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Cendrelune

18/ La fuite

Elle contemplait son visage dans le miroir, sans vraiment se voir au demeurant, ayant du mal à reconnaître ce regard dur, ce pli amer qui barrait sa bouche et ses traits anguleux dessinés par un visage amaigri. Elle aimait le calme qui régnait dans la yourte, là, à l'abri du monde. A quelques mètres, dans l'espace qu'il s'était aménagé, Shidean vaquait à ses occupations, sans doute penché sur une carte en train de faire de savants calculs auquel elle ne comprenait rien.

Tout s’était effondré. D’un seul coup, le barrage qu’elle avait tant bien que mal érigé ces derniers mois avait cédé, vaincu enfin par les coups de boutoir que les événements successifs avaient donnés. Tout s’était mis à tournoyer et elle n’avait eu que la force de tout abandonner pour venir se réfugier ici, dans le décor familier de son refuge.

Elle avait fui, lâchement sans doute, mais surtout pour se préserver, pour se reconstruire et prendre le temps d’accepter certaines choses. L’elfe n’avait plus la volonté nécessaire, ni la force de vie pour pouvoir mener de front sa vie d’aventurière, de mercenaire, de Lame Sombre et de traqueuse de la Gardienne.

A Shakatu, tout était soudainement redevenu plus simple, plus tranquille. La guerrière travaillait parfois pour ramasser l’anis étoilé dans les fermes voisines afin d’oeuvrer pour sa petite affaire commerciale. De temps en temps, elle assurait le transport des marchandises à Altinova où elle en profitait pour se ravitailler et venir aux nouvelles. On la sollicitait de plus en plus pour soigner et apaiser les petits bobos de la communauté de Shakatu et c’est presque avec affection que ses habitants parlaient désormais de “la yourte de la sorcière elfe”.

Une vie simple dans lequel son corps en souffrance et son esprit en éruption avaient pu doucement ralentir le rythme jusqu’à trouver une relative et fragile sérénité. La Vedir avait frôlé un territoire dangereux et interdit et il faudrait qu’elle apprenne à vivre avec cela. Elle savait que ses amis lui en voudraient de cette défection mais elle s’était volontairement mise à l’abri pour ne pas les exposer, eux. Elle était le Bouclier encore et toujours quitte parfois à parer les coups de ceux qu'elle aimait le plus également.

La fuite avait semblé l'ultime recours, et étrangement, cette brusque disparition avait été bénéfique. Même si la nuit d’étranges rêves la faisaient s’assoir dans le lit, sa peau recouverte d’une sueur glacée, les tempes bourdonnantes avec encore le souvenir des grands yeux bleu azurs d’une elfe leucique.

Peu à peu, la réalité la rattrapait, se faisant plus présente. Tôt ou tard, il lui faudrait de nouveau affronter ses démons. Quand au marché d’Altinova, elle entendit le récit de compagnons mercenaires parlant de phénomènes étranges s’étant produit dans une abbaye désaffectée au sud de Calphéon, elle sut qu’elle allait devoir reprendre du service.

Elle se mit aussitôt en route, la peur au ventre. Avec Llianne à Calphéon, elle ne pouvait pas se permettre que le Chevalier Noir reparte sur la sente de sa folie. Il lui fallait savoir s’il était responsable du massacre et le cas échéant préserver la Ganelle de son influence et l’arrêter coûte que coûte...

Cendrelune

17/ La Chasse

 

C’était la nuit la plus sombre de l’année. Paradoxalement, la ronde lune illuminait la ciel de ses rayons mais ce soir, le clan des Trois Soeurs se retrouvait pour la Grande Chasse au cours de laquelle seraient impitoyablement traqués êtres vivants et esprits. Lorsque le soleil darderait ses premiers rayons sur la canope, chaque Lame Sombre ramènerait son trophée et raconterait une histoire. Cette nuit là, tandis que le voile entre les mondes s’affinait, la folie de Vedir lentement s’emparerait des guerrières elfes, les redéfinissant dans leur rôle primordial, leur rappelant ce pour quoi elles étaient faites et pourquoi elles devaient endurer toutes ces souffrances au quotidien. Tandis que la forêt de Tungrad prenait des accents encore plus sinistres que d’habitude, les voyageurs inconsciemment faisaient un détour, rallongeant un peu leur trajet tandis que les bêtes et les esprits, inquiets, essayaient de trouver quelque refuge le temps qu’un nouveau jour vienne les délivrer. Quelques inconscients comme d’habitude - par défi bien souvent- braveraient les histoires qui couraient maintenant depuis plusieurs années vers Tarif et ses environs pour passer la nuit dans la forêt. Chaque année apportait ainsi son lot de disparitions et, même si le clan vedir n’y était souvent pour rien, cela servait à alimenter leur légende et à leur assurer la reste de l’année une relative sérénité sur leur territoire.

En armure rituelle, Maelwenn courrait à une vitesse folle, esquivant les obstacles au dernier moment, disparaissant dans les ombres pour réapparaître quelques mètres plus loin, vive, agile. En elle montait lentement l'appel de Vedir, le début de la transe, l'exaltation de la chasse à venir. Le visage et l'éternel sourire de son bien aimé se dessinèrent dans son esprit et elle sourit avant de se revenir à l'instant présent, se préparant à vivre cette nuit si particulière où elle pouvait enfin être elle-même, sans fard, sans retenue. Il n'y aurait pas de regards méfiants ou désapprobateurs, il n'y aurait pas d'incompréhension, de mépris ou de rejet. Cette nuit, elle était enfin et pleinement la guerrière sacrée et terrible que la guerre de Kamasylve avait engendrée.

La brume se levait lentement et elle sentait que la trame de la forêt changeait imperceptiblement: pan après pan, le voile d'entre les mondes se déchirait, laissant passer un vent glacé et des ombres inquiétantes. Si la majorité des gens redoutait ce phénomène, les Lames Sombres elles étaient dans leur élément. Tout comme leurs soeurs, elles étaient les gardiennes de l'équilibre et les notions de "bien" ou de "mal" avaient une dimension bien trop manichéenne et humaine pour que cela leur parle réellement. L'équilibre était et devait être respecté, il n'y avait rien d'autre qui soit vraiment important. Il n'y avait pas de malfaisance ou de bienfaisance, ou cet équilibre était respecté, ou il ne l'était pas, c'était aussi simple que cela et le socle de toute leur philosophie de vie.

La course de la réalité s'effilochait et se dissolvait dans cette brume, s'étirant, se contractant à l'infini. Prises dans leurs transes, les vedirs s'abandonnaient à leurs quêtes rituelles, perdant toute notion avec la réalité, l'espace, le temps tandis que les barrières tombaient. Certaines se mesuraient entre elles, d'autres tendaient vers le même but, on en trouvait immobiles en train de vivre leur propre voyage intérieur, ou bien en train de danser sauvagement se battant contre quelques ennemis spirituels ou quelques animal sauvage qui ne s'était pas laissé décontenancer par leur présence. Chacune cherchait et trouvait sa voie, écrivait sa propre légende, récoltait son propre trophée. Il n'y avait aucune règle qui régissait la Grande Chasse et de manière générale les Lames Sombres. A l'issue, chacune assumerait ses actes pleinement devant les autres, sans avoir à les justifier par ailleurs ou à encourir le moindre jugement de la part du clan. Au mieux, les trois Soeurs indiquerait comme à leur habitude la voie des possibles dans les cas les plus extrêmes et il appartiendrait ensuite à la fautive de retrouver son chemin.

L'aura de terreur qui se dégageait de la clairière devant elle enserra son coeur dans une gangue glacée  bien avant que le regard bleu et terrible de l'Ahib ne croisa le sien. La silhouette de la soeur honnie se trouvait au centre d'une bosquet de ronces finement entremêlés en un piège mortel. Maelwenn réagit mais bien trop tard, tandis que deux lianes épineuses claquaient dans l'air comme un fouet pour se saisir d'elle, l'enserrant dans une prise solide, les épines s'enfonçant cruellement dans la peau laiteuse de la Vedir. Les prunelles bleutées se mirent à luire d'une lueur glacée tandis que tout autour d'elle, l'énergie sombre se ramassait et pulsait au même rythme que le Vediant. Peine perdue, sa magie était bien trop faible pour affronter celle de la Vedir perdue. Elle n'avait d'autre choix que de subir et attendre. Une pointe de regret se fit sentir dans la sérénité du moment, les Lames Sombres ne craignaient pas la mort, on les avait entraîné à passer au dessus de leurs sentiments, de leurs peurs, de leurs passions afin de garder continuellement le contrôle sur l'Esprit occulte qui rongeait leur esprit pour se libérer. Malgré cela, la jeune guerrière tremblait, tant de peur que d'impuissance. Des larmes de rage perlaient déjà au coin de ses yeux, elle se sentait inutile, faible et elle allait mourir là, sans même avoir l'opportunité de pouvoir riposter par la main de celle qui, il y a plusieurs décennies lui avait donné la vie avant de sombrer dans les cendres fumantes de l'arbre Kamasylve. Elle s'étonnait aussi de sa présence, si loin des Terres Ecorchées d'où elles menaient la guerre. Comment avait-elle fait pour parvenir jusqu'ici? Pour défier les Trois Soeurs et entrer sur leur territoire sans se faire remarquer? Elle sentait déjà l'influence corruptrice de sa consoeur, tout autour d'elle, un vide glacé se faisait ressentir, elle était en train de consumer l'énergie du petit bosquet dans lequel elle se trouvait. Au fond d'elle, Maelwenn regarda le phénomène quelque peu admirative de la puissance qui se dégageait, les sirènes tentatrices commençant à chanter une douce mélodie à ses oreilles; Il serait si facile d'abandonner ici et maintenant et de se laisser enfin aller à cette puissance brute, de la laisser déferler et balayer tout son être. L'Ahib avança vers elle, un sourire malsain déformant son visage. la douleur explosa dans le Vediant lui arrachant un hurlement inhumain et, enfin, elle sombra dans ce qu'elle crut être le doux manteau de la mort...

 

 

 

Cendrelune

16/ Bed of Thorns

Depuis plus d'un an maintenant, je vivais dans une sorte de tourmente et un tourbillon d'activités. Une longue fuite en avant où ma mémoire morcelée par la malédiction de la Gardienne ont fait de moi une pantomime grotesque de cet être que je vois lentement et de nouveau émerger des décombres de mon existence.

Aussi brusquement qu'il était né, ce tourbillon est mort. D'un coup, refluant si brutalement qu'il m'a laissée totalement désemparée, un peu sonnée. Non, rien n'est terminé bien sûr, Echidna foule encore cette terre sous une autre apparence et nous ne savons toujours pas quelles sont ses intentions. Mais ma tâche est accomplie, la demande des Trois Soeurs exaucée. Nous avons choisi -sans doute bien malgré nous, de laisser la Gardienne libre de vivre sa vie, une vie qu'on lui a volé autrefois. Il nous a fallu faire un choix et nous avons privilégié la survie de Llianne à tout le reste. Même à la possibilité d'avoir laissé une menace dans la nature. Moi la Vedir, je me surprends à avoir fait un choix d'humanité tandis que certains humains que j'ai croisés n'ont pas su me démontrer qu'ils en étaient capables. Un étrange paradoxe qui tend à me faire quelque peu sourire.Protéger et défendre Kamasylve , c'est aussi pouvoir apporter soutien et aide à ceux qui le peuplent. J'aurai pu faire le choix de la haine et du ressentiment en laissant mourir la Ganelle pour abattre la Gardienne. Aurai-je été meilleure alors que ces Acher qui nous ont humiliés et crachés au visage? Et je savoure une victoire secrète que mes autres compagnons ne peuvent appréhender: Celle de jubiler à l'idée que Liandra, cette Acher que je hais au plus profond de mon être m'en dois une désormais. En remettant les Chaînes Spirituelles à mes Vénérables, j'ai déclenché une réaction en chaîne - ironique jeu de mots, dont je savoure à l'avance les répercussions... 

