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Néron

 

   Celui qui sait raconter de belles histoires ne doit pas les cacher quand on se trouve entre bonnes gens; au contraire, il doit les révéler, les meilleurs et les plus frappantes, surtout quand il voit que l'auditoire est bien assis et que chacun lui prête attention car, à la fin, tout le monde sera content. Donc taisez-vous et écoutez-moi. Puisque vous attendez que je vous raconte une bonne histoire, je ne vais pas vous en priver.

   Je vous parlerai de deux coquins dont l'un s'appelait Thibaut et l'autre Régnier. Jamais le premier ne gagna un seul denier sans le reperdre aux dés et son compagnon ne voulut jamais faire autre chose. Les deux compagnons étaient de la même trempe car s'ils n'avaient eu qu'un petit pain, ils l'auraient vendu à un Serendien ou un Médien rencontré en chemin pour en jouer le produit plutôt que de le manger. Maintenant je vais vous parler d'eux.

   Un jour, ils marchaient tous les deux sur le grand chemin; Thibaut s'adressa à Régnier et lui dit:

"Sais-tu compagnon, qu'hier soir, j'ai bien plumé Briset, le frère de Chapel ? Il ne lui est pas resté le moindre vêtement: il a perdu jusqu'à ses braies!

-Je l'ignorais, par saint Péjon de Calphéon !

-Et pourtant il a plus d'un tour dans son sac, plus que n'importe quel coquin que j'aie jamais rencontré!

-Et comment as-tu fait pour le tromper ? fait Régnier; il est si méfiant !

-J'ai un jeu de dés mal marqués dont toutes les faces font ou deux ou trois. Je les ai rapportés l'autre jour d'Heidel et c'est avec eux que j'ai vidé les poches de mon ribaud !

-Mais il ne faut pas jouer avec quand ils sont ainsi faits, répliqua Régnier.

-Certes non, mais ils m'ont apporté plus d'argent que n'en auront jamais tous mes parents car, en me voyant pauvre, avec une mauvais mine et peu de vêtements, ils ne se soucient pas de faire de tels coups et ne le souhaitent même pas! "

   Comme ils cheminaient en discutant ainsi l'un l'autre, ils rencontrèrent un chapelain qui venait à l'amble sur un palefroi bai. Il semblait en bonne santé et heureux de vivre. Avant même qu'il ait eu le temps de les saluer, ils l'ont mis au défi de jouer aux dés car ils n'ont que cette idée en tête.

"Je gagnerai bien peu à jouer avec vous car j'ai idée qu'à vous deux vous n'avez pas même en poche dix malheureux deniers calphéens !

-Vous parlez sans savoir ce que nous pouvons avoir en poche, répond Régnier. Nous avons plus de deniers en poche que tel qui mène grand train. Nous les avons gagnés à maçonner des murs en torchis pendant toute une semaine. J'en suis encore éreinté. Et nous les avons soigneusement mis de côté."

   Le prêtre les regarda et vis leurs chemises en lambeaux qu'ils avaient noués en maints endroits devant, derrière et sur le côtés. On leur voyait la peau de partout car il y avait peu de tissu intact. Alors il pensa que, sans mentir, c'étaient des deniers qu'ils avaient serrés dans les nœuds de leurs haillons. Il se dit sans trop se fatiguer, il pourra gagner une bonne somme à ces deux fanfarons qui ont tant de deniers qu'ils ne savent où les cacher. Il s'adressa alors à Régnier:

"Je vais jouer avec toi, fait-il, puisque tu me l'as demandé. Cherchons un endroit où nous installer."

Le prêtre met pied à terre et laisse paître son cheval. Ils regardent aux alentours et trouvent une petite butte de terre qui leur convient. Thibaut, qui est impatient de jouer, s'y installe le premier et sort ses dés avant son argent car il a envie de mener le jeu.

"Combien voulez-vous miser, sire ? Une maille ?

-Certe, fait le prêtre, je n'ai jamais été très hardi, mais jouons au moins des deniers calphéens.

-Soit! Marchons pour les deniers calphéens. Voici les dés. Gagne qui pourra et à la grâce de Dieu! réplique Thibaut en jetant les dés. En tout j'ai dix !

-Puissiez-vous réaliser cette chance de dix au premier coup! fait Régnier au prêtre. Que Dieu vous aide !

-Faite-moi donc voir votre mise, avant que je jette les dés" fait le prêtre.

Thibaut, qui était retors, porta la main à son argent: il défit un nœud de sa chemise et en retira cinq deniers heideliens, trois deniers calphéens et deux deniers olviens. C'était tout ce que son compagnon et lui avaient en poche. Mais ils ne songeaient qu'à jouer et ils les posèrent gaiement sur le tapis.

"Jouez sans arrière-pensée et ne faites pas le soupçonneux: j'ai encore sur moi une dizaine de nœuds dont pas un denier n'a été ôté."

Et il se pencha de nouveau sur le jeu. Le chapelain crut fermement que tous les nœuds étaient pleins de deniers comme l'était celui-ci.

"Et voilà ma mise, fait-il. Puisse Dieu me permettre de gagner!

-Douze, fait Thibaut. Je mise deux deniers: je n'ai pas intérêt à trop mettre en jeu sur ce coup-là ! (En aparté): Je vais piper le premier coup !

-Et moi, sept ! Voyez comme j'ai de la chance ! J'ai l'impression que Dieu me donne la pire qu'on puisse avoir !

-C'est un coup de malchance, fait Thibaut d'un air faussement navré. (Il joue son tour.) Regardez: douze ! Vous avez perdu ! Vous devez quatre deniers. (Il rejoue) Et hasart !

-Va ! fait le prêtre, puisses-tu être maudit ! N'oublie pas de secouer les dés la prochaine fois !

-Volontiers, sire. Je n'en savais rien car je n'ai jamais appris les règles! "

Il ramasse les dés avant même de prendre l'argent, fait mine de les secouer et leur substitue les dés truqués qu'il tend au prêtre. La fièvre du jeu reprend le dessus.

"Hasart ! Par Dieu, fait Thibaut, j'ai six !

