas envie d’être ailleurs. Les lueurs de fête s’élevaient de Tariff, l’on fêtait le renouveau et l’allongement des jours, elle voyait très bien les accolades, entendait les vœux, humait les senteurs alcoolisées. Mais elle était mieux ici, sur son rocher perchée, suspendue entre les heures et les mondes, bénissant silencieusement l’existence de ce temps où rien n’existe à part nous-même.

Elle avait expérimenté, ces derniers jours, le retrait de l’esprit noir et la sensation étrange de plénitude que son absence avait laissé.  Dans ses souvenirs la sorcière s’était toujours attendue à le vivre comme un manque, une déchirure, et pourtant il lui semblait qu’une main divine venait juste de recoller un morceau dont on l’avait privée il y a fort longtemps. L’énergie fourmillait sous son torse, ondulait avec constance et profondeur, parfois les souvenirs de son corps la laissait deviner ce vide qui avait été là quelques semaines auparavant et la différence était saisissante, même pour sa mémoire fragmentée.

Sadie rassembla ses membres autour d’elle, conservant comme elle le pouvait sa propre chaleur. Le froid l’anesthésiait, sans doute était-ce pour cela qu’elle était bien ici, dans cette pénombre hivernale sa colère s’étouffait et la laissait enfin respirer. Elle avait plus ou moins dompté son malaise, le reléguant dans un coin de son corps à grand renfort d’automédication… Un rire lui échappa, autodérision, c’était une façon polie de parler de tout ce qu’elle absorbait. Mais elle le savait bien : l’attente deviendrait insupportable, la frustration immense et il lui semblait n’avoir aucun moyen de les exprimer. Par quel biais ? L’écriture était diablement trop longue et laborieuse pour la soulager et pour écrire quoi et à qui ? Elle n’aurait elle-même pas su quoi coucher sur ces pages blanches.

Aussi la chasse lui avait paru le meilleur moyen d’exulter, laisser sortir ce trop-plein quitte à devoir perpétrer quelques sanglants carnages chez les fauves ou les bandits. Elle s’étira le cou. On avait toujours besoin de sang de mane ou d’obsidienne de toute façon. En parlant de sang… Les premières lueurs de l’aube s’étiraient au loin, couvrant l’horizon d’une chape scintillante, et venaient paisiblement la révéler. Elle se savait assise, là, sur son rocher. Elle sentait que sa peau la tiraillait, que ses vêtements s’étaient raidis. Elle connaissait ses exactions de la nuit mais n’aurait pas pensé être toute de sang et de boue habillée.

La sorcière soupira. En ces temps d’hiver l’eau du fleuve était trop froide pour qu’elle s’y baigne, elle allait devoir rentrer ainsi à Tariff, ensanglantée sans être blessée. En contrebas de son rocher, sous ses pieds, une meute entière gisait et tandis que les premiers rayons la réchauffaient déjà elle sentait poindre de nouveau cette colère qui se nourrissait de sa privation.

Rentrer, se laver pour effacer les traces de cette chasse qui n’était rien qu’un massacre, s’abrutir de travail et puis recommencer. Le froid et la langueur de la nuit l’enveloppaient encore suffisamment pour qu’elle reste insensible à ce constat mais, quelque part, sa conscience abîmée lui soufflait que cette espérance apathique ne pourrait durer encore longtemps.

Quelque chose devait se produire, dusse-t-elle le provoquer elle-même, où elle resterait ainsi.

Nôd

Alors elle s'était tue

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« Alors elle s'était tue, avalant sa rage dans un stoïcisme muet. »

L’éclat de cette vibrante explosion resplendissait toujours derrière ses paupières closes, loin après ses yeux, bien après son nerf optique, tout au bout du chemin tracé par les impulsions électriques de son cerveau. Ce déchaînement d’énergie qui s’était abattu sans bruit, elle le percevait encore, tel un goût sucré et persistant à l’arrière de la langue. Elle en avait ressenti un soulagement si profond que cela avait soulevé son âme et sidéré son esprit. Mais cet état de grâce n'avait duré que quelques heures, le temps d’un sommeil réparateur qui l’avait ré-ancrée à la réalité. L’existence l’avait ensuite agrippée d’une main et de l’autre avait ceint ses lèvres.