Le choix de l'humanité laisse place sans doute à l'instrumentalisation d'une situation et surtout de Llianne à mon avantage. Et quoi? Je ne serai pas celle que je suis si je ne provoquais pas de temps en temps les opportunités pour en jouir. Reste une inconnue: les Adenlars. Il faudra que je discute avec Leo de cela. J'e me suis habituée à la présence de ma soeur Vedir, aussi farfelue et décalée soit-elle. J'espère que nous aurons de nouveau l'occasion de faire front ensemble... 

Quelque chose s'est apaisé en moi. Un chemin initiatique pavé de souffrances et d'angoisse certes, mais une initiation tout de même vient de se terminer. Je suis morte autant physiquement que symboliquement et voici que je renais. De par ma formation et ma nature, il ne saurait en être autrement, la douleur a toujours été quelque chose de familier et de rassurant. Les Trois ont raison quand elles affirment que je dois accepter tout ce qui bouillonne en moi: si je ne le fais pas, ma propre faiblesse m'anéantira. L'acceptation, les humains disent que c'est la dernière phase d'un deuil. Et je fais le deuil de ma propre personne. Fhalaine n'est plus, elle ne reste qu'un paravent social que j'offre au reste du monde et derrière lequel je me dissimule. Maelwenn, elle, se retrouve face à de nouveaux défis et enjeux. La sombre présence en moi s'agite et s'ébroue, bercée par la puissance dont le Vediant la nourrit. Jusqu'à présent, je l'ai tenue à distance, la gardant seulement dans mon ombre, m'en servant comme on se sert d'une bête de somme pour avancer. Isandir me presse de passer à l'étape suivante, affirmant que je suis prête, que j'ai la force nécessaire en moi pour se faire et que nulle peur n'est de taille à m'arrêter.

J'ai d'abord été dans le Déni, un déni imposé par la malédiction de la Gardienne mais aussi par le refus d'envisager que je ne pouvais être autre chose qu'une simple lame que les autres pouvaient utiliser à leur convenance contre de l'argent. Et puis il y a eu la colère, une déferlante émotionnelle qui a menacé de me balayer: prisonnière de mon ignorance et de mes émotions, je me suis rebellée contre tout et contre tous, parce que j'avais perdu de vue les valeurs de mon clan et qu'inconsciemment j'essayais de les reproduire en une parodie grotesque. Il y a eu la tristesse et la résignation. Face à l'adversité, je crois qu'à un moment j'ai renoncé, j'ai déposé les armes et je n'aurai pas su me relever si mes compagnons n'avaient pas été là, tout autour de moi, si Shidean n'était pas enfin venu vers moi pour m'expliquer cet immense bouleversement qui se nomme amour. Je dois aussi faire un choix, celui d'aimer inconditionnellement cet homme mais de balancer ce déséquilibre par une retenue en tout point pour le reste. Si je me laisse aller, si je ne place pas de jalons protecteur, je serai consumée. J'ai tenu tête à Isandir, je sais qu'elle voit d'un très mauvais oeil cette relation, et je n'ai pas envie de lui donner raison.

La phase initiatique est presque terminée. Moi, la Dispensatrice de Mort, je dois terminer mon propre deuil. Avec l'Acceptation viendra la Reconstruction et surtout l'évolution de ce quelque chose que je sens s'agiter et naître en moi. Avec un sourire, je jette les bouts de bois en l'air et je les regarde retomber, me concentrant sur leur message.Au début du pèlerinage dans le déset, l'Epine Noire avait prédit cette quête initiatique. Désormais c'est le Lierre qui me montre la voie.  Mon esprit doit se tourner vers son intérieur et arpenter le labyrinthe de l'être. Ma propre quête désormais est celle du Moi afin de pouvoir enfin révéler ma force et ma profondeur spirituelle, un gouffre dans lequel je n'ai jamais vraiment osé puiser et que je me suis efforcée d'ignorer. Ainsi commence ma danse en spirale. J'ai un rôle à jouer auprès de mes compagnons, les protéger et les aider à voyager, au sens propre comme au figuré, comme eux m'ont aidé, chacun à leur manière.

Si je ne suis pas complète, rien ne se produira. Il faut que je fasse ce dernier pas en avant, il le faut, je le dois. A moi et au reste du monde.

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Cendrelune

15/ Wicked Game

 

"The world was on fire and no one could save me but you
It's strange what desire will make foolish people do
I'd never dreamed that I'd meet somebody like you
And I'd never dreamed that I'd lose somebody like you

No I don't want to fall in love
No I don't want to fall in love
With you

What a wicked game you played to make me feel this way
What a wicked thing to do to let me dream of you
What a wicked thing to say you never felt this way
What a wicked thing to do to make me dream of you"

 


La sensation était si vertigineuse qu’elle m’en faisait tourner la tête. Dire que tout s’était précipité tout d’un coup était sous évaluer la situation. Je perdais pied, tandis que la corruption des chaînes me rongeait peu à peu, empoisonnant mon corps et mon esprit. Je me tenais à l’écart de mes compagnons, j’avais bien trop peur de cette folie présente en moi et qui pouvait déferler à tout moment.

La folie de Vedir...?

Il y avait tant de choses en moi qu’ils ignoraient. Sans doute influencé par les dernières nouvelles, le passé revenait me hanter par bribes et une étrange mélancolie glaçait mon coeur. Ma terre natale me manquait tant, que cela creusait un gouffre béant dans ma poitrine. J’avais froid, j’étais malade, j’avais peur, je voyais des choses, entendait des voix. Recroquevillée en position foetus dans la grotte derrière la cascade de Tarif, je laissais les heures s’égrener dans ma bulle de souffrance.

Je percevais l’inquiétude de Shidean mais je la repoussais, j’avais bien trop peur qu’entre tous, ce soit à lui que je fasse le plus de mal. Dès le départ, ces sentiments que je sentais enfler en moi, je les avaient repoussés de toutes mes forces, trouvant les pires excuses pour ne pas les regarder en face. De celle qui avait été pendant près d’un an la mercenaire Fhalaine -et qui restait mon paravent public d’ailleurs, j’avais hérité d’une pudique et coupable attirance. Au départ, je ne savais pas quoi faire de cela d’autant plus que mon histoire malheureuse avec Aedan revenait me hanter. Là bas, au-delà du désert, j’avais franchi une première étape en me libérant justement de cet élan qui, avec le recul, ne ressemblait même pas à de l’amour mais bien à un sursaut émotionnel, passionnel. J'en avais eu confirmation lorsque j'avais revu mon ancien amant à Calphéon et que rien n'était venu perturber mon coeur, il n'y avait plus rien, excepté le goût amer de la trahison qu'il y avait laissé.

Quand Shidean était parti -il avait pourtant promis de revenir!, j’avais réalisé alors le manque qu’il avait laissé mais je luttais encore. Et j’avais continué de lutter, même après avoir admis l’évidence que quelque chose se passait entre nous, même après avoir admis que c’était de l’amour. Encore une fois, la peur et mes émotions venaient tout gâcher, tout empoisonner. Comme je pouvais les détester ces choses là et parfois je me disais qu'obéir à Isandir et les contrôler serait tellement plus simple. Mais cela m'était impossible et il y avait longtemps que j'avais renoncé à lutter, je me contentais seulement de limiter la casse en ne laissant pas trop se faire balloter le fragile esquif que j'étais dans cette tempête violente qu'était mon être intérieur.

J'aimais et je me débattais de toutes mes forces, ruant avec force, hurlant tout autant, refusant de me laisser dompter parce que je croyais être encore une faiblesse, une tentative de m'assujettir. Pourtant, je savais que je pouvais éprouver un amour total et serein: pour la déesse, pour mes soeurs Vedirs, pour Kamasylve, la forêt et ses enclaves sacrées... J'aimais tellement que parfois le manque et le vide m'abattaient brutalement au sol, me piétinant, me déchirant. J'aurai voulu crier face à cet injustice qui me coupait de ce que j'aimais. Et je savais que je pouvais aimer Shidean avec cette intensité au risque que son absence me dévore de la même manière. Et je ne souhaitais pas lui imposer cela, cette inclinaison extrême et absolue, sans retenue, sans balise, car il était impossible que je puisse placer une limite même si je le voulais. Mais il y avait ce que je voulais et ce que lui voulait et à un moment, il faudrait bien que je le laisse décider et que j'arrête de penser à sa place.

Et puis il vint à moi, mettant sa propre vie en balance pour me porter secours et me sortir de l'abîme dans laquelle la corruption des chaînes me faisait lentement sombrer. Et je sus alors que je ne pourrai plus reculer. J'ai alors plongé sans hésiter pour aller à sa rencontre, sachant que le moment serait décisif tant pour moi, que pour lui mais aussi pour nous. Là bas, ce soir là, chez Ehrad, j'avais ouvert une porte en absorbant le trop plein de l'énergie qui consumait Shidean. Ce jour là, dans cette grotte, je détruisis cette porte définitivement, créant une sorte de passerelle énergétique entre lui et moi. Je n'ai jamais compris pourquoi les humaines estiment nécessaires de se plier au rituel du mariage qui est pour moi le symbole de l'aliénation et une chose au demeurant très ennuyeuse de ce que j'ai pu voir. Ce que nous avons réalisé pourtant ce jour là tous les deux était une sorte d'union spirituelle, un mariage énergétique, un acte conscient où nous nous sommes donnés l'un à l'autre e manière bien plus complète qu'en échangeant des voeux ridicules devant d'autres.

Et maintenant? Qu'est ce que je faisais de tout cela? Comment parvenir à concilier l'inconciliable quand on est soi-même un modèle d'instabilité et de mouvement perpétuel? Je leur ai menti, je n'ai pas de point d'équilibre dans la soif incessante qui me dévore. Je suis une funambule qui exerce un mouvement de balancier entre des extrêmes: l'envie de protéger et de consumer, l'envie d'aimer et de ne rien éprouver, l'envie de détruire et de préserver. Je ne suis qu'un gigantesque paradoxe, mélange de vulnérabilité et de dangerosité.

Et j'aime cela. Car tandis que je regarde vers le ciel nocturne pour en saluer l'astre régnant, je sais que je suis comme elle. Noire et inquiétante, je suis cet être froid, calculateur, impitoyable et aimant infliger tant la douleur que semer la destruction sur son passage. Mais je peux être aussi la ronde lune, brillante, guidant le voyageur égaré de mes rayons bienveillants, promesse de renouveau et d'harmonie. Et pour rien au monde, je ne souhaite trouver un équilibre dans ces brutales oscillations car si je le faisais, alors je suis certaine que j'y perdrais ma force de vie, ma propre volonté farouche et indépendante.

J'ai mal, j'ai peur, je suis déchirée, j'ai soif d'absolu, j'aime à en perdre à la raison, je hais avec une violence inouïe. Je suis, je suis en vie. C'est difficile, parfois c'est tellement difficile que je trébuche, je me perds, je tombe. Il me reste juste à accepter que, dans ces moments là, je ne suis désormais plus seule. Le chemin est tout tracé, il m'appartient juste de l'arpenter mais ma démarche est encore hésitante et timide. Mais elle a le mérite d'exister. C'est déjà ça. Ce que j'en ferai, c'est à moi de décider. Je sais bien que je vais me tromper encore, parce que ce n'est pas mon fort, les relations humaines. Mais le décor est planté, la pièce peut se jouer... Amoureuse, sérieusement?

