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À propos de ce blog

"Écris avec du sang et tu apprendras que le sang est esprit."
(
Friedrich Nietzsche )

 

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Ikhlas

L'Héritage

Tous savent et ne savent pas

que la lumière se consume

et l’ombre est immense

que le mystère est une triste musique

qui de loin en loin dénonce la mort

moi je suis né un jour

où Dieu était malade.

( Pierre DesRuisseaux, "Le féminicide de Juarez" )

 

13, C. 284

 

Sa main glissa, poisseuse, sur la poignée de la porte. Il serra plus fort ses doigts autour de ce repère inespéré, l'actionna et pénétra dans la pièce. Il s'effondra là, dans un gémissement rauque, comme un paquet de chiffons tremblants. Dans le silence cryptique de la Cave, il entendit sa propre respiration pleine de douleur, rauque, rapide, brusque. Cette musique lui rappela le souffle affolé d'un animal acculé. L'odeur de la poussière et des vieilles pages de vélin pourrissants lui vinrent aux narines, et il songea qu'il n'y avait guère qu'ici ou dans les tombeaux que l'on pouvait respirer ce parfum là.

Le parfum du Temps.

Il tenta de bouger avec précaution pour s'adosser contre la première surface qui viendrait. Le mouvement lui arracha une plainte. Ses mains s'agitaient de tremblements intempestifs et il avait beau puiser en lui cette force qui le conduisait toujours à la maîtrise, elles continuaient de frissonner, comme des feuilles ballottées au vent. Il déglutit et sentis couler sur sa langue le goût métallique du sang, tandis que chaque élancements de souffrance dans sa mâchoire lui rappelaient que, cette fois-ci, il y avait laissé quelques dents.

Et la prochaine fois ?

Il resta là de longues minutes, à s'écouter respirer. Épuisé, il manqua s'endormir. Mais le hurlement d'une enfant, quelque part au fond de son esprit, le ramena brutalement à la réalité, dans un sursaut pénible. Il cilla plusieurs fois, les paupières humides, le cœur au bord des lèvres.

Ne pas s'endormir. Ne surtout pas s'endormir.

Il avait prit de méchants coups sur la tête, il s'en souvenait. Il sentait son cœur battre la chamade quelque part derrière sa nuque et n'osait pas toucher ce qui se trouvait là, dans la crainte de sentir ses doigts s'enfoncer dans sa cervelle. Une peur comme une autre, irrationnelle. Finalement, il se força à bouger. Il jeta sa main sur la surface d'un meuble et tâtonna à la recherche d'une bougie, qu'il trouva mais déjà de moitié entamée. Ses mains parcoururent ses vêtements en frissonnants, en quête des allumettes qu'ils savaient avoir prise en partant. Il renifla en sentant entre ses doigts l'arrête pointue d'une boîte en bois, au fond d'une poche dont il avait oublié l'existence. Il lui fallut plusieurs fois pour parvenir à faire naître sur l'extrémité du bâton une timide étincelle. Sans doute avait-il trempé ses allumettes sans faire exprès, au milieu du chaos.

Corps en flammes...Hurlements...Larmes, sillons de sang...Déchiré, captif...Douleur.

Dans un grognement, il se redressa, sa main trouvant le support secourable du meuble pour permettre cette terrible ascension dans la clarté mince et agitée de la flamme. Il fit quelques pas dans ce réduit sans fenêtres où dormaient ces précieuses reliques, et s'approcha du reflet d'un miroir qui lui renvoya une image brisée de lui-même. En éclatant, l'arcade avait fait couler sur son visage des peintures de guerre écarlates qui tâchaient jusqu'à son col. En un regard, le valencien sut qu'il allait devoir recoudre et trouver de quoi faire désenfler son œil lourdement poché. L'éclat timide de la bougie faisait luire sur sa peau les traces de toute cette saleté, ces souillures de boue et de sang qui faisaient comme le masque d'un supplicié. Les paumes collées à la console laissaient de sombres empruntes sur le bois tandis que, refrénant l'envie de déglutir, il se penchait pour laisser tomber dans le crachoir un filet de salive ensanglanté. Un profond soupir qui fit écho dans ce silence pesant, puis il ferma les yeux, le corps entier comme un sac éventré, l'âme déchirée et l'esprit à l'agonie des souvenirs.

Dieu... Faîtes que ce ne soit pas en vain.