Elle avait crû, les premières heures, que sa gorge si longtemps inutilisée était réticente, mais il lui avait bien fallu se rendre à l’évidence : c’était toute sa voix, toute sa parole qui lui était inaccessible. Par quel tour tordu de son esprit ? Elle était bien incapable de le dire. On lui avait raconté les dernières semaines, narré les rebondissements, l’effroi, la douleur et finalement la délivrance… Mais qui n’avait rien apporté de fondamentalement salutaire : ça n’était qu’une étape de plus sur le long chemin qu’ils gravissaient tous. Pour aller où ? Mystère. Elle s’était souvenue de choses dont elle ignorait l’existence et aujourd’hui avait oublié des événements toujours vivaces dans l’esprit des autres. Elle avait oublié des autres entiers et elle n’arrivait pas à s’en émouvoir, quand bien même le désarroi semblait être palpable. Le monde était sans dessus-dessous, pour elle du moins, les autres semblaient suivre le fil avec plus ou moins de brio… Et s’échinaient à déchiffrer les mots qu’elle griffonnait à la hâte dans son carnet.

Inspire.

La sorcière n’avait jamais été une grande bavarde pourtant elle ressentait aujourd’hui un dépouillement profond dans son incapacité à s’exprimer. On l’avait volée… Elle s’était volée elle-même et elle était incapable de savoir pourquoi. Elle attendait quelque chose, sans doute. Une des trois, en tout cas, attendait quelque chose.

Retiens ton souffle.

Les premiers jours après son réveil enfin passés, et le long voyage de retour vers Tariff terminé, la quiétude et la langueur de son esprit encore cotonneux, avaient cédé la place à cette habituelle colère, cette sœur bien connue qui la suivait partout. Elle l’avait ravalé, sans doute comme elle avait ravalé sa capacité à s’exprimer : avec la difficulté inhérente à une boule d’épines.

Expire.

Elle s’était alors assommée de travail, de tâches, de listes… Sans beaucoup de mal vu le retard accumulé à La Croisée. Mais chaque jour plongé dans le silence et chaque nuit passée dans l’inconfort de son corps était une torture grandissante. Il lui semblait qu’on l’avait libérée d’un carcan pour la placer immédiatement dans un autre dont l’unique point commun était cette rage sourde. Sadie n’était plus que brasier et colère et au milieu de ce brouillard orageux elle espérait que son silence faisait bonne figure… Car elle était malgré tout capable de percevoir ce soulagement autour d’elle. Le regard câlin de Galathea, le ton doux de Menetios, l’inquiétude d’Eleazar… Elle ne pouvait y répondre que par une façade mutique et quelques sourires qu’elle donnait avec sincérité mais beaucoup de mal.

Retiens tes mots.

La sorcière étouffait, littéralement, à mesure des jours qui passaient il lui semblait être prise dans un étau de plus en plus étroit. Elle ne parvenait plus à reprendre son souffle et les heures du jour, dictées par le rythme lent des alambics, étaient le métronome auquel elle se raccrochait car ses nuits…

Inspire.
Retiens ton souffle.
Expire.
Retiens tes mots.
Tout doit être silencieux, car lorsqu'ils viendront finalement nous chercher, nous devrons être en mesure de les entendre.

N’auguraient rien de bon.

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Fin de l'arc II

Nôd

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« Les empires ne périssent pas sous les coups de leurs ennemis mais par leur propre épuisement et par la démission des forces qui les soutiennent. Il en va de même de nos amours et de notre vie.. »

Les premiers flocons tombaient mollement, à peine chahutés par la brise froide qui lui claquait les joues. Sous ses pieds Heidel disparaissait dans un manteau grisâtre, le vrombissement des chariots sur les pavés montait jusqu’à son perchoir, l’on aurait dit une usine perdue dans ses propres fumées. Mais ça n’était que l’hiver qui s’installait doucement, rien de très fabuleux en soi. Et pourtant. Il lui semblait voir la ville pour la première fois, telle une massive silhouette qui aurait émergé d’un brouillard épais.