 

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Spiritual Union (True Path) by Yuko Ishii

Cendrelune

14/ Iron

Deep in the ocean, dead and cast away
Where innocence’s burn in flames
A million mile from home, I’m walking ahead
I’m frozen to the bones, I am

A soldier on my own, I don’t know the way
I’m riding up the heights of shame
I’m waiting for the call, the hand on the chest
I’m ready for the fight, and fate

The sound of iron shocks is stuck in my head,
The thunder of the drums dictates
The rhythm of the falls, the number of deads
The rising of the horns, ahead
From the dawn of time to the end of days
I will have to run, away
I want to feel the pain and the bitter taste
Of the blood on my lips, again

This deadly burst of snow is burning my hands,

I’m frozen to the bones, I am
A million mile from home, I’m walking away
I can’t remind your eyes, your face

 

Sans surprise, je ne trouve pas le sommeil. La discussion qui vient de se dérouler et la colère qu’elle a engendrée me laissent un goût amer, un sentiment d’impuissance et surtout, celui de ne pas être comprise. Je suis fatiguée qu’on attende toujours des choses de moi. Je ne suis pas un vulgaire pantin qui rit ou pleure sur commande. Je suis un être avec ses vagues à l’âme lui aussi, ses émois, ses peurs. Sans arrêt, je m’efforce de contenir mes émotions afin qu’elles ne me débordent pas et me portent encore une fois à commettre l’irréparable. Je vis sans arrêt avec cette soif qui me dévore, cette envie d’absorber encore et encore de l’énergie, de la sentir couler tel un feu dans mes veines... C’est notre grandeur et notre malédiction, notre force et notre déchéance.

J’effleure mon Vediant, le sentant pulser sourdement et les battements affolés de mon coeur se calment. Je ne dormirais pas cette nuit alors je lève les yeux vers la lune et je commence à courir. Les ronces déchirent mes bas fragiles les réduisant en charpie. Les branches accrochent le tissu léger de ma robe, le déchirant en des dizaines d’accrocs. Le vent siffle à mes oreilles tandis que j’abandonne les fragiles chaussures détrempées par l’eau et la boue, continuant ma course pieds nus. Je cours, non pas pour fuir mais justement pour me libérer. Le froid de la nuit se met à l’unisson avec ce froid si intense à l’intérieur de moi.  Je cours pour faire taire cette douleur incessante qui grandit et enfle, je cours pour ne pas penser à l’absence de ma forêt, de mes soeurs, de mes Vénérables. Avec un rire sec, je pense que même Isandir me manque à cet instant avec ses réflexions coupantes et la dureté de son âme.

Parfois, je suis la course d’un animal affolé et surpris par ma présence. Parfois je m’arrête sur un cours d’eau pour boire et me passer de l’eau sur le visage. Quelques baies juteuses cueillies un peu plus loin et je reprends ma course, errant sans but dans ce monde que je ne comprends pas. Je ne suis pas une femme, je suis une elfe.

Une Vedir.

Une Lame Sombre, gardienne des Ténèbres.

Une gardienne qui ne peut laisser entrevoir ses propres ténèbres à ceux qu’elle côtoie. Comme la lune, je me dérobe et me cache derrière quelques nuages. Je suis lune noire, ne pouvant rayonner librement et en toute quiétude parmi des humains qui ne voudraient de moi que rires et joie. J’étouffe, je m’asphyxie, je ploie sous le poids des jougs qu’ils cherchent à me poser. Avant je me satisfaisais de leur indifférence. Qu’est ce qui a changé en cours de route? N’ai-je pas cédé si facilement aux sirènes de leurs émotions, me laissant happer à mon tour? Isandir aurait-elle raison en me disant que nous devons nous couper de nos émotions et que tout attachement est une faiblesse?

Je ne suis rien cette nuit, juste une elfe qui court dans une forêt inconnue, cherchant sa voie tandis qu’elle erre, perdue sur un terrain dont elle ignore tout. Et l’aube vient me cueillir et me faucher. Tandis que les premiers rayons du soleil transpercent le ciel, je m’abats sur un tapis de mousse échevelée, en haillons, sale. Lentement la lame du Vediant s’enfonce dans le sol pour me régénérer, m’apporter la paix que je cherche parmi les esprits de la Terre.

Un sourire franchit mes lèvres et puis un rire. Je me sens vidée, soulagée, nettoyée par cette folle course. Le sous-bois me protège encore de la chaleur et de la lumière de l’astre solaire devenus si douloureux depuis mon Eveil. La tête sur un coude, je pense à Shidean et alors tout se complique de nouveau et la peur m’étreint. Ces sentiments que je sens grandir en moi sont en balance avec l’enseignement d’Isandir. Et pourtant, pour rien au monde, je ne souhaiterai les renier malgré l’appréhension qu’ils m’inspirent. Je dois achever ma transformation et accepter de faire partie des deux mondes que je côtoie. Accepter également le fait que je serai toujours une sorte d’étrangère, d’invitée en leur sein. A faire accepter également aux autres que je ne suis pas une humaine avec des oreilles pointues, mais un être différent, avec un mode de fonctionnement différent. Et que ce sera toujours ainsi car je chéris cette différence.

Je m’étire, regardant la course paresseuse d’un insecte au-dessus de moi. Le sommeil alourdit mes paupières tandis que mon esprit, désormais en paix repose enfin. Ici, dans cette forêt inconnue, je m’endors, paisible, fourbue ayant une pensée amusée pour le chasseur ou le cueilleur de champignons qui me trouvera étendue là et à qui je ferai sans doute la peur de sa vie...

Le sommeil enfin m’emporte vers ses contrées oniriques. Trouver la paix n’est pas chose aisée en ce moment. Une dernière soirée et nous serons de nouveau happés par les dangers qui rôdent autour de nous et là bas à l’est nous attend le but ultime de notre quête.

Ou nous réussirons. Ou nous mourrons. Mais entre les deux, nous essaierons de toutes nos forces de contenir cette menace.

Cendrelune

Isandir regardait approcher l'elfe, le visage comme à son habitude impénétrable. Les changements physiques qui s'étaient opérés en elle étaient saisissants, la magie avait provoqué des bouleversements inattendus mais compréhensibles. Ne disait-on pas par exemple que les Ahibs elles-même finissaient par ne plus ressembler à des elfes tandis qu'elle absorbait toujours plus d'énergie occulte? A côté d'elles mes modifications qu'elle observait chez Maelwenn étaient mineures. Son corps amaigri, les profondes cernes qui creusaient ses yeux et son teint livide indiquaient combien le corps physique avait souffert. Les multiples fractures et ecchymoses avaient été réduites par des potions et soins magiques afin de pouvoir faciliter les mutations essentielles, notamment celles du Vediant. Restait à savoir comment la psyché elle avait évolué et comment l'entraînement à venir façonnerait le tout...

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Le bruit de l'eau était omniprésent. Maelwenn leva la tête vers l'elfe au cheveux d'argent. Au loin trois petites silhouettes semblaient méditer. Isandir fit un geste vague de la main. "Ce sont des apprentis sorciers. Ils viennent souvent ici pour s'entraîner. C'est par eux que j'ai découvert cet endroit. Il paraît qu'en haut de la falaise, il y a un bassin d'eaux curatrices. Aujourd'hui, nous allons vérifier cette allégation.

- Vous voulez que je grimpe là haut?" demandais-je et ma voix à la tonalité grave et faible me surprit. Depuis que je m'étais éveillée dans la forêt, je m'étais peu exprimée. j'avais besoin de cette chape de silence qui s'était abattu tant sur mon corps que sur mon esprit , de me recroqueviller un peu sur moi-même pour découvrir peu à peu tout les changements que je sentais à l'oeuvre. Pour l'heure, je regardais la paroi calcaire qui ne présentait pas assez d'aspérités pour pouvoir être escaladée dans de bonnes conditions tandis que la chute s'érigeait, tel un mur d'eau implacable. Je regardais mon mentor, réfléchissant à sa demande, essayant de trouver quel sens caché il pouvait y avoir dans ses paroles.

Percevant mon trouble sans doute, elle reprit après un long moment. "Je vois là deux manières de procéder. Je vais te les montrer."

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Sans prévenir, elle s'élança, courant à petites foulées légères et gracieuses. Je lui emboîtais le pas, soucieuse de me coller à son allure malgré la fatigue et l'épuisement que je ressentais encore. A mon grand étonnement, elle s'éloigna rapidement de la cascade. Il nous fallut courir longtemps et je m'apercevais alors que nous avions fait une large boucle pour attaquer l'amas rocher sous un autre angle où la pente, beaucoup plus douce, permettait une ascension plus aisée. Je luttais tout du long contre la douleur qui vrillait encore ma rotule à chaque vibration. Il me faudrait du temps sans doute et pas mal d'exercice physique régulier pour récupérer mon plein potentiel physique mais j'appréciais déjà de pouvoir accomplir cela. Parvenues en haut, elle me désigna négligemment un large bassin qui devait être ce fameux réservoir d'eaux curatives. "Tu es trop concentrée, trop tendue sur ton objectif. Il te faut savoir le perdre de vue pour mieux l'atteindre parfois. C'est dans la retenue que tu nourris la réflexion. L'excès ne te mène qu'à la médiocrité immédiate. Vois plus loin que ce que l'on te montre, Maelwenn. Elargis tes points de vue."

Ses mots, au fur et à mesure qu'ils prenaient sens, résonnaient douloureusement en moi. Je repoussais la douleur pour l'instant. Je ne voulais penser à rien d'autre qu'à cet enseignement qui m'était prodigué. C'était une chance formidable qui m'était offerte et j'en prenais la juste mesure. Je ne dis rien, recevant la leçon, plus tard je lui donnerai corps.

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"Cette première façon de faire est à la portée de tous. C'est le chemin le plus long, le plus facile.

- Pourtant en général, on dit que le sentier le plus long est celui qui mène à la sagesse..."

Un pli méprisant barra les lèvres d'Isandir. "Garde tes boniments humains pour toi, petite. Tu es une Vedir. Nous choisissons la voie la plus rapide et la plus efficace. Parce que nous sommes capables de le faire. Quelle est cette voie pour atteindre le bassin?"

Les yeux de mon mentor s'étrécirent, me contemplant sans aménité. Je soupirai. "J'imagine que c'est l'escalade de la falaise. C'est la voie la plus directe. Donc la plus rapide. Mais il n'y a aucune prise, j'ai déjà vérifié.

- Les opportunités se crééent Maelwenn. Comment?

- Parce qu'on les provoque?", répondais-je du tact au tact, un peu perdue néanmoins par le tour que prenait cet interrogatoire. Une lueur amusée dans les yeux d'Isandir me fit hausser un sourcil perplexe. "Certes, certes" me répondit-elle an agitant négligemment la main devant elle. "Mais surtout parce que nous savons comment les créer. Cette existence est semblable à ce raisonnement. Créé tes propres opportunités, n'attends pas qu'on te trace la route que tu dois emprunter. Ote toi même les herbes folles, sors les pierres qui écorchent tes pieds, saute par dessus les vides, escalade les falaises. Aies toujours une action d'avance, agis là où on ne t'attend pas, n'agis pas quand on prévoit ton action. Sois imprévisible, sois instable, sois changeante. Mais surtout sois forte. En permanence. Sinon tu rejoindras la voie des Ahibs et tu seras définitivement perdue dans les ténèbres que tu dois garder."

Je baissais la tête, repensant au combat contre le Chevalier. Une main froide me releva le menton tandis qu'elle martelait de nouveau ses mots. "Sois forte. En permanence.

- Je n'y parviendrais pas, il y aura toujours ces moments où...

La main se resserra sur le bas de mon visage. " Apprends de tes échecs. Apprends surtout de toi même. Quand on se connaît, les autres ne parviennent plus à nous faire douter de nous. Sois dans la dominance, pas la domination. Ce que tu as fait avec les esprits et les énergies qui t'ont submergée, c'est la recherche de la puissance pour la puissance sans avoir nourri au préalable de réflexion. Tu apprendras de tes ennemis, remercie les pour cela et sois impitoyable à leur égard. Du respect, aucune hésitation. C'est ainsi qu'on devient quelque chose qui se positionne naturellement au dessus des autres, des choses. La plupart des Hommes pensent que c'est par la force simple et brute. Nous pensons que c'est au-delà de cela, que c'est notre propre rayonnement qui s'impose de manière naturelle aux autres. "

Je comprenais soudain que j'avais accompli exactement le contraire et que je m'étais fourvoyée en prenant les choses dans le mauvais sens.