Combien de temps encore avant d'y laisser sa vie ? A vivre avec et comme une bête farouche, dans cette solitude humaine sans chaleur autre que celle de Dieu... Si peu d'aide, si peu de secours là où personne ne pouvait l’accompagner. Au fil du temps, le travail devenait plus difficile, plus risqué, autant pour lui que pour tous les autres qui avaient choisis de suivre cette même voie. A chaque voyage, il lui semblait laisser toujours un peu plus de lui-même derrière ses pas, de tenter ainsi de garder son équilibre sur une corde tendue au dessus d'un gouffre creusé jusqu'au fond du monde. Mais comme tout homme prêt à périr qu'il fut, l'apatride à qui l'existence avait tout volé, ne parvenait pas à concevoir qu'aucune âme ne succède à son propre mandat.

Mais qui ? Et pourquoi voudrait-on ?

Derrière ses paupières closes, la vision d'un monde dévoré par le souffre et les flammes revenait comme un antique fantôme, le plus âgé de tous les spectres du souvenir. Prophétique, la valencien assistait à la fin des temps dans ces torrents de catastrophes qui recouvraient la terre d'eau, noyaient les êtres dans des tourbillons de lames de fonds sous des nuages que crevaient de tonitruants éclairs. Ils éclairaient la désolation d'une lumière pâle et aveuglante, le soleil mourrait, la lune s'ouvrait en deux pour tomber dans l’Éternité vide. Et lorsque les mers finissaient de balayer toute vie, la terre et les montagnes s'écartelaient telles de blasphématoires matrices pour tout avaler et recracher dans ce monde nouveau d'abjectes créatures nés des cauchemars du vieux monde.

Je suis fou...Ou je ne vais pas tarder à le devenir.

Il se massa le front du bout de ses doigts fébriles, le visage cuisant de fièvre, comme si ce simple geste suffirait à chasser les images d'apocalypse qui peuplaient ses cauchemars depuis l'Aurore. La mâchoire traversée de dards de douleur, les tempes bourdonnantes du tambour de son cœur, le valencien savait qu'il n'y avait guère qu'à son Dieu qu'il pouvait ainsi parler. Sur ce pénible chemin de la Destinée, Aal lui enverrait-il les renforts qu'il espérait pour au moins jouir de la pérennité de ses idées ?

Ikhlas

La pluie

 

Olvia 45, Lun 2, An 283

 

Je suis arrivé à Olvia ce matin, aux alentours de six heures. Le temps est à la pluie et les nuages sont d'un inquiétant gris annonçant l'orage. Les paysans grondent dans le pays, convaincus que ce persistant mauvais temps rendra les récoltes mauvaises. Et en effet, les oliviers n'en finissent pas de laisser tomber par terre des fruits à peine mûres et déjà blettes. Ce ciel qui ne s'éclaircit pas à mesure que les jours défilent rends les habitants méfiants et amers. Dans le Désert, la pluie ne représente rien de plus qu'un accident court et violent localisé loin dans les montagnes. Enfant, je n'en ai guère vécue plus de deux ou trois, lors de ces rares voyages où nous rendions visite à des cousins. Mais en occident, les colères célestes sont prompts à se déclencher et même après toutes ces années, je ne parviens pas à m'habituer à ces brusques ondées.

Assis dans un coin de l'auberge d'Olvia, j'observe à l’extérieur l'averse vicieuse secouer les broussailles, s'écraser sur les carreaux des fenêtres et transformer les ruelles en pataugeoires boueuses. Quelques badauds trottinent prestement dans la rue en tenant au dessus de leurs tête des sacs de jutes trempés ou des lambeaux de manteau pour mieux se protéger des intempéries. Une petite fille, réprimandée par sa jeune mère, s'amuse à sauter dans les flaques en se moquant bien de souiller ses jupons de glaise mouillée. Elle porte une capeline fatiguée et trop grande d'un étonnant rouge sang. Curieux.

Cette grisaille plonge le pays dans une atmosphère floue et déformé, comme si quelques enfants farceurs l'avaient enfermé dans une bouteille sale.

Je n'ai pas pensé à me sécher en arrivant, alors même que je me sais rapide à attraper le mal de ce pays. Grâce à Dieu, mes livres sont sauvés et je me surprend à rêver au chaud soleil de mon pays, à ces odeurs de poussière et de bétails qui traînaient toujours dans la rue où nous habitions. Ce troquet mélange les fumets du crottin avec ceux des plats en sauces et lorsque la porte de la cave s’entrebâille, il me vient aux narines les fragrances âcres et musquées du dépôt de vin pourrissant au fond des fûts. En entrant, les clients ont laissés sur le plancher de grosses mottes de terre boueuse qu'une jeune servante tâche d'enlever, en râlant tout bas. Je me sens quelque peu honteux d'avoir participé à son calvaire.