A tout autre moment cette vue lui aurait probablement inspiré divers sentiments, un peu d’émoi, un peu de moquerie, quelques souvenirs qui remontaient de loin. Mais elle se sentait apathique face à ce tableau, la fatigue qui l’habitait semblait dévorer tout ce qui s’approchait d’elle d’un peu trop près pour la toucher.

Son corps était froid, impossible pour elle de se réchauffer, rien n’y faisait. Toute force l’avait désertée et si quoi que ce soit lui arrivait maintenant elle ne pourrait probablement même pas se défendre. Non par manque d’énergie. Non. Par simple absence de réaction. Par un épuisement si intense qu’elle s’était éteinte, sans plus aucune possibilité de réagir.

La sorcière souffla devant elle, une légère buée blanche voleta devant son visage et s’évapora ensuite rapidement. Elle percevait la morsure du froid tandis qu’elle respirait, ses doigts devaient probablement tirer sur le violet maintenant. Depuis combien de temps était-elle là ? Perchée. Peut-être cinq minutes, peut-être cinq heures, peut-être cinq siècles. Sa conscience d’elle-même avait récemment volé en éclat, elle ne savait plus qui elle était. Elle était cet enfant des taudis, cette gamine de Tarif, cette sorcière revancharde, cette fille de Siari, cet être irrémédiablement étouffé de colère et de regret… Tout en n’éprouvant pas le moindre remords. Pour qui et pour quoi ?

Les souvenirs s’emmêlaient dans sa tête et elle n’avait aucun moyen de les contrer. En avait-elle seulement l’envie ? Sadie ne savait pas, elle n’avait pas la force de savoir. Elle ne voulait qu’une chose : que tout s’arrête, en finir avec cette béance qui la grignotait chaque jour un peu plus et surtout, surtout, ne plus se sentir comme la poupée, l’expérience !, de cette alchimiste obsessionnelle. De cette savante folle. De sa mère.

Un reflux de sanglot vint lui bloquer la gorge et y restât coincé. Elle déglutit avec amertume. Tant de chemin parcouru pour n’être finalement pas maîtresse de sa destinée. La sorcière souffla comme elle le pu, les dents tellement serrées qu’elle avait presque de la peine à respirer. Que faire ? Que faire ? Que faire ? Impossible de répondre à cette question. Quelque part elle espérait que les craintes de tous furent fondées. Que Luthice la tue. Tout serait fini. Que l’extraction échoue. Tout serait fini. Que la suspicion de Falkynn s’avère vraie. Les sorcières auraient bien vite raison d’elle ; Et tout serait fini également.

La Sadvhi leva le visage au ciel, sa peau froide accueillant les derniers flocons qui tombaient. Elle aurait pu rester ici des milliers d’ans sans que jamais personne ne vienne la chercher. Elle expira un souffle agacé. La défection, même à venir, même hypothétique, la mettait tellement en colère. C’était bien dans cet unique sentiment qu’elle parvenait à trouver encore un peu de force. Une bourrasque plus violente que les autres hurla à ses oreilles et la percuta, la faisant chanceler et se recroqueviller sur elle-même. Si seulement quelqu’un pouvait souffler cette bougie, elle pourrait enfin se reposer.

Nôd

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« Ce qu'elle aurait aimé, dans cette solitude qui en augurait une autre, c'est d'entendre la mer. Entendre la mer sans la voir et lui accorder le pouvoir de porter en elle le souffle de tous ceux qu'elle aimait sans le leur dire jamais.. »

L’eau venait doucement lui caresser les pieds à intervalles réguliers, dans cette mollesse caractéristique des mers d’huile au petit matin. Autour d’elle tout était déformé par un brouillard laiteux, la lumière blafarde lui donnait l’impression d’être hors du monde. Les bruits du port, étouffés, parvenaient à ses oreilles comme autant d’échos d’un univers bien différent du sien.