-Va à Hadum, tu as posé les dés et je ne te paierai pas. Je crois que tu m'as grugé avec des dés pipés.

-Pas du tout, sire, je le jure sur les saintes écritures ! "

Thibaut lui en montre d'autres; le chapelain les regarde et les trouve bien normaux.

"Par le cul de Dieu, fait-il, c'est vrai ! J'ai perdu, c'est sûr ! Maintenant j'ai perdu tout ce que j'avais; il ne me reste plus un sou. Et je venais juste de ramasser les troncs ! Et je n'ai rien pour me refaire si je ne joue pas mon cheval. Mais certes, je le jouerai plutôt que de ne pas récupérer mon avoir; Allez, jette les dés, et allons-y pour douze deniers !"

   Et celui qui était expert en l'art de tricher releva le défi sans se dérober. Que vous dirais-je de plus ? La fièvre du jeu avait si bien saisi le prêtre qu'il mit tout ce qu'il possédait sur le tapis et son filou de partenaire s'y prit si bien qu'il gagna cent sous sur le cheval.

"Ho ! dit Régnier, ça suffit: vous l'avez perdu ! 

-Ribaud, vous mentez, fait le prêtre, il vaut sept livres !

-Que Dieu m'en soit témoin, dit alors Thibaut, vous allez être obligé de vous séparer !"

   Le prêtre se leva d'un bons, blanc de colère, pour attraper son cheval et leur répliqua qu'ils ne l'emmèneraient pas. C'est alors la bagarre. Tous les trois, ils se précipitent sur le cheval.

"Halte-là ! s'écrie Régnier, vous ne monterez pas dessus !" Ils bousculent le prêtre, le font tomber à terre et le rouent de coups de poing et de coups de pied à tel point q'ils l'ont à moitié assommé, puis ils se saisissent du cheval. Mais peu s'en faut qu'ils ne se battent pour savoir qui montera le premier. Ils l'ont tellement tiré par la bride qu'ils ont bien étiré celle-ci de sept pouces !

"Certes, fait Thibaut, espèce de sale crapaud, c'est moi qui monterai le premier !"

Mais Régnier se défend vigoureusement et lui dit que s'il peut l'en empêcher, ce ne sera pas le cas.

"Puisqu'il en est ainsi, il nous faut joueur aux dés pour savoir lequel montera le premier. Vas-y commence.

-Et toi, compte, fait Thibaut. Je crois que j'ai neuf.

-Et moi je n'ai en tout et pour tout que huit, fait Régnier. Que Kzarka se saisisse de ces dés !"

   Alors, sans plus attendre, Thibaut bondit et enfourche le cheval. mais les étriers étaient trop courts pour lui car il avait de longues jambes plus noires qu'un tuyau de poêle. Il avait les pieds plats et démesurés. Il était grand, maigre et chétif, et vêtu de haillons. Le bonnet qu'il portait était si gras qu'il ressemblait plus à du cuir qu'à de la toile. De la cuisse à l'orteil, il n'avait plus le moindre lambeau de vêtement, je peux vous l'assurer, et pas plus du coude jusqu'au poing. Il aurait fait un beau mercenaire pour aller à la guerre ! Il frappe le cheval des talons qu'il avait durs et osseux, tant et si bien qu'il le fait marcher à l'amble. Mais ribaud manque de perdre l'équilibre et chancelle car jamais il n'avait chevauché, excepté peut-être en maison close, mais ce n'était pas sur la même bête ! Et le cheval vint se bloquer au bord du fossé avec une telle ruade qu'il envoya le ribaud voler à terre avec une telle violence que celui-ci manqua de se tuer. Mais il fit ce qu'il put pour amortir sa chute: il s'accrocha si fort à la selle qu'il en fit rompre les sangles et il se retint si fermement aux rênes qu'il arracha le mors de la bouche du cheval avant de s'affaler dans le fossé.

"Dieu me préserve de jamais monter une telle rosse, fit Régnier, car elle m'aurait vite brisé une cuisse ou même la tête ! Puissé-je n'avoir jamais de bonnes surprises si je tente seulement d'y monter aujourd'hui !"

Ils s'approchent tous les deux du cheval et tentent de lui remettre le mors mais ils ne peuvent y réussir car ils ont peur qu'il ne les morde ou qu'il ne les renverse d'une ruade. Ils reviennent trouver le chapelain qui a eu une bien dure journée. Ils le voient morne et abattu.

"Levez-vous, lui ordonne Thibaut, et mettez-lui ce mors ou le dos vous en cuira !"

Quand le chapelain les vit dans cet état, il eut grand-peur car il n'était en mesure de leur tenir tête.

"Seigneurs, leur dit-il, sait bien cacher sa fourberie. Il a un tel caractère qu'il ne se laisse faire par personne. Si l'on ne monte pas sur lui, il est impossible de lui passer le mors entre les dents.

-Alors, dit Régnier, montez dessus puisqu'on ne peut faire autrement pour le lui remettre. Quant à moi, Dieu et les saints m'en soient témoins, je ne tenterai pas de le monter !"

Le prêtre monte en selle, passe le mors au cheval et pique des éperons en leur criant:

"Adieu, seigneurs, je m'en vais. Ce cheval ne tombera pas entre vos mains aujourd'hui, car on le lui aurait vite vu les côtes si vous en aviez été les maîtres. Vous l'auriez plus souvent nourri de coups que d'avoine, car il aurait été rétif !"

   Alors il pique des deux et les laisse là bien trompés. Il les a bien eus! Grâce à sa ruse et à son astuce, il a pu récupérer son cheval et l'emmener. Ainsi peut-on voir qu'il est parfois utile d'apprendre à ruser et à tromper: maints hommes en ont eu souvent besoin.