La main d'Isandir se referma sur mon Vediant. "Il t'aidera. Il sera là pour t'assister dans toutes les tâches et tous les combats qui t'attendent. Tu as en toi désormais une arme redoutable, Maelwenn. Il n'appartient qu'à toi de la manier avec discernement et réflexion. Puise la puissance en toi puisqu'elle y réside et cesse de la chercher dehors. Tu possèdes déjà tout ce qu'il te faut. Tu n'as besoin de personne, de rien, pas même de temps. Ca fera la nique à tous ces abrutis de vieux sages."

Mes lèvres s'étirèrent brièvement à ce trait d'humour plutôt surprenant chez mon mentor. Elle me jeta un dernier regard. "Je rentre, mais ne t'avise pas de revenir avec ta gourde vide. Et de la bonne manière cette fois-ci. Même si ça doit te prendre des jours..." L'instant d'après, elle n'était plus là et je me retrouvais seule, face à la paroi.

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Combien de temps suis-je restée là à attendre, je l'ignore. Je goûtais au silence et à l'air frais de la nuit, les rayons de la lune éclairant la roche. Et puis, je me mis brusquement en mouvement. Nulle pensée ne traversait plus mon esprit tandis que je faisais corps avec cette falaise. Nulle peur, juste un étrange calme, une paisible tranquilité. Par mon intermédiaire, le Vediant donnait l'impulse aux esprits des montagnes et mes doigts trouvaient naturellement des prises. Quand cela ne suffisait pas, les esprits des vents me soulevait juste assez pour me faire gagner la distance nécessaire jusqu'à la prochaine aspérité. Les esprits de l'eau présents dans la chute semblaient rendre l'eau moins percutante ou peut-être était ce moi qui était moins gênée? En quelques minutes, à peine, j'étais en haut, essoufflée, épuisée par l'effort fourni mais surtout transfigurée par ce qui venait de se produire. L'exaltation me faisait vibrer, je levais alors mon visage vers la lune en riant, tendant mes bras vers elle comme je le faisais habituellement. Et je me mis à danser, à moitié immergée dans l'eau, jouant avec elle pour créer des effets dans mes gestes. Cette nuit était la nuit de mon initiation, de ma transformation, j'entamais un nouveau cycle.

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Cendrelune

12/ Chaos

Maelwenn reposait dans la clairière, le souffle ténu, les lèvres bleutées, la peau livide. Isandir regarda les Trois Soeurs et celles-ci, dans un ensemble parfait, acquiescèrent en une autorisation silencieuse. L'elfe aux cheveux d'argent se tourna vers ses comparses leur faisant signe d'amener la mourante. Parvenue dans la grotte, elle la regarda longuement, le visage ne trahissant absolument aucune émotion. Sur un rocher, le gantelet aux reflets sombres et glacés reposait, attirant à lui toutes les énergies présentes, leur donnant forme et substance.

La Vedir alluma deux braseros qui reposaient chacun de chaque côté du corps étendu. Les herbes qui se trouvaient sur une grille se mirent à grésiller, nimbant la cavité rocheuse d'une fumée aux parfums douceâtres. Sa main gantée commença à faire quelques passes au-dessus de la peau nue, sans jamais le toucher néanmoins et, par moment, la poitrine de la jeune elfe rousse se soulevait comme pour suivre le mouvement. A son flanc gauche, reposait l'espadon dont les reflets noirâtres semblait faire écho à l'étrange gantelet de métal posé plus loin.

Le processus dura un long moment. Des minutes, des heures, des jours, il était difficile de le dire et à vrai dire, le passage du temps n'avait que peu d'importance pour ce qui se déroulait ici ou même pour l'officiante. Pourtant, peu à peu, une convergence énergétique, un long tissage spirituel s'assemblait en une trame complexe et Isandir en était la tisserande sacrée, lançant quelques fils, en coupant certains, en rallongeant d'autres, en un ballet vertigineux et incessant. Quand elle fut certaine que la trame créée rassemblait et Maelwenn, et Gyda'r hwyr, alors elle recula, contemplant quelques instants son oeuvre, puis sortit, goûtant avec une forme de soulagement visible, l'air frais de la nuit. Une acolyte la regarda d'un air interrogateur. "Il faut attendre" lâcha t-elle simplement. "Nous verrons si le Vediant remplit son office."

***

Le bras gauche de Maelwenn reposait désormais enveloppé par le Vediant qui avait lentement absorbé et transformé Gyda'r hwyr, fusionnant avec l'essence de l'espadon. La lame pulsait lentement, fantômatique, passant d'un spectre de couleurs allant du rouge au bleu. Une acolyte regarnit les deux braseros, faisant naître de nouveau une fumée blanche et entêtante. Alors qu'elle allait se porter au chevet de sa soeur, Isandir l'arrêta d'un geste sec. "Non. Ne fais rien. Ce combat ne nous appartient pas. C'est à elle de le mener. Nous n'interviendrons pas."

L'acolyte sortit alors en silence, tandis que la Vedir s'assit dans un coin en tailleur, semblant se mettre en position d'attente, le souffle ténu, la posture détendue. Dans le corps de Maelwenn, le Feu et la Glace, parvenus à leurs extrêmes, s'affrontaient en un combat impitoyable dont l'enjeu était tout simplement la survie d'abord et puis sans doute la vie. 

La jeune elfe était parvenue à un carrefour déterminant mais il lui appartenait désormais de faire ses propres choix, de résoudre ses propres dilemmes et paradoxes. C'est dans le chaos de la lutte que se résoudrait la propre énigme de son existence car les Vedirs le savaient mieux que quiconque: du chaos émergeait la création, en son sein résidait le pouvoir de donner forme et sens à ce que l'ont voulait. Il était désormais temps pour Maelwenn de passer par cette étape et de trouver sa véritable et unique essence. Peu importait qui remportait le combat, l'important était qu'il ne reste plus qu'un seul éléments en son sein car de par sa nature, elle n'était pas créature d'équilibre mais de pouvoir.

Sa Foi en la Déesse et en Kamasylve la guideraient désormais.

Armée du Védiant, elle saurait manier le pouvoir des esprits avec discernement, s'imposant à eux, comme l'alpha s'impose à sa meute, de manière naturelle et concertée.

Isandir n'interviendrait que pour lui montrer l'étendue de sa puissance et la mettre en garde contre les sirènes du contrôle et du pouvoir.

Foi.

Dominance.

Modération.

Le reste ne serait que temps et entraînement. Connaissance et savoir. Construction et détermination. Seul le credo et la voie des Gardiennes des Ténèbres avaient de l'importance désormais.

 

Cendrelune

Sur ma petite natte au sol dans la grande chambre vide, je ne trouvais pas le sommeil. Il y avait bien trop de choses qui avaient décidé de tourner dans ma tête cette nuit.

L'absence d'EunSun et sa prise de position insensée me déchirait le coeur et en même temps faisait monter une sourde colère en moi. Faudrait-il aller jusqu'à l'affrontement pour que nous puissions enfin mettre l'Oracle Ral Shari en lieu sûr auprès de ses semblables à Tarif? L'acier des lames allait-il briser notre amitié et affection si difficilement acquises? Le poing de ma main droite se serra de manière convulsive tandis que je sentais l'énergie sombre en moi affluer et refluer au rythme de la tempête émotionnelle qui menaçait de me balayer. Etais-je prête dans cette quête à devoir affronter même ceux que j'aimais. La vision des Trois s'imposa à moi et je savais déjà que défendre et protéger Llianne était au-delà de ma propre personne, de mes propres sentiments, de mes propres choix.

Défendre et protéger Kamasylve.

Je restais également sous le choc de l'action improbable et brutale de Mustafa. Il m'avait arrachée à la douce torpeur dans laquelle je baignais, certes de manière lâche mais nécessaire pour me jeter aux pieds de Shidean, exposée et vulnérable. Tout en moi avait hurlé alors que ce n'était pas le moment, que je ne voulais pas entendre ce qui allait suivre. Fhalaine m'avait jeté au visage un legs de ressentis violents, passionnés, bruts. Et je ne savais pas quoi en faire. J'étais debout, je tentais de le rester tout au moins tandis qu'autour de moi le monde explosait, se dissolvait en un maelström dont j'étais le coeur. Il en allait de même pour Shidean. Nous étions deux étrangers perdus sur une terre inconnue dont nous percevions difficilement les rouages et aux prises avec une force intérieure qui menaçait de nous engloutir. cela avait bien sûr créé un lien fort entre nous, c'était indiscutable mais étions-nous vraiment prêts pour donner vie à ce lien de manière concrète? L'avenir le dirait sans doute...

Jusque là, seul Shidean percevait ce que je traversais en portant en moi ce fragment d'essence de la gardienne. J'avais une force terrible qui s'éveillait, brûlante et froide à la fois. J'étais une terre stérile pulsant sourdement tandis qu'en dessous d'elle la lave en fusion creusait lentement des galeries, attendant le moment pour jaillir et répandre le feu du volcan sur la glace. De cette union improbable entre la Glace et le Feu, qu'émergerait-il? Dans quelle mesure ne serait-je pas détruite dans le processus? Mais ce qu'ils ignoraient c'est que mon initiation passait par là. Depuis le début. Soit je me montrais digne de l'enseignement reçu et je me transfigurais, soit je me laissais consumer. Mais dès le départ, il n'avait jamais été question de rendre à la Gardienne ce que je lui avais pris. J'espère que le moment venu, ils comprendraient.

La confrontation avec le Chevalier approchait et j'angoissais à l'idée de le revoir. J'avais encore le souvenir de la brutalité de sa main sur ma peau et le désir sauvage que j'avais vu naître au fond de ses yeux ce jour là, tandis que la malédiction de la Gardienne me faisait endurer mille douleurs. Cette fois-ci, je ne commettrai pas l'erreur d'être seule et mon instinct tout entier me hurlait qu'il possédait bien plus de réponses qu'il ne voulait bien le dire. Et qu'il faudrait qu'il les donne, d'une manière ou d'une autre. 

J'avais besoin de certitudes, de repères. J'avais besoin d'avancer tant dans mon être intérieur qu'aux côtés de ceux que j'avais choisi et que j'aimais. Et cela nécessitait d'agir ici et maintenant. Nous avions réussi la jonction improbable entre nos intérêts et ceux du clan Kelevra et un possible compromis avait été trouvé. Nous devions prendre le risque de leur faire confiance, après tout, elles avaient aussi tout à perdre dans cette histoire.

Je me remis sur mes pieds, le temps du repos était passé. Il nous fallait désormais repartir sur les routes et aller à la rencontre des épreuves.

En espérant qu'elles se transforment en succès.

Cendrelune

10/ Ainsi soit-il.

Tout était tranquille, un de ces calmes comme la nuit seule peut amener avec elle. Mes compagnons dormaient paisiblement mais moi, je ne trouvais pas le sommeil Ou plutôt, je ne souhaitais pas le trouver, préférant me perdre dans les méandres de mes pensées et réflexions. Depuis que la Vénérable m'avait faite récupérer ces pans de mon histoire, d'horribles cauchemars venaient me hanter et ce soir, je n'avais nulle envie de les affronter. Je montais sur le toit de la grange pour observer la lune, prendre de la hauteur tant physiquement, que symboliquement.

Je décrochais le pendentif en forme de feuille qui ne quittait jamais mon cou et je l'ouvrais. La mèche de cheveux reposait encore sur ces lettres entrelacées "A&M", gravées dans l'argent et ce simple mot.

"Toujours".

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Je regardais ce mensonge, là sous mes yeux, car les Hommes ne connaissaient pas ce sentiment d'éternité, de complétude. Comment avais-je pu me laisser aveugler de la sorte? Obsédés par leur immédiateté, il n'y avait pas de "toujours" qui pouvait tenir avec eux, il y avait seulement un présent qui les happait, accaparait toute leur attention. Le passé n'était là visiblement que pour les tourmenter ou faire naître chez eux une sorte de mélancolie, de nostalgie qui m'étonnait. Quant au futur, ils l'envisageaient tellement peu qu'il était impossible de pouvoir envisager de manière pérenne quelque chose de tangible.