Elle replia ses orteils et les enfonça dans le sable, allant chercher la fraîcheur sous-marine. Elle était bien à cet endroit, seule, comme suspendue quelque part entre ici et là-bas. Quelque part au loin s’agitaient de vagues lueurs qui auraient tout aussi bien pu être des lanternes que des feux follets. Peut-être était-ce les esprits de la nuit qui s’évanouissaient doucement pour laisser placer à la lumière solaire ? Machinalement son regard se portât vers l’horizon voilé, perdu dans les limbes blancs de ce petit matin. Que pouvait-on trouver au-delà ?

La sorcière fit un pas en avant, suivi d’un second, l’eau l’accueillit de quelques clapotis et épousa froidement ses mollets. Au-delà se trouvait une kyrielle d’îles, des pirates et des baleines. Mais encore au-delà ? Au-delà de ce que l’on ne voyait pas ? Quelle trame reliait tout ceci et faisait d’un monde un canevas où rien n’était jamais détaché du reste ? Il lui semblait, ici, être seule au monde et pourtant assourdie de ce bruit diffus qui résonnait entre chaque chose.

Elle inspira et fit encore un pas, ses cuisses accueillant la froidure de l’eau par un léger tressaillement. Ce bruit ne venait pas du dehors, il venait du dedans. Elle l’avait entendu toute sa vie sans jamais s’apercevoir de sa présence, il avait fallu que quelqu’un d’autre mette le doigt dessus pour qu’enfin elle le ressente vibrer, qu’enfin elle s’éveille à cette longue plainte qui l’habitait. Ses mains se mirent à jouer distraitement à la surface de l’onde grise et opaque. Elle trouvât là une analogie parfaite à la façon dont elle comprenait la situation. Deux êtres séparés d’une barrière si insaisissable qu’ils ne pouvaient jamais communiquer que par des illusions grotesques, à l’image de ses pieds déformés qu’elle apercevait avec peine au fond de l’eau.

D’un mouvement leste la Sadvhi s’abandonna à l’eau, s’y glissant avec délectation et souplesse, elle ondula sur quelques mètres avant de refaire surface, portant son visage vers le ciel tandis que son corps, étendu sur le dos, s’en remettait aux flots placides. La solitude avait parfois cette capacité inouïe de la mener à une sérénité sans commune mesure. Elle ne doutait cependant pas que l’émeraude et l’amphibole avaient aussi joué leurs rôles. L’air frais emplit ses poumons comme une vague. Mais cet isolement paraissait bien doux comparé à d’autres, comparé à celui qui promettait d’arriver.

Elle entendait le grouillis du sable en-dessous d’elle, le grincement des chaînes au large, le clapotis contre les coques et les premiers appels venant du port. Tout ceci résonnait en elle, atténué et rendu sourd par l'eau qui la portait comme si elle n’était rien. Elle n’était rien, personne, inconnue parmi les inconnus. Elle était bien. Et elle était tout. Pour certains, elle le savait, de pas grand-chose à presqu’un univers entier, petit rouage devenu maillon ; chaînon d’un ensemble plus grand et bien vaste. Tous, avaient-ils seulement conscience de l’ampleur ?

Une vaguelette la fit onduler, de l’eau passa sur son visage et lui fit fermer les yeux. Elle-même ne savait pas où elle allait. L’eau la portait, le flux la portait… Et elle se laissait faire. Elle avait cherché à combattre mais pourquoi faire ? Il était clair que ce qui devait advenir ne pouvait être contré et qui étaient-ils pour se battre contre des créatures pareilles ?

Sadie rouvrit doucement les yeux. Attendre et réagir plutôt qu’agir et subir. Elle s’était débattue seule, longtemps, avec pour unique résultat de s’enfoncer chaque fois un peu plus, creuser chaque fois un peu plus son terrier, jusqu’à en étouffer. Ils l’avaient tous sortie de là. Et à l’air libre, ici, elle se sentait bien.

Nôd

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« Elle ne savait pas que l'Enfer, c'est l'absence. »

L’obscurité était devenue son quotidien. Les volets fermés, toute bougie éteinte, cette ambiance sombre et feutrée était devenue salvatrice tant le monde s’était mué en une multitude de petites agressions. Chaque son se répercutait entre ses oreilles comme autant d’échos hurlés en pleine montagne. Le moindre rayon de lumière lui brûlait les pupilles comme une flamme à laquelle elle se serait trop longtemps exposée. La caresse du vent était devenue griffure et chaque grain de poussière contre sa peau lui faisait l’effet d’une aiguille.