 

 

Néron

Les deux chevaux

par Jean Bodel

  [...] A Glish, au bord de la rivière, autant que je m'en souvienne, demeurait un vilain que l'on n'avait jamais vu oisif et qui était dur à la peine tant pour labourer, moissonner que pour couper du bois. Il rentrait ses gerbes avec un mauvais cheval de peu de valeur qu'il avait mal nourri et fort fatigué bien avant l'époque des moissons. Il avait ainsi rentré son blé avant le mois de la pierre de seaux par peur des orages. Il n'avait que peu d'avoine et bien peu de fourrage pour bien traiter sa bête. Aussi, comme il ne pouvait la faire jeûner, et qu'il pensait en retirer un peu d'argent, il eut l'idée d'aller la vendre;

   Tout se passa comme je vous le raconte: quand arriva le samedi, aux premières lueurs du jour, le vilain prépara sa haridelle; il la frotta, la bouchonna, l'étrilla. Il l'emmena sans selle et sans mors, avec un licol fait d'écorce de tilleul. La pauvre bête donnait l'impression d'être morte de faim: d'ailleurs il en était ainsi ou du moins peu s'en fallait! Juché sur sa haridelle qui le portait sans douceur, le vilain arriva devant la porte du prieuré de Saint-Accueil. Il n'était pas arrivé là depuis bien longtemps qu'un moine de la maison sortit pour prendre le frais et s'adressa à lui. D'entrée de jeu, il lui demanda: 

"Ami, vers quel lieu vous conduit Dieu ? Cette haridelle est-elle jeune ou vielle ? Apparemment elle ne vaut pas grand-chose !

-Par le respect que je vous dois, messire moine, il me faut bien la prendre telle qu'elle est jusqu'à ce que j'aie trouvé quelqu'un à qui la vendre. Si elle était grande, forte et robuste comme j'aimerais qu'elle le soit, j'en tirerais davantage d'argent et vous ne vous seriez pas moqué de moi ! 

-Par le respect que je dois à monseigneur l'abbé et à l'ordre auquel j'appartiens, répliqua le moine, je ne l'ai pas dit pour vous vexer ne pour vous attrister en quoi que ce soit. Nous avons, nous aussi, l'intention de vendre un de nos chevaux: il est ici au prieuré; si vous y voyez avantage, nous poussions l'échanger avec le vôtre. Entrez, vous verrez le nôtre. Par Dieu, faisons affaire, cheval contre cheval, et sinon, que chacun reprenne le sien et quittons-nous bon amis comme par-devant.

-Je suis d'accord.", dit le vilain.

   Alors ils entrent dans la cour du prieuré; le moine court à l'étable et en sort un cheval de trait qui n'était pas des plus robustes que l'on puisse voir, ni des plus vaillants: il était plutôt maigre et décharné, le dos creusé, inapte à la monte. On pouvait lui compter les côtes; il était haut de l'arrière et bas du garrot. Il boitillait d'une patte, ce qui le rendait peu gracieux. Il n'était ni fringant ni même en bonne santé. Il n'avait même pas la force de hennir. Quand le vilain le vit venir, il le regarda d'un drôle d'air.

"Pourquoi le regardez-vous ainsi ? demanda le frère convers. Bien qu'il soit maigre et ne paie pas de mine, il est plus vif et plus ardent que tel autre que l'on vendra cent sous. Mais il n'a jamais été repu à sa suffisance et chaque jour il s'est fatigué au travail. S'il ne faisait pas un travail aussi dur et s'il avait du fourrage et de l'avoine, il aurait bien vite retrouvé son embonpoint. Pour peu que cela lui arrive, on pourrait compter sur lui, car il sait bien tirer parti de ce qu'on lui donne. Dite-moi combien vous en donneriez; je vous le laisserai à un bon prix."

Le vilain eut un sourire de commisération en entendant parler ainsi le frère convers.

"Vous ne l'avez pas encore vendu, dit le vilain. Par ma tête, c'est sa peau que vous voulez me vendre, car je ne vois rien à tirer de lui excepté la vente du cuir! Une rosse qui n'a ni force ni valeur ne mérite guère que d'être écorché. J'aurai un tel dépit que j'en crèverais s'il me fallait payer avec cette peau ! Par contre, voilà un cheval de trait bien vendable, il faut être fou pour le garder dans un étable: il est bon pour tous les travaux, bon pour la charrue, bon pour la herse, bon pour tirer les chariots et jamais on n'a vu de par le monde une bête aussi forte et aussi rapide. Il court plus vite que ne vole une hirondelle. Je ne me fais pas de souci, si quelqu'un veut un cheval de trait solide pour dévaler une côte, qu'il fasse confiance à celui-ci: il suffit de le guider de la voix. Mais je m'étonne que vous m'ayez autant retardé pour cette vieille carne; je vous avait pourtant prié de ne pas vous moquer de moi. Pendant tout le temps que vous m'avez amusé ici, j'aurais eu le temps d'arriver à Heidel !

-Vous avez bien vite refusé et dénigré mon cheval que vous trouvez maigre et efflanqué, répliqua le moine, et vous vantez bien le vôtre. Mais nous saurons avant peu lequel sera le plus digne de louanges, si toutefois vous consentez à mettre le vôtre à l'épreuve. Mettons les deux bêtes queue à queue et attachons-les et si la nôtre peut faire en sorte qu'elle arrive à tirer la vôtre de force jusqu'à cette grange, vous l'aurez perdue sans compensation; et si la vôtre est assez forte pour tirer la nôtre en dehors de cette prote, alors vous pourrez l'emmener sans bourse délier. C'est ainsi que l'on doit éprouver son cheval !

-Sur ma tête, dit le vilain, vous avez trouvé votre homme. Concluons le marché ainsi et que que l'heure on fasse ce qui a été convenu.

-Je suis d'accord." déclara le moine.

   Il saisit le sien par la queue qu'il avait longue, terne et molle, et attacha ensemble les deux chevaux. Puis chacun alla vers le sien, une verge à la main, et ils les frappèrent à grands coups. Les deux rosses se mirent à tirer de toutes leurs forces sans oser faire semblant. Elles firent se resserrer les nœuds; mais en tirant ou en secouant, elles ne purent se détacher: elles en avaient la croupe tout étirée.

"Ho! Baillet, qu'est ce qu'il se passe ? dit le moine. Prenez garde à ce que cette rosse ne vous échappe pas."