J'avais aimé Aedan. Je m'étais donnée à lui, confiante, désireuse de construire un ensemble plus vaste qui nous engloberait tous deux. J'avais rejoint cet état en y mettant toute la foi dont j'étais capable. Et il m'avait utilisée, trahie. Un sourire étira mes lèvres car déjà, au milieu de la douleur, je voyais se profiler la leçon. Je ne retirerai nulle amertume de cette étrange aventure car je n'étais pas fille de l'immédiateté. J'étais une Vedir et je devais voir bien au-delà de ce qui m'arrivait pour un jour qui sait espérer atteindre la sagesse et le savoir des Trois pour à mon tour guider des apprenties sur leur voie. J'avais aimé, j'avais démontré que j'étais capable d'éprouver une forme totale de sentiment et de m'y abandonner. J'avais accompli ma part en toute sérénité: même si cette part n'avait rencontrée aucun echo, elle avait eu le mérite de naître, d'exister et d'être portée avec dévotion. Ce soir, elle devait mourir. Il me fallait à mon tour tuer Aedan et les sentiments que j'avais eu, et que j'avais encore. Ils ne m'étaient plus nécessaires, ils n'avaient plus de raison d'être alors ils devaient disparaître.

Je devais libérer mon coeur pour lui laisser l'opportunité de se remplir à nouveau. Je pris entre mes doigts la mèche de cheveux, la regardant une dernière fois et puis je laissais les esprits du vent la guider vers la torche qui brûlait non loin, éclairant l'entrée de la grange et nos montures. Elle grésilla quelques instants et puis il ne resta plus rien. Il ne restait plus rien tandis que je prenais le médaillon et le jetait au loin, de toutes mes forces. Une étrange sensation de liberté, de légèreté me submergea. Oui, cela pouvait être aussi simple que cela parfois. Je reprenais ce que j'avais donné, je refaisais lentement affluer cet amour et le mettait au repos. Il m'importait peu de savoir s'il reviendrait un jour. C'était un espoir inutile. Ce qui devait être serait ou ne serait pas.

Je sautais avec légèreté du toit et croisait le regard de l'ancien qui nous avait accueillis dans le hameau. Ses yeux étaient empreints de bonté et il me fit un léger signe de tête auquel je répondis avec un sourire. J'avais l'étrange impression qu'il avait compris ce que je venais de faire. Dans la grange, je remontais la couverture sur EunSun pour la préserver de la fraîcheur de la nuit. Je dégageais une mèche sur le front de Shidean et la rabattait en arrière avec tendresse. Mon regard se posa quelques instants sur Mustafa tandis qu'au loin un pleur d'enfant et une douce voix rassurante me disaient que pour Roxelane et Avan, tout allait bien.

Je ne dormirai pas cette nuit mais je n'en avais cure. Je me sentais en phase, en paix, prête à entamer un nouveau cycle. Un parfum d'éternité se dérobait à moi mais il amenait à lui un cortège de renouveau. Ainsi l'équilibre naturel des choses était sans doute respecté.

Cendrelune

9/ Naissance

 

Ils ne se doutaient pas ce soir là que je leur avais dit au revoir en souhaitant que ce ne soit pas des adieux. Chacun de leurs visages restaient imprimés dans mon esprit et tandis que je courrais dans la forêt pour rejoindre mon but, ils défilaient un par un, me soutenant, me rappelant sans doute que quelque part, si je le pouvais ou si simplement je le souhaitais, des gens m’attendaient. La lune s’était levée et éclairait ma course solitaire, depuis longtemps déjà, j’avais semé Mustafa. Durant ces derniers jours, j’avais dû me soumettre à l’expertise d’autres pour affronter ce désert inconnu, étonnant et mystérieux. Avec une certaine ivresse, je reprenais le contrôle du terrain, effleurant les esprits présents, leur signifiant ma présence, goûtant avec satisfaction leurs échos respectueux et quelque peu inquiets, une sensation familière qui me disait que j’étais rentrée à la maison.

Je ne m’arrêtais de courir que lorsque je parvins à cette clairière, distinguant à son orée, sous un arbre gardien gigantesque les trois silhouettes. C’était leur appel pressant et impérieux qui m’avait fait tout abandonner, tout quitter. A la fin, il ne m’était plus possible de résister à leur verbe et les rejoindre était devenu une obsession que je devais à tout prix assouvir. Je m’avançais à pas lents dans l’herbe, remettant machinalement une mèche de cheveux derrière l’oreille, sentant la nervosité me gagner. A celle-ci se mêlait également une forme de soulagement, celui de mettre fin à une situation qui m’angoissait depuis que j’en avais pris conscience.

 

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Comme toujours, elles n’avaient pas de visage. Engoncées dans des toges sombres, leurs armes aux côtés, les Trois restaient immobiles. Je tombais à genoux, non pas poussée par une quelconque humilité mais parce que l’énergie que je voyais pulser autour d’elle venait de me couper les jambes. Je n’avais pas de notion de hiérarchie, n’obéissant qu’à mon instinct de dominance. Si celui-ci me dictait que j’avais affaire à une chose plus puissante que moi, alors je m’y soumettais de manière naturelle. Dans le cas contraire, j’affirmais ma domination sur la chose plus faible que moi. C’est ainsi je crois que nous nous comportions en tant que Vedirs, ayant choisi de n’avoir aucune organisation propre, aucun dirigeant, aucune règle ou loi.

Chaos et Liberté.

Je les nommais Urd, Verdandi et Skuld et elles étaient les Gardiennes de ma Destinées. Mes Vénérables chargées de me montrer la Voie de la Lame Sombre. J’imagine qu’elles avaient bien d’autres noms ailleurs, sans doute un pour chacune qu’elles guidaient. Peu importe, c’est au fond ce qui faisait notre force de ne jamais rien figer dans le temps, l’espace ou la mémoire. Nous étions en perpétuel mouvement, évolution, changement et ne nous attachions que très peu à ce que nos sens ou notre réflexion nourrissaient. Nous avions payé cher ce choix, nous l’avions payé dans le sang, dans la souffrance et l’exil. Le tribut étant versé, nous pouvions aujourd’hui le revendiquer avec force et fierté, tandis que nous ressortions des Epreuves grandies, renforcées et encore plus déterminées.

J’ouvrais lentement mes mains, toujours à genoux, tandis que leur présence m’écrasait, telle une poigne gigantesque qui se serait refermée sur mes épaules. « Je viens à vous, Vénérables, je réponds à votre Appel. »

Un souffle de vent dans le gardien qui nous surplombaient toutes quatre et Urd, la mémoire de ce qui s’est passé, dit simplement : « Les chaînes de la Gardiennes des Baharis ont été brisées. » Verdandi , la mémoire de ce qu’il se passe au moment présent, poursuivit alors :. « La gardienne des Baharis s’est incarnée»  Skuld, la mémoire de ce qui est à venir,  termina « La gardienne des Baharis voudra délivrer son Seigneur et Maître. »

Et dans un ensemble parfait et quelque peu terrifiant, elle dirent en même temps : « Et toi, Maelwenn, tu es la clef qui a ouvert la porte et doit désormais la refermer. »

J’ai parlé, longtemps, perdant la notion du temps, là, à genoux dans cette clairière. Les Trois m’ont écouté en silence, sans jamais m’interrompre, sans jamais demander un quelconque éclaircissement ou poser une question. J’ai parlé puis je me suis tu et alors chacune est intervenue. Nous n’avons pas de lois, pas de règles, pas de véritables sentences toutes prêtes à appliquer. Chacune d’entre nous est libre d’agir à sa guise. Nous sommes les propres guides de notre formation, tirant des leçons de chacune de nos erreurs. Nous n’avons pas besoin de punition car nous savons que si nous échouons, la Voie des Ahibs, sombre et menaçante s’offre alors à nous. J’avais néanmoins par mon inconséquence et ma légèreté libéré une grande menace alors les Trois agirent tout de même afin que je puisse être l’artisan de ma propre rédemption, me laissant me faire mon jugement.

Urd me fit voyager dans les propres sentiers de ma mémoire. Je perdais alors tout rapport au temps et dans l’espace et sombrait dans une profonde transe. Verdandi me donna les faits concrets à accomplir tandis que Skuld, comme à son habitude la plus mystérieuse me montra les multiples possibilités que la situation allait amener. J’avais désormais mon propre sort entre mes mains et il venait d’être intimement et irrémédiablement lié à celui de la gardienne des Baharis, incarnée dans cette Ganelle, nommée Llianne. Si j’échouais, il n’y aurait pas de retour en arrière possible. J’étais devenue la propre réalisation de mon destin.

Quand je repris mes esprits, là bas dans cette clairière, enfin libérée et complète, plusieurs jours avaient passé...

 

NdA: https://www.dol-celeb.com/races/nornes/

 

 

Cendrelune

8/ Rêves

 

"And I feel it running through my veins
And I need that fire just to know that I'm awake
Erased, I missed till the break of day
And I need that fire just to know that I'm awake
UNTIL WE GO DOWN..."

 

C'est l'explosion. Je vois mon existence en morceaux voleter tout autour de moi et j'assiste au spectacle, impuissante, lointaine, ballotée. Mon corps manifeste sa désapprobation, il disfonctionne, oscillant entre fièvre et nausées, sueurs glacées et douleurs, faiblesse et tension. L'esprit lui, par contre, est complètement à la dérive, une sorte de machinerie branlante qui s'est emballé comme un cheval au galop sans se soucier de savoir que j'étais encore sur son dos. Là, par contre, je suis vraiment à sa merci, à la merci de ces rêves lancinants qui m'étiolent et me broient et je n'aime pas ça du tout. Pour la première fois de mon existence, je suis obligée de déposer aux pieds des autres mes problèmes parce que si je ne le fais pas, je suis perdue.

Tellement de choses s'agitent en moi que je me demande comment je vais faire pour pouvoir tout accueillir, tout intégrer. Les pans de compréhension qui s'avèreraient nécessaires en ce moment pour garder la sanité mentale intacte sont absents et sans barrières, je suis en chute libre. Un cercle vicieux sans doute qui s'entretient, tournant sur lui même. Suis-je faible? J'ai encore suffisamment d'ego et d'orgueil pour penser que non. Je peux même dire que les épreuves que je traverse,la plupart, s'ils devaient les vivre, serainet abattus au sol depuis longtemps.

D'où me vient cette force? D'où me viennent ces faiblesses? Et cette question comme une blessure qui ne peut pas cicatriser: qui suis-je?

Je ne connais pas mon nom mais je peux réciter sans faillir l'histoire des Vedirs.

Ma terre me manque, creusant un profond gouffre dans ma poitrine mais je ne sais pas d'où je viens.

J'ai la sensation d'être là depuis longtemps mais ma vie a débuté il y a peu sans que je sache ce qu'il a bien pu se passer avant. Est ce que je ne suis pas née comme le prétend Sadie? Pourquoi ces paroles remuent-elles tant de choses en moi?

Je me surprends à vouloir aimer et cette sensation est familière comme si un jour l'amour s'était imposé comme une évidence en mon coeur. Est ce que ces deux lettres entrelacées dans ce médaillon qui ne me quitte jamais veulent dire quelque chose en ce sens? Qui étaient ce A. et ce M. enlacés autour de ce mot "Toujours"?

Une force puissante et sombre se manifeste parfois en moi, elle m'échappe, elle me submerge comme une vague monstrueuse et alors, je me sens à ma place, complète avant qu'elle ne reflue en désordre, me laissant pantelante, à la dérive.

Le tatouage que je porte bien malgré moi est comme une main énorme qui s'est refermée sur ma personne. Vu tous les derniers événements, je pense et crois qu'il est la source de tous mes maux. Quelqu'un ou quelque chose m'a enfermée dans une cage, me coupant de tout. Pourquoi? Qu'ai-je fait de si terrible pour que ce châtiment pèse ainsi sur mes épaules?