Quel jour était-on ? Elle n’était même plus sûre. Tout se bousculait dans sa tête. A certains moments il lui semblait être encore sur Illya, petit rapace à la recherche de la blanche biche. L’avait-elle trouvée ? Oui. Il lui semblait que oui. Mioa. Elle l’avait même marquée. Elle gardait le souvenir des embruns sur son visage et de l’approximative clarté que cela lui avait apporté. Sans doute qu’user du charbon de scorpion plusieurs fois de façon aussi rapprochée n’avait pas été une bonne idée…

Etait-elle repassée à la Cave ? Il lui semblait mener de front plusieurs guerres depuis de longues semaines, voire mois, maintenant. Oui elle y était repassée et sans doute n’aurait-elle pas dû, elle avait injecté dans les protections une grande partie de son énergie alors que son esprit était encore mis à mal par son trop récent voyage sur les terres fantasmagoriques de La Gardienne. Mais comment aurait-elle pu prévoir ?

Comment…

Là, assise sur son lit, dans le noir complet, la sorcière eut un léger sanglot. Son torse s’affaissa légèrement sur lui-même, elle se recroquevilla, la tête basse et les épaules frémissantes. Qui aurait pu lui dire ? Lui souffler ? Lui apprendre ? Cet arrachement ne lui avait rien laissé d’autre qu’un trou béant dans l’être, elle se sentait mutilée, on venait de lui arracher un morceau dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence, dont elle n’aurait jamais imaginé qu’il puisse lui être si indispensable. Sadie rassembla ses genoux contre elle. Elle ne voulait pas de cette absence terrible qu’elle ressentait désormais, elle ne la comprenait pas.

Elle se doutait que Galathea devait ressentir la même chose mais elle n’avait pas la force de se hisser hors de son lit. La simple pensée de mettre un pied dehors lui était insupportable. Et qu’en était-il de Llianne ? Entre deux bouffées d’angoisse elle se demanda si La Gardienne avait eu ce qu’elle voulait. Faire de Leolina la mire avait-il servi à quelque chose ? Elle y avait insufflé les derniers restes d’énergie qu’il subsistait encore en elle.

La sorcière eut un rire abattu… De l’énergie ? Quelle énergie ? Pour ça fallait-il encore qu’elle puisse dormir, fermer les yeux sans voir cette pluie de cendre et de feu qui se dessinait en permanence devant ses yeux. Elle ne se souvenait pas d’un seul moment où la fatigue l’avait tant accablée, le vide était désormais tout ce qui l’habitait, elle était un être vain et désempli dont l’esprit était le théâtre d’une guerre oubliée dont elle ne savait rien.

Le front posé sur ses genoux, le visage enfoui au creux de ses vêtements, elle voulait juste que tout s’arrête. Que tout disparaisse.

 

Nôd

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« Au moment où nous concevons le concevable, il commence à résonner en nous et devient inconcevable. »

Elle avait jaillit de son cauchemar comme un noyé reprend conscience, en happant l'air désespérément, la gorge encrassée et douloureuse, le souffle perdu et la mine hagarde. Elle avait pu deviner ses yeux exorbités, ses joues creuses et ses veines saillantes. Pas un cauchemar non, une bien triste réalité. Réalité qu'elle avait perçu comme si ça avait été la sienne, elle s'était sentie saisie par ce renoncement qui n'était pas le sien, cette souffrance qui n'était pas la sienne et que pourtant elle avait partagé cette nuit pour quelques heures.

La sorcière avait voulu partir sur le champ, mais pour aller où ? Et pour faire quoi ? Elle n'avait pas les arguments pour convaincre La Gardienne ni même de solution viable pour sauver Llianne, ou pas toute seule. Le fiel qu'elle avait ravalé avait alors eut un goût terrible de faiblesse, de paralysie même.

A sa hauteur que pouvait-elle faire ?