   Alors il le frappe de sa verge et lui donne de grands coups. Le vilain ne fut pas assez fou pour vouloir rouer Ferrant de coups; au contraire, il le laissa reculer juste assez pour fatiguer l'autre et reprendre des forces. Et le moine, vous pouvez m'en croire, fut fort joyeux quand il vit Baillet avancer et Ferrant reculer et sa satisfaction allait en augmentant.

"Baillet, fait-il, voilà la grange: fait en sorte de retirer les honneurs de la partie! " Mais Baillet est allé au bout de ses forces, car il ne peut plus marcher ni à hue ni à dia et il s'arrête sans qu'il soit besoin de lui dire ho ! Les flancs lui battent par suite du trop violent effort qu'il a accompli. Quand le vilain le vit à bout de souffle et incapable de tirer davantage, il s'écria:

"Ferrant, brave bête de bonne race, efforce-toi de bien faire !"

   Quand le cheval s'entendit ainsi rappeler à l'ordre, il s'arc-bouta des pattes de devant sur le sol avec tant de vigueur que l'un de ses sabots se déferra et qu'il fit voler le fer en l'air. Et le vilain presse et encourage Ferrant qui tire vigoureusement et fait reculer Baillet. Et du même élan il l'entraîne avec ardeur à toute vitesse vers le porte. Tirant comme un ours, il entraînait, tous muscles bandés, et le bidet et le moine qui le suivait tout éperdu. Comme il était sur le point de franchir la porte et que le moine voyait bien que Baillet se comportait si lâchement que l'autre l'entraînait sans rémission, il sortit son couteau de sa gaine et ne sachant comment le secourir, il trancha d'un coup la queue de Ferrant, l'allégeant ainsi de sa charge. Du même élan, Ferrant et son maître se retrouvèrent tous les deux de l'autre côté de la porte. Le frère convers ferma alors les deux battants de la porte et s'en retourna en son logis. Le vilain n'y put rien et il lui fut impossible de se glisser sous la porte. Il eut beau crier et frapper contre la porte, l'autre ne daigna pas lui répondre. Il le fit convoquer à Heidel devant le tribunal de l'évêque qui les interrogea et leur demanda ce qu'il s'était passé. Et ils plaidèrent longuement car l'évêque refusa de rendre son verdict avant d'avoir entendu les parties.

   Maintenant, je vous prie, tous et toutes, de me dire franchement si, d'après vous, c'est le vilain qui doit avoir gain de cause.

 

 

Néron

par Jean Bodel

   Seigneurs, après avoir raconté des récits de pure imagination, je veux maintenant m'appliquer à rapporter des histoires véridiques, car celui dont le métier est de dire des fables n'est pas un conteur digne de s'adresser à un noble assistance s'il est incapable de relater des choses vraies ou au moins vraisemblables. Celui qui est expert en l'art de conter se doit, entre deux récits d'imagination, de rapporter des aventures vécues.

   C'est la vérité pure, vivaient jadis, il y a bien une centaine d'années, deux compagnons qui menaient une fort mauvaise vie, car l'un était si envieux que personne ne l'était plus que lui, et l'autre était si cupide que rien ne pouvait le combler. Ce dernier était sans doute le pire des deux, car la cupidité est de telle nature qu'elle avilit maintes personnes; elle fait prêter à usure et tricher sur les mesures par désir d'en avoir plus. L'envie est aussi exécrable, car elle aiguillonne tout le monde.

   Notre envieux et notre cupide chevauchaient un jour de compagnie lorsqu'ils rencontrèrent, je crois, saint Martin dans une campagne. Il ne fallut que peu de temps passé en leur compagnie pour s'apercevoir des mauvais penchants qui étaient enracinés au fond de leur cœur. Ils arrivèrent bientôt à une chapelle d'où partaient deux chemins très fréquentés. Saint Martin s'adresse alors aux deux compagnons qui se comportaient de manière détestable.

"Seigneurs, leur dit-il, à cette chapelle je poursuivrai mon chemin en prenant sur la droite mais vous retirerez bénéfice de m'avoir rencontré. Je suis saint Martin, le prudhomme. Que l'un ou l'autre de vous me demande un don; il aura immédiatement ce qu'il désire et celui qui n'aura pas parlé en aura sur-le-champ deux fois autant."

   Alors le cupide pense en lui-même qu'il laissera parler son compagnon et qu'il en aura deux fois plus que lui. Il convoite ardemment un double gain.

"Demande, fait-il, cher compagnon. Tu obtiendras à coup sûr tout ce qu'il te viendra à l'esprit de demander. N'hésite pas à demander largement: si tu sais te débrouiller pour faire un bon souhait, tu sera riche toute ta vie! "

   Celui qui avait le cœur plein d'envie n'avait pas l'intention de demander ce qu'il aurait voulu, car il serait mort d'envie et de rage si l'autre en avait eu plus que lui. Aussi restèrent-ils tous les deux un bon moment sans prononcer une parole.

"Qu'attends-tu ? Qu'il ne t'en arrive malheur ? fait celui qui était plein de cupidité. J'en aurai le double de toi et personne ne m'en empêchera. Demande vite ou je te battrai comme jamais âne ne le fut au Pont !

-Sire, répond l'envieux, sachez-le, je vais demander un don avant que vous ne me fassiez mal. Si je demandais de l'argent ou quelque bien, vous en voudriez bien avoir deux fois plus. Mais si je peux, vous n'en aurez aucun bénéfices! Saint Martin, dit-il, je vous demande de perdre un œil et que mon compagnon en perde deux: ainsi il sera doublement puni! "

   Le cupide eut les yeux crevés sur-le-champ. Saint Martin tint parfaitement sa promesse: sur quatre yeux, ils en perdirent trois, ils n'en retirèrent pas autre chose. Saint Martin rendit l'un borgne et l'autre aveugle: par la faute de leurs souhaits, tous les deux y perdirent. Maudit soit celui qui s'en afflige, car ses deux hommes étaient de mauvais gens.