Pour l'heure, je ne possède qu'une chose de tangible à laquelle je me raccroche désespérément comme le ferait un naufragé sur un bout de bois. Veiller sur cette caravane de pèlerins est devenu l'unique moyen pour moi de continuer à avancer, alors je m'acquitte de ma tâche, sans relâche, concentrée sur cet unique but tandis qu'autour de moi, le monde se désintègre et les ténèbres malsaines m'engloutissent.

Ce soir, j'ai vu la lune se lever sur les dunes et j'ai alors compris: si au bout de la course, la mort devait me cueillir, je suis désormais prête à la recevoir.

A partir de maintenant, je commence une longue descente vers des tréfonds insondables. Sauf que je ne suis pas seule, je les sens, là, tout autour de moi et au moins -si ce n'est plus, tout aussi déterminés: Shidean, EunSun, Roxelane, Mustafa, Sadie, Ikhlas. Chacun apporte à sa manière un soutien essentiel, précieux et solide. et je me surprends à apprécier cela, moi, la louve blessée et solitaire, l'étrangère perpétuelle comblant ses propres manques par la rudesse des mots et des actes.

Dois-je vraiment naître? Faut-il que je meure d'abord pour se faire?

Si tel est le cas, ô Déesse, accomplis ton oeuvre car je suis prête. Mourrons donc.

 

Cendrelune

7/ Sixième sens

 

Rain, pure rain
Deliver me
Conceal my thoughts
And hide my tears
Rain, pure rain

Distraught I run through empty streets
When I'm unable to sleep
Stained thoughts take possession of my mind
When I think of him
I feel like a fool, like a child

 

Je crois que je deviens dingue. Vraiment. D’abord, il ya les rêves, toujours les mêmes qui reviennent. Avec ces trois là sans visage en armure et entourées d’énergie qui me font des signes mais quand je m’approche, elles disparaissent. J’entends aussi des voix, je vois des choses que les autres apparemment discernent pas. Comme ce visage de l’autre gourgandine d’elfe qui a disparu là qui est venu me visiter en songe. Il faut que j’arrête de boire. Vraiment.

Et puis il y a Shidean. Comme d’habitude, j’ai usé de ma tactique habituelle. Je pensais qu’en le traitent de “bridé poète branleur et ivrogne”, ça suffirait. Et ben non, ça a pas suffit. J’aurai dû en remettre une couche, verbalement, parce que notre entraînement avec nos lames me laisse à penser que j’aurai pas le dernier mot en l’affrontant physiquement. Et va t’en savoir pourquoi, brusquement j’ai pas eu envie. Cet Hasoite me ramollit. Quand je suis avec lui, je suis calme, posée parce que de toute façon, chaque fois que je le brusque et je l’agresse il me répond de son même et agaçant ton imperturbable. Et ça ne réussit pas à m’énerver comme ça pourrait le faire avec la plupart des gens. Et j’aime bien parce que ça ne me fatigue pas du coup. Il y a quelque chose d’épuisant à toujours jouer les gros bras et les grandes gueules vous savez. Surtout quand ce n’est pas votre nature profonde.

Parce que c’est de ça qu’on parle en vérité. De ce que je suis. De ce que je pourrai être. Et toutes mes tripes me hurlent que ce n’est pas du tout le bon chemin que j’ai pris. S’il ne me manquait pas des bouts de moi aussi, ce serait beaucoup plus simple. Mais ces foutus souvenirs me manquent alors je dois faire avec et composer avec ce que j’ai.

Mais il n’en reste pas moins que ce n’est toujours pas moi. Et tu vois, je me dis que cette histoire de papillon n’est pas un hasard. Pour l’instant, je suis une espèce de chenille toute moche, grasse et gluante. Et je sens qu’à un moment, il va falloir que je la fasse cette putain de chrysalide pour me transformer en un truc super joli qui vole avec des couleurs brillantes et tout. Oui, oui c’est une image, ça existe pas les elfes qui volent. Enfin, je ne crois pas.

Et ça me fout les jetons. Tout me fout les jetons en ce moment. Tous ces gens qui tournent autour de moi, ça m’angoisse. Et ça m’émerveille. Alors je fais comme d’habitude, je déconne, je fais des conneries. Comme hier soir, avec Ez, je crois que c’en était une. Même si au départ, dans mon esprit tordu, c’était animé que de bons sentiments. Parler avec Shidean et lui ouvrir la porte, c’en était une autre. J’ai peur de ce qu’il pourrait faire de mes confidences, de mon laisser aller. Il veut m’aider qu’il dit, mais est ce qu’on peut aider quelqu’un qui ne sait même pas qui il est? Tu trouves ça cohérent? Espérer encore une fois pour être déçue encore au bout. Non, je crois que je ne le supporterai pas.

Je voudrais pouvoir me reprendre, envoyer tout ça valser et faire comme j’ai toujours fait, partir plus loin et recommencer, inconnue de tous. Alors pourquoi je n’y arrive pas là? Pourquoi je reste encore et encore et pire, pourquoi est ce que je vais vers ces foutus gens? Rien de bon ne va sortir de tout ça. J’ai juste envie de me rouler en boule et de leur dire de me foutre la paix. Ou de hurler et de me payer une bonne baston mais je sais même pas sur qui taper. J’aime le contrôle, il me rassure et là, tout m’échappe des mains. Je comprends plus rien à rien. Je suis perdue.

Ou alors je deviens dingue. Et ça, c’est plus problématique.

Cendrelune

6/ Braveheart

Diable d’homme.

Pourquoi avait-il fallu qu’il s’arrête sur elle? D’habitude, son caractère de chien et quelques insultes bien senties- plus rarement des coups, maintenaient les gens à une distance qu’elle jugeait nécessaire et pratique. D’habitude, cela marchait, car les gens choisissent toujours le chemin de la facilité et bien sûr, celui qui leur est le plus agréable.

Il la bousculait avec ses questions, la poussait dans ses retranchements, la confrontait à ses propres contradictions. Et celles ci étaient nombreuses. Elle devait bien avouer avoir été négligente, la plupart du temps, le questionnement des gens restait en surface alors elle n’avait pas besoin d’élaborer des stratégies sociales bien compliquées pour se fabriquer une armure dans laquelle elle pourrait se préserver.

C’était un combat. Réel et véritable. Qui la laissait totalement désemparée. Fhalaine aimait bien trop le défi pour ne pas s’être laissée happer par lui et ses tourments enchanteurs. Qu’est ce qui l’avait poussé ainsi à ouvrir la porte et à se laisser aller aux confidences? Elle allait le payer très cher, il ne saurait en être autrement. Les autres n’avaient jamais fait que piétiner allègrement les quelques os qu’elle leur avait donné à ronger.

Pour la première fois de sa vie, elle avait peur, réellement peur parce qu’elle se retrouvait confrontée à l’inconnu. Il ne lui laissait aucun répit, attaquant sur tous les fronts. Sa main sur sa cuisse nue avait laissée une empreinte brûlante et délicieuse. Pourtant, tout en elle avait hurlé, elle en voulait plus encore.Avant le mal ne la terrasse , laissant son esprit enfiévré, tant par le désir que la douleur. Elle ne comprenait pas son intérêt pour elle, le caractère impitoyable de cette lutte qui n’avait aucune finalité, aucun but. Ignorait-il qu’à un moment, le constat s’imposerait inéluctable et plein de frustration? Que cherchait-il en la provoquant ainsi sans arrêt? Elle lui avait assuré qu’elle ne fuirait pas parce qu’il n’était pas dans le caractère de l’elfe de se dérober. Pour ce qu’il avait fait, elle aurait dû plonger son espadon dans le ventre et le regarder agoniser en se nourrissant de sa douleur et de son énergie. Et pourtant, elle se surprenait à trouver agréable de sursoir à ceci et pire, à guetter avec curiosité et une certaine forme d’enthousiasme ce qu’amènerait leur prochaine confrontation.

Fhalaine n’était pas préparée à ce combat, elle s’était largement laissée dépasser et ceci, par contre n’était pas acceptable. Qu’il ne compte pas sur elle pour lui rendre la partie facile. Elle allait se reprendre et surtout reprendre pied sur le terrain même si celui-ci était mouvant et incertain. De manière insidieuse, une étrange idée était en train de faire son chemin en elle et c’est cela qui la remplissait d’effroi. Celle de baisser la garde, de prendre ce coup et voir quelle blessure il en résulterait. Etait ce de ces blessures vicieuses qui suppurent? Y avait-il une chance d'en réchapper et d'en guérir?

Il ne comprenait pas l’étrange association que l'elfe faisait entre douleur et plaisir. C’était pourtant simple. Et essentiel pour elle. La seule chose qu’elle connaissait et donc qu'elle comprenait vraiment. Lui voulait l’amener sur une autre voie, elle le sentait bien. Mais pour l’heure, celle-ci était sans issue. Elle se surprenait à vouloir l’enfoncer cette porte bardée de fer, de coups féroces et destructeurs, une porte derrière laquelle résidait tous les espoirs perdus et enterrés. N’avait-elle pas osée faire le premier pas en ce sens en demandant à l’Hasoite de se renseigner pour elle?

Diable d’homme.

Cendrelune

5/ Crying Free(wo)man

 

 

 

Après ma longue discussion avec ce foutu Basané, j'avais besoin de prendre l'air, de me mouvoir autre part qu'entre les quatre murs de la confortable chambrette que je louais. La nuit était bien avancée et les rues de Velia étaient quasiment désertes tandis que je me dirigeais vers les quais. Je les entendis bien avant de les voir, des rires gras, sans nul doute avinés. J'allais passer mon chemin quand j'entendis une plainte d'une tonalité plus douce et des sanglots qui ne laissaient plus de doute possible. Je débouchais alors sur une plate forme en planches branlantes et vermoulues, mon regard se portant légèrement en contrebas. Ils étaient trois autour d'elle, s'amusant à se la passer de l'un à l'autre par de brusques poussées. Je les observais un petit moment alors que le goût de bile montait déjà dans ma gorge et que la rage allumait mes yeux et me vrillait les entrailles. Instinctivement, je serrais les poings et je sus alors qu'il m'était désormais impossible de passer outre. Des mains brunes sur une peau blanche et douce. Le bruit de l'étoffe qui craque, le parfum de la peur et de l'impuissance qui montait à mon esprit, nourrissant colère et haine.

Mûe plus par instinct que réelle stratégie, je chargeais le premier, le prenant totalement au dépourvu. Un coup de genouillère en plates dans son entrejambes le fit se plier en deux, je l'attrapais par les cheveux et lui écrasait sa face rougeaude contre mon genou armuré. Ce n'était pas subtil, j'avais juste besoin d'agir vite, pour éviter de me retrouver en surnombre. Déjà, je ne m'appartenais plus, mon corps se tendait, mon âme en ébullition réclamait la curée. Le poing de l'homme s'écrasa contre mon nez et un bouquet délicieux de douleur, mêlé à la chaleur rassurante du sang, me fit éclater de rire. Un rire froid, sombre, la folie s'emparait de mon esprit. La douleur devenait une force et je savourais, presque enivrée, l'énergie vitale des deux hommes restants, comme un fin gourmet salive devant un plat. De justesse, je me fis violence pour ne pas utiliser la magie. Mes deux mains percutèrent violemment les oreilles de mon adversaire, le sonnant de précieuses secondes pour que ma Main de Fer lui écrabouille le visage, faisant éclater son nez et le haut d'une de ses pommettes comme un fruit trop mûr. Le dernier tenta de me ceinturer mais par chance, j'avais vu son ombre se mouvoir et des deux, c'était moi la plus avantagée par la faveur de la nuit. Je glissais légère et silencieuse, opérant une manoeuvre de contournement pour me retrouver dans son dos. Vu mon gabarit, le frontal c'était pas mon truc, même sur de petites frappes comme eux. Un autre coup m'enverrait certainement au tapis et très honnêtement, j'avais une autre idée de comment terminer ma soirée. Un coup bien senti dans les reins le fit ployer. Ce n'était pas le combat le plus glorieux que j'ai pu mener mais me défouler me faisait du bien. Il se défendait bien sûr, tellement plus fort, tellement plus endurant que je ne l'étais. Je restais sur la défensive, pour le fatiguer. Je prenais le temps de jouer un peu avec ma proie, ses deux compères ayant choisi de détaler dans la nuit. Il soufflait comme un boeuf, son odeur aigre de transpiration, de crasse et de mauvais vin me retournait l'estomac. Je voulais le détruire, l'annihiler. Le faire disparaître de la surface du monde. M'abreuver de sa peur, de sa souffrance, des ténèbres sales de son coeur et de son âme... Déjà je prenais la vague, tout bascula...