Le temps de quelques secondes elle avait fermé les yeux, pour se reprendre, bien mal lui en avait pris car l'image de la biche au sol, battue et renonçante, lui avait donné la nausée et l'avait frappée aussi sévèrement que l'aurait fait la main de La Gardienne.

A elle seule que pouvait-elle faire ?

Elle partageait le même lien avec Llianne qu'avec Galathea, mais le peu de temps qu'elles avaient passé ensemble, elle et l'Elfe, les avaient amenées à communiquer, communier même, autrement, par une autre voie. Depuis le temps, Sadie avait presque oublié qu'elle pouvait voler.

Elle était la seule à pouvoir prendre suffisamment de hauteur pour approcher et toucher Llianne tout en passant outre la domination de La Gardienne. Cette pensée l'avait heurtée avec violence et elle avait fait surface une seconde fois, son souffle se coupant pendant de longues secondes jusqu'à ce que son corps soit en détresse. Elle avait réalisé l'ampleur de sa faute et de sa négligence dans une bouffée d'air douloureuse et stridente.

Pourquoi n'y avait-elle pas pensé avant ? Si Llianne pouvait s'enfuir à grandes enjambées dans les bois elle pouvait la suivre, la retrouver et la guider en quelques battements d'ailes. Les heures qui suivirent cette révélation ne furent qu'une succession de secondes étirées à leur maximum. Elle avait passé la nuit à penser, ressasser, envisager et présager pour finalement quitter la Cave et ses habitants dès sa tâche terminée : que de temps envolé pour elle et de chagrin inutile pour l'Elfe.

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Citation

Le regard mouillant de la biche vous fait défaillir : il y a tellement de tristesse au fond de ce regard et comme une étrange acceptation de son sort. Elle semble sur le point d’abandonner, de se soumettre à l’implacable volonté de l’entité qui la tient au creux de sa main.

Nôd

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La poussière s’élève mollement à chacun de ses pas et vient s’accrocher en une couche fine sur le bas de sa robe. Sa silhouette est frêle et légère, sans doute ne pèse-t-elle pas plus lourd qu’une feuille dans le vent tandis que, comme lui, elle semble avancer inexorablement. Sa démarche est lente, c’est le pas de ceux qui ont entamé une longue route et dont la destination est inéluctable.

Ses yeux sont clos depuis le début de son chemin, elle n’a vécu le passage de l’humidité de Serendia à la sécheresse de Mediah que par la caresse du vent sur son visage, l’odeur ambiante dans ses narines, le goût de l’air sur sa langue et le bruit du monde autour d’elle. Un pied devant l’autre, elle n’a craint ni les Hommes ni les bêtes qui se sont dressés sur son chemin, laissant à la magie le loisir de s’exprimer sans même avoir eu besoin de ciller.

Elle avance sur ce chemin car elle sait que c’est là, quelque part entre cette heure et sa dernière heure, que se dessinera enfin cette ombre déformée, cette relique d’un passé que rien n’aurait dû faire ressurgir. Elle avance car elle l’attend, car rien ne pourrait empêcher cette rencontre : la voix d’outre-monde le lui a susurré dans ses derniers songes.

Un grondement propagé par le sol la fait légèrement frémir, la terre sourd à plusieurs dizaines de mètres devant elle tandis qu’elle est martelée par les sabots des chevaux. Elle n’ouvre toujours pas les yeux, elle n’a pas besoin, et lorsque finalement le convoi se présente devant elle elle n’a qu’à laisser la magie opérer. Son corps se contracte, se dilate, elle pourrait presque sentir toutes les particules de son être se fondre dans le monde pour être éjectées plusieurs mètres en avant et, enfin, réassemblées. Un cheval hennit derrière elle, un homme jure. Elle poursuit sa route.

Rien ne semble pouvoir la sortir de cette torpeur en mouvement, elle a une mission à mener et pour cela son esprit doit explorer toutes les possibilités, toutes les réponses, tous les moyens : car aucun échec n’est acceptable. Tous les obstacles seront surmontés, contournés ou détruits. La serpentaire, à l’existence solitaire et silencieuse, ne saurait elle-même se soustraire à cette règle.