 

 

Néron

 

   Il y avait jadis un roi qui avait un excellent tailleur; ce maître avait à son service une équipe d'employés qui cousaient ce qu'il taillait. Parmi ceux-ce se trouvait un jeune garçon tailleur, nommé Nidui, très habile dans son métier car il savait parfaitement coudre et tailler.

   A l'approche d'une grande fête, le roi convoqua son tailleur et se fit tailler de très riches habits pour la célébrer fastueusement. Le maître tailleur rassembla son équipe et la mit activement à l'ouvrage. Pour accélérer le travail, le roi délégua son chambellan auprès des apprentis afin de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin tout en leur évitant la possibilité de distraire à  leur profit la moindre partie des fournitures. Un jour ils eurent pour leur repas du pain et du miel, et bien d'autre choses en abondance. Mais il se trouva qu'à ce moment-là Nidui était absent de l'assemblée. Le chambellan, qui s'en était aperçu, appela le maître tailleur et lui dit:

"Il serait juste que vous attendiez le retour de Nidui, votre garçon tailleur."

Le maître tailleur, avec une finesse déguisée, répondit:

"Nous l'aurions bien volontiers attendu mais il ne mange pas de miel et il pourra bien manger autre chose à sa suffisance."

Quand ils eurent tous mangé, Nidui arriva; il entra dans un violente colère envers ses camarades de travail et leur adressa de vifs reproches:

"Pourquoi avez-vous déjeuné sans moi ? Il me semble que la moindre des choses était de m'attendre!"

Le chambellan lui répondit:

"C'est bien ce que je leur ai dit; mais votre maître m'a affirmé - et j'ignore dans quelle intention il a agi ainsi - que vous ne mangiez pas de miel et que vous auriez bien assez du reste."

Nidui ne pipa mot mais en son for intérieur il chercha la manière de rendre la monnaie de la pièce.

Un jour, il vint en grand secret trouver le chambellan et s'adressa à lui à mots couverts:

"Seigneur, lui dit-il, au nom de Dieu, je vous prie de m'écouter car il faut que vous soyez mis au courant d'une certaine chose: périodiquement, à chaque changement de lune, notre maître a des troubles mentaux; il perd le sens et devient fou et si, alors, il n'est pas rapidement ligoté, toute personne qui croise son chemin risque de ne plus pouvoir manger de pain! "

Le chambellan répondit alors à Nidui:

"En vérité, si je pouvais prévoir précisément le début des crises, le le ferai si bien ligoter qu'il ne pourrai vous causer aucun dommage."

Nidui répliqua alors:

"Je vais vous dire comment cela se passe, car j'ai déjà eu l'occasion d'assister à ses crises: quand il se mettra à regarder ici et là et à battre de la main l'espace autour de lui et quand il relèvera brusquement en bousculant son escabeau, alors vous pourrez être assuré que c'est ça folie qui le prend et il n'en sortira pas avant d'être ligoté et battu."

Le chambellan dit alors à Nidui:

"Je vais le surveiller du mieux que je le pourrai et quand je verrai les signes avant-coureurs de la crise que vous m'avez décrits, je le ferai ligoter et battre. Plaise à Dieu que, par la suite de sa folie, personne d'entre nous ne perde la vie! "

Nidui ne perdit pas de temps: il cacha les ciseaux de son maître. Un jour, ce dernier voulut couper une pièce d'étoffe mais il ne put mettre la main sur ses ciseaux; il regarda ici et là et se releva brusquement en bousculant son escabeau pour chercher partout ses ciseaux. Il tapota du pied le sol tout autours de lui et se comporta comme quelqu'un qui aurait perdu la raison. Quand le chambellan le vit agir ainsi, il n'en fut point réjoui: il appela aussitôt les apprentis et leur ordonna de ligoter leur maître. Ceux-ci lui obéirent: ils lièrent leur maître et le battirent jusqu’à en être complètement fourbus puis il le délièrent. Quand il fit libéré, le maître tailleur demanda au chambellan pourquoi il l'avait fait attacher et aussi vilainement maltraiter.

"Nidui me l'a conseillé, répondit-il, en me faisant entendre que périodiquement, lors des changements de lune, vous aviez des accès de démence et que si l'on ne vous attachait solidement, l'un ou l'autre d'entre nous pourrait en subit les conséquences."

Le maître tailleur appela Nidui:

"Depuis quand as-tu appris que j'avais périodiquement des accès de folie ?" lui demanda-t-il.

Et Nidui lui répliqua:

"Et vous, dites-moi donc aussi depuis quand je ne mange pas de miel! "

   Le chambellan et tous les apprentis, petits et grands, éclatèrent de rire et ce fut à juste titre, car celui qui trompe son compagnon mérité d'en recevoir la monnaie de sa pièce. Celui qui sème le mal récolte ce qu'il a semé.

 

 

 

Néron

 

   Je vais conter l'étrange histoire - je n'en connais pas de pareille - d'un prêtre sot, de sens borné, qui le jour du Vendredi saint commençait l'office divin. Tous les gens étaient à l'église, il avait mis ses ornements; mais ayant perdu ses signets, il se mit alors à tourner les feuillets sans pouvoir, jusqu'à l'Ascension, y dénicher la Passion. Et les vilains s'impatientaient et tous à la fois se plaignaient qu'il les fît jeûner trop longtemps. C'eût été l'heure de dîner si la messe avait été dite. Pourquoi m'étendre davantage ? Ils se récrièrent si bien qu'enfin le prêtre commença et se mit à dire au plus vite, à voix haute, puis à voix basse, les versets du psaume Dixit Dominus Domino meo (Le premier psaume des vêpres du dimanche.). Mais je ne peux pas vous trouver une rime qui soit en o et je poursuivrait de mon mieux.