Une voix me parvint dans le brouillard écarlate. D'abord plaintive, la voix féminine se teinta de panique: "Arrêtez! Vous allez le tuer!" Une main se posa sur mon bras. Comment avais-je fini à califourchon sur l'homme? Ma Main de Fer était rougie par le sang, elle avait réduit le visage de l'homme en bouillie... Mais il vivait encore. Je suspendais mon geste, perdue pendant quelques secondes. La jeune femme me regardait les yeux agrandis par le traumatisme, la terreur. Un jour, moi aussi, j'avais croisé ce regard dans une glace. Instantanément, ma rage reflua et la Bête se lova de nouveau dans mes tréfonds, repue, rassasiée pour cette nuit.

"Barre toi." Je me relevais, ne la regardant déjà plus. "Mais... Vous m'avez...", balbutia t-elle.

"Je t'ai dit de te barrer...", je grondais presque, secouant ma main endolorie, vérifiant que mon nez n'était pas cassé..

Elle détala et je m'éloignais bien vite, errant un long moment sans but, calme, toujours bien trop calme alors que je devrais exploser, vibrer, sortir de moi. Mais je n'y parvenais toujours pas. Je levais un instant mon museau vers le ciel, contemplant la lune. Je n'étais qu'une louve solitaire, condamnée à l'errance. Loin de ma terre dont l'absence me faisait chaque jour un peu plus mal. Loin des miens dans une terre hostile, inconnue dont je ne comprenais pas toujours les méandres. Je goutais le sang qui avait dégouliné sur mes lèvres et mon cou. Ca, c'était une réalité. Demain, je partais et vu ce qu'il venait de se passer, ce n'était pas plus mal que je me fasse oublier quelques temps. Je repoussais la mélancolie qui menaçait de me submerger, j'avais besoin de soigner ce corps meurtri qui payait pour d'autres blessures qui ne voulaient pas se refermer.

Un sourire, la vie reprenait ses droits. Je boitillais jusqu'à ma chambre, riant déjà de ma mésaventure et surtout du fait qu'en fin de compte, c'était Ezechiel que j'aurai adoré dézinguer ce soir. Ce pauvre hère n'avait été enfin de compte qu'un pâle substitut pour évacuer mes émotions. Ca m'allait aussi. Je n'étais pas du genre à me morfondre dans les remords et la culpabilité. Pour cela il aurait fallu que j'ai une véritable conscience.

En tout cas, c'est ce que je me disais.

 

Cendrelune

Il fallait vraiment qu’on cause, Ezechiel et moi. Non seulement parce qu’il m’avait fait perdre une soirée de mon temps et que j’exigeais paiement mais aussi parce qu’il avait vaguement évoqué l’idée d’un boulot.

Quand j’arrivais au Relais pour dormir, je l’ai trouvé en train de se pavaner au milieu de donzelles aussi habillées que peuvent l’être les putes du coin. Et tout au moins aussi maquillées et aussi disponibles. L’avantage avec celles-là, c’est que c’est gratuit, alors je comprenais que trop bien qu’Ez y ait trouvé une opportunité pour pas finir la nuit tout seul.

Mais il fallait vraiment qu’on cause, j’en démordais pas et après quelques mots bien sentis et une taloche, j’ai su que j’avais toute son attention.

Je le laissais parler au début mais au fur et à mesure que son discours avançait, il y avait des foules de questions qui me venaient. Déformation professionnelle: quand on m’énonce un plan, j’aime assez l’idée qu’il puisse se dérouler sans accroc. Ez lui, il y voyait de la curiosité, moi de la prudence. Je lui en aurai bien balancé une autre quand il m’a traitée de peureuse mais ça aurait été aussi rentable niveau communication  que cogner contre un sac de sable.

J’observais le type que j’avais en face de moi et je le voyais peu à peu se révéler. A croire que dans le fond il avait une vraie personnalité à défaut de charisme. Dans le fond, j’en éprouvais une certaine satisfaction. Si le plan se déroulait comme prévu, c’était un sacré pactole qui allait tomber dans mon escarcelle...

Quand il a parlé de confiance, j’ai su que ça allait partir en couille. D’autant plus quand il a voulu me toucher le visage. Dès qu’il a levé la main, mes tripes ont commencé à danser la gigue et la colère est montée. Je ne m’expliquerai jamais pourquoi les humain sont aussi tactiles et la merde dans laquelle ça me met à chaque fois. Faudra peut-être à l’avenir que je dégobille sur un ou deux pour leur faire comprendre, je sais pas. J’étais même pas surprise en plus, je veux dire, dans le boulot que je fais, il est pas rare qu’un employeur m’ait fait comprendre qu’on pouvait joindre l’utile à l’agréable et sceller un contrat dans un pieu. Si j’étais normalement constituée, j’aurai sans doute accepté de temps en temps. Mais, je ne le suis pas et il faut que je me démerde avec ça.

J’avais vraiment pas envie de laisser Ez en morceaux au fond de cette ruelle. Déjà parce que ça aurait été complètement con de mordre la main qui allait me nourrir. D’autre part, parce que je doutais qu’il trouve quelqu’un d’aussi compatissant que moi cette fois-ci pour le ramasser. Je me focalisais sur ma colère et je connaissais malheureusement qu’un seul moyen de la canaliser. Instinctivement ma Main de Fer se referma sur le poing fragile. Déjà la douleur naissait, s’épanouissait en corolle et j’en respirai les effluves délicieuses, m’en énivrant pendant quelques trop brefs instants. Je le relâchais, lui expliquant qu’il ne devait jamais me faire confiance. C’est le moins que je puisse faire, le prévenir. A défaut d’être loyale, j’ai une certaine forme d’honnêteté. Quelqu’un qui ne s’appartient pas ne peut pas être digne de confiance.

Je sais pas pourquoi je lui parlais de Gyda'r hwyr. Ma lame. C’était bien la seule chose en ce bas monde qui ait une réelle importance pour moi. C’est dire si je suis timbrée, mon seul ami est un putain d'espadon en acier. L’instant était décisif sans doute entre nous. Ou j’étais avec lui ou je n’existais plus. Alors je me suis approchée malgré les soubresauts de mon estomac. Mon visage était à quelques centimètres du sien et je sentais ses effluves: alcool, crasse et poussière mélangés. Je ne sais plus ce que j’ai dit, c’est sorti tout seul mais je sais que c’était important. Et il a saisi que ça l’était. Il m’a parlé de route pavé d’or et à ce moment là, j’ai su que je le suivrais. Et que j’allais devoir veiller sur son cul d’empaffé. Pas par dévotion, pas par sympathie, mais comme toujours. Parce qu’il y avait un intérêt.

Je savourais ma triste victoire. Je n’avais pas approché un mâle d’aussi près depuis longtemps. Du moins sans le laisser au sol en loque sanguinolente. L’espoir fou que je puisse aller mieux remua en moi. Je l’étouffais aussitôt, impitoyable. Il n’y avait pas de place dans ma vie pour ce genre de conneries.

J’avais du boulot qui se profilait à l’horizon.

 

 

Cendrelune

Je cherchais du boulot. Et vu les dernières déconvenues, ça devenait urgent, l’argent allait devoir rentrer vite dans les caisses. J’avais déjà repéré le grand dadet bronzé du Luth, celui qui passe son temps à tenir le mur. Mon bras me faisait souffrir le martyre et Tharsilla n’était pas chez elle. J’avais donc décidé de noyer ma douleur dans de l’hydromel en attendant. Je remontais la rue et mon regard vérifiait néanmoins que Goryun n’était pas à son poste aujourd’hui. Et puis un bruit derrière moi mit mes sens en alerte et je me retournais prête à répliquer. Ce n’était que lui. Bon, mes muscles se détendaient déjà. Je l’invitais à la taverne, autant joindre l’utile à l’agréable, je voulais le faire causer de l’établissement et voir si je pouvais m’y rendre utile. Qui sait, avec un peu de chance c’est lui qui paierait.

Un homme rude, ce Goryun. Pas plus bavard que je ne le suis. Enfin, si on me lance dans une discussion, je parle. Mais de manière générale, comptez pas sur moi pour engager la causette. La plupart du temps de toute façon, les gens n’insistent pas, mon caractère merdique leur fait passer leur chemin. Ca me va, ça fait un premier tri. Celui qui reste, je me dis qu’il a vraiment les tripes ou que je peux lui être utile. Apparemment je suis quelqu’un d’”intéressant” pour Goryun. Celle là on me l’avait jamais faite encore. A tel point que ça me coupe la chique et que j’oublie de lui demander des explications. S’il y a bien un truc dont je suis persuadée c’est que le qualificatif d’”intéressant” ne s’applique pas à moi. Comment je le sais? Parce que je cultive le fait de ne pas l’être.

Cherche pas d’explications, ça va m’énerver.

Ce qui est sûr, c’est qu’il est aussi pénible que moi, moins sanguin sans doute mais ce serait difficile de l’être plus que moi. Un retors, dont je me méfie instantanément. Me demande pas, j’ai ça dans le sang, et je sais repérer un combattant et sa dangerosité en général plutôt vite. Ca peut me sauver la vie, ça l’a déjà fait. J’ai toujours fait confiance en mon instinct, jusque là, il s’est jamais planté.

Apparemment, il y aurait peut-être du boulot pour moi. Ca, c’est plutôt une bonne nouvelle. Comme quoi, j’ai bien fait. Le verre terminé, Goryun m’amène au Luth. Pour voir des gens responsables qu’il dit. Ca me va. Plutôt je saurai, mieux ce sera. Sinon, faudra que je bouge ailleurs. Et pour l’instant, ça m’arrange pas.

Quand je rentre dans le Luth, y’a une espèce de truc glacé qui serre ma poitrine. Un enchantement est à l’oeuvre ici et je suis aussi désarmée magiquement qu’un nouveau né à poil dans son bain. Et merde, je déteste ça. Derrière le comptoir il y a une grande elfe pulpeuse qui picole. Thalmarea, une des p...Pardon hôtesse de l’établissement. D’après ce que je comprends, pas des moindres, elle se la joue irrésistible mais bizarrement je la trouve plutôt agréable. Surtout qu’elle me rafistole mon épaule et ça, c’est un truc que j’oublierai pas, pour sûr. Apparemment, c’est la femelle de Goryun. Je note, ça m’évitera des emmerdes.

Y’a aussi Rezak qui me propose de combattre dans l’arène. Combat à mains nues. Leur champion apparemment a le droit de se vautrer sur les coussins à volonté, un truc comme ça. Je m’en fous moi c’est le pognon que je peux gagner qui me fait accepter. Sauf qu’apparemment, c’est comme le reste, c’est compliqué. Les mecs ils te laissent pas descendre dans l’arène comme ça, y’a comme une espèce d’entretien préalable pour voir si tu peux faire l’affaire. Une histoire d’échauffement du public, c’est parti en vrille quand Thalmarea a parlé de sa croupe.

Serveuse, hôtesse? Je sens déjà la vague brûlante de la colère déferler. Ca va bien ouais? Tu m’as bien regardé? Oui moi aussi, j’ai pas la tronche de l’emploi, ni le caractère. Je tiendrais pas deux minutes. Une hôtesse qui refuse tout contact physique, la bonne blague. Comme un guerrier pacifiste tiens. Aussi utile. La sécurité par contre, ça m’irait bien. Par contre, je pige rien à leur organisation. Tout le monde demande à Goryun s’il a l’accord de la gérante. Moi, je veux bien mais je l’ai jamais vue. C’est compliqué apparemment. Ils ont l’air d’avoir des soucis. On fait comme si j’existais pas, je ferme ma gueule. Comme d’habitude. Si y’a des choses qu’il me faut savoir un jour, les gens sont assez grands pour me les dire. Sinon, jusque là, c’est pas mon problème.