Etrange destinée que celle-ci. Ses pensées louvoient et se dispersent, sa démarche se fait chaloupée, son seul corps est désormais aux commandes : elle avance. Tant de temps dans le noir et le silence. Non. Plus que le silence, l’absence totale de vie. Plus de temps ni d’espace, plus de chaleur ni de froidure, plus de douleur ni d’apaisement. Les Hommes ont cette remarquable capacité à détruire la vie de leurs semblables qu’elle s’en trouve fascinée.

Mais la Serpentaire n’est plus humaine, elle l’a vue dans ses rêves, alors elle avance pour la rencontrer. Peut-être aura-t-elle des choses à dire ? Il y a longtemps qu’elle n’a pu discuter. Serendia n’est pas propice aux réjouissances de l’esprit et du parler, leurs pensées sont si fades et médiocres que souvent elle les imagine en train de se fondre aux murs de leur sanctuaire ; Dans son esprit ils deviennent des pierres, aussi ternes et gris que de la cendre, sans saveur et sans odeur. Ils ne sont que des ombres gesticulantes autour d’elle, grouillants et incohérents, elle voudrait ne pas avoir besoin d’eux mais elle sait que c’est impossible : cette victoire, Sa victoire, ne se fera que sur chemin pavé de sacrifices et ils en seront les pierres.

Elle perçoit le fourmillement dans ses sinus, il fait froid, la nuit s’est installée mais son pas ne faiblit pas : l’heure approche, le jour est proche. Sous ses paupières fermées elle peut presque voir la longue queue de serpent onduler sur le sable du désert, le reptile apporte les Ténèbres avec lui mais elle n’en a cure car elle ne redoute que les desseins de son Maître : le reste n’est qu’une fable pour les simples et les esseulés.

Galathea

Crâne filant

Quitter la forêt de Tungrad aurait presque été un soulagement si chaque projection galopée de sa monture n’intensifiait pas l’étau qui, progressivement, enserrait le crâne de Galathéa. Les lèvres pincées, elle laissa l’animal la ramener à Tarif, obnubilée par cette impression angoissante que ses veines se rétrécissaient dans sa tête et que l’afflux d’un sang entêté y forçait son chemin à coups de pulsations sourdes et puissantes. Sa boîte crânienne devenait la chambre d’écho d’un tambourinement sauvage qu’une soufflerie bruyante ne cessait d’encourager.

 

Une fois sur place, il était hors de question d’adresser la parole à quiconque, sa mâchoire crispée ne le lui aurait de toute manière pas permis. Elle rentra chez Menetios sans avoir aucune conscience de son éventuelle présence et fila dans le recoin le plus sombre de la pièce la moins éclairée comme un pèlerin du désert vers son oasis. Attrapant la première couverture venue, elle s’assit en tailleur face à un coin de mur et rejeta l’épais édredon par dessus sa tête. Sous cette tente de ténèbres improvisée, elle ferma les yeux, laissa aller son front molletonné contre la paroi la plus proche, et ne bougea plus d’un pouce, toute à sa souffrance.

 

Elle savait que c’était le prix à payer. Comme une compensation : s’accrocher aux fils du passé privait parfois de la conscience du présent. Elle s’était entêtée à suivre une poussière depuis longtemps balayée par les flots du temps, jusqu’en des terres lointaines, s’était littéralement étouffée à la localiser d’une manière trop précise. Une traque qui n’avait sans doute duré que le temps d’un battement de cils, durant laquelle son esprit s’était étiré dans l’espace et dans le temps comme la pâte à sucre d’un extravagant confiseur. Le bonbon multicolore et difforme  qui en ressortait, et qui s’explosait maintenant contre ses paupières closes dans un feu d’artifice d’incohérences, aurait sûrement plu à Léolina.

 

La nuit, le jour passèrent ainsi, et au milieu du chaos une inquiétude froide s’imposa à elle : plongée dans les bribes éclatées du fin-fond de sa vision, elle n’avait plus senti aucun besoin de revenir. Envolée si loin, qu’elle s’était perdue, et la gorge enserrée d’une squelettique main noire n’était plus la sienne.