   Le prêtre alors fait sa lecture au hasard de ce qu'il rencontre et dis les vêpres du dimanche. Mais ce qui surtout le tracasse, c'est ce que lui vaudra l'offrande. Soudain il hurle: "Barrabas !" Un crireur proclamant son ban n'eût pas raillé comme il le fit. Et tous ceux qui l'ont entendu battent leur coulpe et crient pardon. Ah! Dieu qui jamais ne mentit! il les menait en bon chemin. Le prêtre qui, sans s'arrêter, lisait le texte du psautier se mit alors à hurler et dit: "Crucifige eum! "A ces mots, tous, hommes et femmes, ensemble demandent à Dieu de les préserver de l'enfer. Mais le clerc trouvait le temps long et dit au prêtre: "Fac finis."(Mets-y une fin.) L'autre répond: "Non fac, ami, usque ad maribilia."(Je ne le ferai pas avant d'arriver aux miracles.) Le clerc aussitôt répliqua que longue Passion ne vaut rien et qu'il n'est guère profitable de retenir longtemps les gens. Et quand le prêtre eut son argent, il mit un terme à la Passion.

   Je veux montrer par cette histoire - et je prend Elion à témoin - qu'un nigaud dit tout aussi bien des bourdes et des balivernes qu'un autre des choses sensées. Ne pas m'en croire, c'est folie.

 

 

Néron

 

   Un roi avait un ménestrel qui l'amusait de ses récits. Celui-ci avait, une nuit, tant conté qu'il n'en pouvait plus et qu'il voulait aller dormir. Le roi ne lui permit pas, l'invitant à conter encore et à dire une longue histoire; puis il irait se reposer. Le ménestrel se rendit compte qu'il ne pouvait faire autrement, et c'est ainsi qu'il commença: "Un homme qui avait cent sous voulut acheter des brebis; il en acheta donc deux cents, chacune coûtant deux deniers, puis il les poussa vers sa maison. Mais on était dans la saison où les rivières sont en crue, où les eaux sortent de leur lit. Ne pouvant pas trouver de pont, il se demandait où passer. Enfin il trouva une barque qui était petite et légère et ne pouvait y prendre place que le bonhomme et deux brebis. Le vilain embarque deux bêtes, puis vient s'asseoir au gouvernail et navigue tout doucement..." Là-dessus, le conteur se tut. Son maître lui dit de poursuivre. "Sire, la barque est bien petite; la rivière à franchir est large et les brebis sont très nombreuses. Laissons donc les brebis passer et puis nous reprendrons l'histoire." Ainsi s'en tira le conteur.

 

 

Néron

 

   Lorsque Dieu eut créé le monde tel qu'on peut le voir à la ronde, avec tout ce qu'il mit dedans, il fonda trois classes de gens: les nobles, les clercs, les vilains. Les chevaliers eurent les terres; quand aux clercs, il leur octroya le fruit des dîmes et des quêtes; le travail fut le lot des autres. La chose faite, il s'en alla.

   Sur son chemin il aperçoit une bande de chenapans: des ribaudes et des jongleurs. Il ne va pas loin, ils l'accostent et se mettent tous à crier: " Restez là, sire, parlez-nous. Ne partez pas; où allez-vous ? Nous n'avons rien eu en partage quand vous avez doté les autres." Notre-Seigneur les regarda et, les entendant, demanda à un saint qui le suivait quels pouvait être ces gens-là. " Ce sont des gens faits par mégarde, que vous avez créés comme ceux qui ont foi en vous. S'ils vous hèlent, c'est qu'ils voudraient avoir leur part à vos largesses." Notre-Seigneur, au même instant et sans faire d'autre réponse, vint aux chevaliers et leur dit: " A vous qui possédez les terres je baille et donne les jongleurs. Vous devez en prendre grand soin et les retenir près de vous. Ne les laissez manquer de rien; accédez à tous leurs désirs. Tenez bien compte de mes ordres. A vous maintenant, seigneurs clercs, je donne à garder les putains." Depuis, les clercs se gardent bien de désobéir au Seigneur: ils n'ont d'yeux que pour les ribaudes et les traitent du mieux qu'ils peuvent.

   Comme ce fabliau le montre, si vous l'avez bien entendu, les chevaliers vont à leur perte quand ils méprisent les jongleurs, leur refusent le nécessaire et les laissent aller pieds nus. Les putains ont chaudes pelisses, doubles manteaux, doubles surcots; les jongleurs ne reçoivent guère tels cadeaux des chevaliers. Ils ont beau savoir bien parler; ils n'ont droit qu'à vieille nippes; on leur jette comme à des chiens quelques bouchées des bons morceaux. Mais en revanche les putains changent de robes tous les jours; elles couchent avec les clercs qui subviennent à leur besoins. Ainsi les clercs font leur salut. Quand aux chevaliers, ce sont des pingres qui ne donnent rien aux jongleurs, oubliant les ordres de Dieu. Les clercs en usent autrement, pour les putains ont la main large et se plient à tous leurs caprices. Pour elles, voyez-les à l'oeuvre: ils dépensent leur patrimoine et les richesses de l'Eglise; en leurs mains est bien employé l'argent des rentes et des dîmes.

    Donc, si mon fabliau dit vrai, Dieu veut que les clercs soient sauvés, que les chevaliers soient damnés.

 

 

Néron

Brifaut

 

   L'idée m'est venue de conter l'histoire d'un riche vilain qui n'était pas des plus malins et qui fréquentait les marchés à Velia et à Heidel. Voulez-vous l'ouïr ? La voici. Mais je veux qu'on m'écoute bien.

   Ce vilain s'appelait Brifaut. Un jour, s'en allant à la foire, il avait chargé ses épaules de dix aunes de bonnes toile qui, devant, lui battait l'orteil et qui traînait sur ses talons. Un larron le suivait de près, qui médita un mauvais tour: il passe un fil dans un aiguille, soulève la toile de terre, la serre contre sa poitrine et la coud sur lui à sa cotte. Alors il se frotte au vilain qui s'est engagé dans la foule; tant il le tire et tant il le pousse que l'autre choit de tout son long et que la toile tombe à terre: le larron vite l'escamote et va se perdre dans la presse. Lorsque Brifaut voit ses mains vides, il est transporté de colère et se met à pousser des cris:

"Dieu! ma toile, je l'ai perdue ! Dame sainte valkyrie, à l'aide ! Qui a ma toile ? Qui l'a vue ?"