Je verrai bien de toute façon mais ça commence mal. Hier soir j’ai insulté l’un d’entre eux, un type bizarre nommé Sofian qui cause de lui à la troisième personne. Il l’avait même pas mérité d’ailleurs, mais comme d’habitude, je perds pied dès qu’on mentionne que je pourrai avoir...Même de l’écrire c’est difficile, j’ai vraiment un grain. J’ai tellement pris l’habitude d’insulter les gens que je ne me rends même plus compte que je peux être blessante. Et je le suis bien sûr. Sans doute. Goryun a eu raison de me le faire remarquer. Ca a ses avantages de côtoyer les gens, ils vous font remarquer l’absurdité de votre comportement, le fait que vous arriviez au bout d’un système par votre propre bêtise. Ou peur. Parce qu’il n’y a rien d’autre que de la peur là dedans, même si j’essaie de me convaincre du contraire. On ne se refait pas. On peut juste essayer de changer quelques menues choses pour essayer de faire en sorte que ça passe au quotidien. Et pas collectionner les bourdes. Ca reste un sacré défi. Et les défis, ça me va.

 

 

 

 

 

 

 

Cendrelune

C’était une mauvaise idée. Dès le départ. Je le savais bien sûr mais deux millions de pièces... Deux millions, de quoi voir venir pour un petit moment. Dans l’absolu, j’en avais rien à carrer de leur tournoi, j’avais juste besoin de distribuer quelques coups en espérant empocher le pactole.

C’était exactement ce à quoi je m’attendais bien sûr. J’étais déjà en rogne. Des godelureaux en train de se pavaner dans des armures dont ils connaissaient même pas le prix. On se serait cru dans une auberge et, à tout moment, je m’attendais à ce qu’ils nous sortent une putain de théière. J’avais beau regarder, non, y’avait pas de sale tronche comme la mienne. J’étais la seule de mon espèce.

Et voilà qu’on m’annonce qu’il faudra que je combatte avec des armes en bois. La moutarde continuait de me monter au nez. Où vous avez vu qu’on combat avec des jouets? J’ai vu des types ressortir de joutes les pieds devant, enfoncés au sens propre dans leurs armures. Du sang jaillir de blessures, des os brisés. J’ai entendu des hurlements de rage, de souffrance. Mais tenir un machin en bois à la main pour taper sur l’autre, ça non, jamais.

On me désigne un adversaire et c’est le seul mâle présent dans les participants. Voilà autre chose mais je me dis que c’est pas plus mal, j’aurai aucun regret à le cogner du coup. Un certain Baztan d’Este, c’est tout ce que j’ai retenu, ils ont tous des noms à rallonge avec des titres à la con dans le coin.

Ca commençait bien mais à la dernière touche, j’ai pas été assez rapide. Et la colère, que je tenais en laisse depuis le début, a décidé de déferler à ce moment là. Alors j’ai continué à taper. C’est quand j’ai vu l’arbitre dans mon champs de vision que je me suis rappelée que c’était trois coups et plus rien. Et ce public qui agaçait mes oreilles avec ces cris de demeurés. C’était pénible vraiment.

Du coup, adieu veaux, vaches, cochons. On m’a virée de ce truc qui tenait pas la route depuis le départ pour me renvoyer de là où je venais. Avec une épaule en vrac et un beau bleu sur la mâchoire. Ca allait me coûter pour faire rafistoler ça. J’étais de toute façon largement déficitaire. Une mauvaise idée. On m’y reprendra plus.

 

 

 

 

 

 

*toute ressemblance avec une oeuvre cinématographique du même nom est absolument voulue

Cendrelune

J’avais décidé de démarcher le Luth Peinard pour voir s’ils n’auraient pas besoin de temps en temps de mes services et m’était mise en route vers l’établissement. Cette cité, toute en rond et circonvolutions me laissait encore perplexe et la plupart du temps perdue, tournant en rond (pour le coup au sens propre comme au figuré) et pestant.

Il faut savoir que j’ai de bonnes oreilles et que j’entends bien. Ca m’a sauvé la vie pas mal de fois d’ailleurs. Autant sans doute que ça a pu me mettre dans la mouise. Alors que j’allais tourner pour me diriger vers le Luth, j’ai entendu un gémissement de douleur et une voix qui marmonnait un “ai...éééé ...oiiiii”.

D’habitude, j’aurai passé mon chemin, estimant que j’avais mieux à faire. Mais là, va savoir, à croire que cette ville m’avait ramollie, peut-être que j’avais besoin d’un peu de sociabilité -oui, c’est moi qui dit ça, alors je suis allée voir. Juste un coup d’oeil, je me suis dit.

Devant une porte, il y avait une espèce de loque sanguinolente en train de ramper. Un humain. Mâle de surcroit. Ca me faisait deux excellentes raisons d’aller fissa me jeter un hydromel. Et puis cette sensation, maintes fois éprouvées, que ce bonhomme allait me ramener de sérieux ennuis. Et j’aime pas trop ça les ennuis, ça finit toujours dans une geôle sordide et humide avec des gens qui me mettent en rogne à me poser des questions auxquelles j’ai pas envie de répondre. Jusque là, j’ai évité la pendaison, j’aimerai que ça continue.

Alors j’étais là devant ce pauvre bougre à me demander ce qui serait le plus pratique: le laisser mourir ici dans l’indifférence la plus totale ou l’aider. En temps normal, je suis sûre que j’aurai choisi la première solution. Mais là, va savoir, j’étais dans mon unique jour de bonté de l’année alors voilà, j’ai traîné ce type vers la premier herboriste du coin.

C’était la première fois depuis des semaines que j’avais des rapports construits avec les gens. La plupart du temps, je reste seule, à l’écart et je passe dans les villes tel un fantôme, prenant le travail qu’il y a, le remplissant sans broncher et repartant aussi sec une fois que j’avais terminé. Quand on choisit cette vie, on le sait très bien, il n’y aura pas d’attaches, d’aucune sorte. Jusque là, ça m’a jamais dérangé.

Alors me voilà chez l’herboriste, une humaine, sorcière vu son odeur, qui s’appelle Tharsilla. Elle a l’air compétente dans ce qu’elle fait et pas prise de tête, ça me va, je vais essayer de me la mettre dans la poche, parce que dans mon boulot, on a souvent besoin d’être rafistolé. Elle est bientôt rejointe par une espèce de mâle à la peau noire aussi sec qu’une vieille branche. Je n’aime pas comment il me regarde, vraiment pas, son regard il est trop perspicace pour ne pas voir que... Bref. Il me balance des Aal par ci, des Aal par là mais moi je lui dit clairement que j’en ai rien à faire des dieux et de la religion. Il me fait penser à un curé même s’il affirme ne pas en être un.

Une fois mon paquet balancé, je me prépare à partir mais non, on me dit de rester pour aider. Pour aider? Y’a marqué pigeon sur mon front?! Et puis je me rappelle que je pourrai en avoir besoin de cette Tharsilla, alors je bronche pas et je reste. Je peux pas supporter la vue du corps du mâle quand ils le déshabillent pour inspecter ses blessures. Ca fait remonter en moi une espèce de bile et j’ai pas envie de salir le tapis de Tharsilla, alors je me retourne pour échapper à cette vision débectante. Enfin en tout cas, c’est ce que je dis. Je dis beaucoup de choses mais je mens comme un arracheur de dents et je sais très bien que je me mens aussi mais je veux pas penser à tout ça. C’est trop douloureux et ça m’énerve trop, beaucoup trop.


Et puis il faut que je lui passe de la pommade à l’autre blessé là. Et ça c’est difficile. Heureusement que j’ai mes gants et que j’ai un pot de fleurs à fixer pendant que je m’exécute, les mâchoires serrées, essayant de refouler la nausée qui monte. Rien n’a changé, j’ai toujours cette bonne vieille haine qui est là... Je m’acquitte du mieux que je peux de cette tâche qui vire à la séance de torture pour moi. Ce qui m’aide à tenir c’est de regarder les blessures et d’imaginer comment elles ont été infligées. Mon esprit tordu analyse, observe, estime et quantifie le degré de douleur que ça a pu engendrer... Déjà je me détends, je suis sur un terrain familier là, la douleur, ça, ça me parle. Il a salement morflé ce type mais ceux qui l’ont torturé n’avait aucune subtilité, aucune finesse... Des débutants.

Son bras apparemment pose problème à Tharsilla et Ikhlas (c’est le nom du noiraud tout desséché) parce qu’il y a de la nécrose. Ca, je sais que c’est pas bon. Chassez le naturel et il revient au galop qu’ils disent. Je donne quelques indications à Tharsilla pour qu’elle utilise les bons ingrédients pour soigner le bougre qui s’appelle Ezechiel. Je regrette aussitôt d’avoir fait ça, j’espère que ça n’attire pas trop l’attention sur moi. A l’avenir, il faudra que je fasse plus attention. Reste dans ton coin, Fhalaine, arrête tes conneries.

Faut que je le tienne Ezechiel pendant qu’on lui curetaille le bras. Comme ça, à proximité, je m’enivre de sa douleur, de sa souffrance, ça fait du bien d’être en terrain connu. Je m’étais laissée aller à trop de bons sentiments, ça remet la pendule à l’heure. Dommage, ça ne dure pas assez longtemps pour vraiment me détendre.

Une fois le blessé couché, y’a un autre zigue qui se ramène, un certain William et surtout il la ramène, se foutant de ma gueule. Et là, ça commence à monter et il faut que je me fasse violence pour pas lui rentrer dedans. Ce soir, j’ai brisé à peu près tout ce que je m’interdis habituellement: me mêler des affaires des autres, avoir de bons sentiments, essayer de rester calme, communiquer. On boit un coup et on discute des tatouages d’Ezechiel. Apparemment il a une tête d’hydre dans un triangle et ça semble être un truc de pirates. Moi les pirates, j’y connais que dalle, j’ai juste entendu que c’était des espèces de malandrins des mers. Des gars avec qui je pourrai m’entendre sans doute. Et l’hydre là c’est apparemment un de leur clan de pirate, et un sale clan. Ikhlas a peur pour Tharsilla, ça se sent. Si ça tenait qu’à moi, je serai déjà en haut en train de l’étouffer avec un oreiller - on achève bien les bêtes qui ont la rage. Mais ça n’a pas l’air de leur plaire comme idée, ils veulent pas lui faire de mal. Alors je me tais. C’est pas que je suis un tueur sanguinaire, mais bon, la mort est une vieille amie alors ça me dérange pas de la convoquer de temps en temps, surtout si j’estime que la cause est juste. Et la sauvegarde d’une femelle, qu’elle quelle soit, est une cause juste à mes yeux. Surtout une compétente comme Tharsilla. On ne se refait pas, je crois.

William là, c’est le mâle de Tharsilla et aussi un investigateur. Il me dit qu’il m’appellera s’il a du boulot pour moi. Je ne le crois qu’à moitié, j’ai trop souvent entendu ça. Ikhlas il continue de me regarder et je me sens jaugée. Il m’explique que son but dans la vie, c’est d’aider son prochain. Gratuitement. Je ne comprends pas. Je ne comprendrai jamais, je crois.

La soirée se termine avec ces deux verres de rhum qui réchauffent mes entrailles. Et je peux pas dire que j’ai passé un sale moment. Je peux même dire que c’est le contraire. Ca fait bizarre. Mais cela ne doit pas trop se renouveler, je le sais. Je dois rester loin des gens comme ça et je ne sais que trop pourquoi. Mais ce soir, je me suis sentie bien et cela ne m’était pas arrivée depuis un bon bout de temps.