Le larron se cache un moment, ayant mis la toile à son cou; il a le front de revenir et se plante devant Brifaut:

"Qu'as-tu à réclamer, vilain ?

-Sire, ce n'est pas sans raison, car je viens d'apporter ici une grande pièce de toile; cette toile, je l'ai perdue.

-Que n'as-tu pris soin de la coudre à ta cotte, comme la mienne ? Il t'aurait été épargné de la faire choir dans la rue."

Il s'en va, laisse le vilain: maintenant la toile est à lui. Brifaut dit adieu à son bien qu'il a sottement laissé prendre.

   Quand Brifaut est rentré chez lui, sa femme aussitôt la questionne et lui demande de l'argent:

"Sœur, fait-il, va  dans le grenier. Tu prendra du blé pour le vendre si tu veux avoir des deniers, car je ne t'en apporte goutte.

-Qu'aujourd'hui, dit-elle, Brifaut, pleuve sur toi la male goutte !

-Sœur, tu peux me prier encore; tu me feras plus grande honte.

-Eh bien, par la croix du Sauveur, qu'est-il advenu de la toile ?

-Hélas! dit-il, je l'ai perdue.

-Tu viens de me dire un mensonge; que la mort subite te frappe ! Brifaut, tu l'as bien briffaudée. Que ne fût ta langue échaudée, et ta gorge par où passèrent les bons morceaux payés si cher ! Tu devrai être mis en pièces.

-Que la mort m’emporte, ma sœur, et que le Seigneur me honnisse si ce que je dis n'est pas vrai ! "

   La mort en effet l'emportera; sa femme en eut bien pis encore, car elle enragea toute vive et la malheureuse vécut dans le chagrin et la fureur. Ainsi bien des gens par dépit meurent de honte et de douleur. Telle est la fin de notre conte.

Jeu de mot. Brifauder, c'est manger goulûment. La femme de Brifaut s'imagine qu'il a mangé et bu l'argent après la vente de la toile.

 

 

Néron

par Jean Bodel

   Je vais vous raconter l’histoire d’un vilain et de sa femme. Pour la fête de Notre-Dame, ils allèrent prier à l’église. Avant de commencer l’office, le curé vint faire son sermon. Il dit qu’il était bon de donner au Bon Dieu et que celui-ci rendait le double à qui donnait de bon cœur.

« Entends-tu, ma chère, ce qu’a dit le curé ? fait le vilain à sa femme. Qui pour Dieu donne de bon cœur recevra de Dieu deux fois plus. Nous ne pourrions pas mieux employer notre vache, si bon te semble, que de la donner au curé. Elle a d’ailleurs bien peu de lait.

- Oui, à cette condition, je veux bien qu’il l’ait, dit-elle. »

Ils regagnent donc leur maison, sans en dire davantage. Le vilain va dans son étable, et prend la vache par la corde. Il la présente à son curé. Celui-ci était fin et madré :

« Cher sire, dit l’autre les mains jointes, en jurant qu’il n’a pas d’autres biens. Pour l’amour de Dieu, je vous donne Blérain. »

Il lui a mis la corde au poing, et jure qu’elle n’est plus sienne.

« Ami, tu viens d’agir sagement, répond le curé dom Constant qui toujours est d’humeur à prendre. Retourne en paix, tu as bien fait ton devoir. Si tous mes paroissiens étaient aussi sages que toi, j’aurais du bétail en abondance. »

Le vilain quitte le prêtre qui commande aussitôt qu’on fasse, pour l’apprivoiser, lier Blérain avec Brunain, sa propre vache. Le curé les mène en son jardin, trouve sa vache, puis les attache l’une à l’autre. La vache du prêtre se baisse, car elle voulait paître. Mais Blérain ne le veut pas, et tire la corde si fort qu’elle entraîne l’autre dehors, et la mène à travers maisons, champs et prés si bien qu’elle revient enfin chez elle, avec la vache du curé qu’elle avait bien de la peine à tirer. Le vilain regarde, la voit, et en a grande joie au cœur.

« Ah ! dit-il alors, ma chère, il est vrai que Dieu donne au double. Blérain revient avec une autre. C’est une belle vache brune. Nous en avons donc deux au lieu d’une. Notre étable sera petite ! »

Par cet exemple, ce fabliau nous montre que fou est celui qui ne se résigne pas. Le bien est à celui qui Dieu le donne et non à celui qui le cache et l’enfouit. Nul ne doublera son avoir sans grande chance. C’est par chance que le vilain eut deux vaches, et le prêtre aucune.

Tel croit avancer qui recule.

 

 

Néron

Les Perdrix

 

   Puisqu'il est dans mon habitude de vous raconter des histoires, je veux dire, au lieu d'une fable, une aventure qui est vraie.

   Un vilain, au pied de sa haie, un jour attrapa deux perdrix. Il les prépare avec grand soin; sa femme les met devant l'âtre (elle savait s'y employer), veille au feu et tourne la broche; et le vilain sort en courant pour aller inviter le prêtre. Il tarda à revenir que les perdrix se trouvaient cuites. La dame dépose la broche; elle détache un peu la peau, car la gourmandise est son faible. Lorsque Dieu la favorisait, elle rêvait, non d'être riche, mais de contenter ses désirs. Attaquant l'une des perdrix, elle en savoure les deux ailes, puis va au milieu de la rue pour voir si son mari revient. Ne le voyant pas arriver, elle regagne la maison et sans tarder elle expédie ce qui restait de la perdrix, pensant que c'eût été un crime d'en laisser le moindre morceau. Elle réfléchit et se dit qu'elle devrait bien manger l'autre. Elle sait ce qu'elle dira si quelqu'un vient lui demander ce qu'elle a fait de ses perdrix: elle répondra que les chats, comme elle mettait bas la broche, les lui ont arrachées des mains, chacun d'eux emportant la sienne. Elle se plante dans la rue afin de guetter son mari, et ne le voit pas revenir; elle sent frétiller sa langue, songeant à la perdrix qui reste: elle deviendra enragée si elle ne peut en avoir ne serait-ce qu'un petit bout. Détachant le cou doucement, elle le mange avec délices; elle s'en pourlèche les doigts. "Hélas! dit-elle, que ferai-je ? Que dire, si je mange tout  ? Mais pourrais-je laisser le reste ? J'en ai une si grande envie ! Ma foi, advienne que pourra; il faut que je la mange toute." L'attente dura si longtemps que la dame se rassasie.

   Mais voici venir le vilain; il pousse la porte et s'écrie:

"Dis, les perdrix sont-elles cuites ? -Sire, fait-elle, tout va mal, car les chats me les ont mangées."

A ces mots, le vilain bondit et court sur elle comme un fou. Il lui eût arraché les yeux, quand elle crie:

"C'était pour rire. Arrière, suppôt de Kzarka ! Je les tiens au chaud, bien couvertes.

-J'aurais chanté de belle laudes, foi que je dois à saint Lazare. Vite, mon bon hanap de bois et ma plus belle nappe blanche ! Je vais l'étendre sur ma chape sous cette treille, dans le pré.

-Mais prenez donc votre couteau; il a besoin d'être affûté et faite-le couper un peu sur cette pierre, dans la cour." L'homme jette sa cape et court, son couteau tout nu dans la main.

    Mais il arrive le chapelain, qui pensait manger avec eux; il va tout droit trouver la dame et l'embrasse très doucement, mais elle se borne à répondre:

"Sire, au plus tôt, fuyez ! Je ne veux pas vous voir honni, ni voir votre corps mutilé. Mon mari est allé dehors pour aiguiser son grand couteau; il prétend qu'il veut vous couper les couilles s'il vous peut tenir.

-Ah ! puisses-tu songer à Dieu ! fait le prêtre, que dit-tu là ? Nous devions manger deux perdrix que ton mari prit ce matin.

-Hélas ! Ici, par saint Martin, il n'y a perdrix ni oiseau. Ce serait un bien bon repas; votre malheur me ferait peine. Mais regardez-le donc là-bas comme il affûte son couteau !

-Je le vois, dit-il, par mon chef. Tu dis, je crois, la vérité."

Et le prêtre, sans s'attarder, s'enfuit le plus vite qu'il peut. Au même instant, elle s'écrie:

"Venez vite, sire Gombaut.

-Qu'as-tu ? dit-il, que Dieu te garde.

-Ce que j'ai ? Tu vas le savoir. SI vous ne pouvez courir vite, vous allez y perdre, je crois; car par la foi que je vous dois, le prêtre emporte vos perdrix."

Pris de colère, le bonhomme, gardant son couteau à la main, veut rattraper le chapelain. En l'apercevant, il lui crie:

"Vous ne les emporterez pas!"

Et de hurler à pleins poumons:

"Vous les emporterez toutes chaudes! Si j'arrive à vous rattraper, il vous faudra bien les laisser; Vous seriez mauvais camarade en voulant les manger sans moi."

Et regardant derrière lui, le chapelain voit le vilain qui accourt, le couteau en main. Il se croit mort, s'il est atteint, il ne fait pas semblant de fuir, et l'autre pense qu'à la course il pourra reprendre son bien. Mais le prêtre, le devançant, vient s'enfermer dans sa maison. 

Le vilain chez lui s'en retourne et il interroge sa femme:

" Allons ! fit-il, il faut me dire comment il t'a pris les perdrix."

Elle lui répond:

"Que Dieu m'aide! Sitôt que le prêtre me vit, il me pria, si je l'aimais, de lui montrer les deux perdrix: il aurait plaisir à les voir. Et je le conduisis tout droit là où je les tenais couvertes. Il ouvrit aussitôt les mains, il les saisit et s'échappa. Je ne pouvais pas le poursuivre, mais je vous ai vite averti."

Il répond:

"C'est peut-être vrai; laissons donc le prêtre où il est."

Ainsi fut dupé le curé, et Gombaut, avec ses perdrix.

   Ce fabliau nous a montré que femme est faite pour tromper: mensonge devient vérité et vérité devient mensonge. l'auteur du conte ne veut pas mettre au récit une rallonge et clôt l'histoire des perdrix.

 

 

 

Néron

 

   Un homme avait un beau jardin qu'il visitait chaque matin quand à plaisir en la saison chantent oiseaux et oisillons. Un ruisseau y prenait sa source qui le conservait toujours vert. Le prudhomme un jour y entra, en ce beau lieu se reposa. Un oiseau se mit à chanter; il ne songea qu'a l'attraper. Il tendit un lacs et le prit. L'oiselet prisonnier lui dit:

"Pourquoi te donner tant de peine  pour me tromper et m'enseigner ? Pourquoi m'avoir tendu un piège ? Quel gain y pense-tu trouver ?

-Je veux que tu chante pour moi."

L'oiseau lui dit:

"Si tu me jure de me rendre ma liberté, je chanterai tout à ton gré. Mais tant que tu me retiendra, ma bouche chanter n'entendras.

-Si tu ne veux chanter pour moi, je vais donc te manger, je crois.

-Manger ! Dit l'oiselet, comment ? Je suis bien trop petit vraiment, et celui qui me mangera n'en tirera pas grand profit; si je suis en rôt cuisiné, tu n'auras qu'un plat desséché; tu ne saurais m'accommoder de façon à te régaler. Si tu me laisse m'envoler, tu t'en trouveras bien payé: je te dirai trois vérités que tu priseras, dam vassal, plus que la viande de trois veaux."

Le prudhomme alors le lâche et lui rappela sa promesse. Aussitôt, l'oiseau repartit:

"Ne crois jamais les yeux fermés tout ce qu'on t'aura raconté. Garde bien ce que tu tiendras, pour promesses ne le perds pas. Si tu as subi quelque perte, il faut savoir te consoler. Ce sont les trois secrets, ami, que naguère, je t'ai promis."

Puis sur un arbre il se percha, chanta très doucement et dit:

"Louange au Dieu de majesté qui t'a par bonheur aveuglé et t'a ôté sens et savoir. Tu viens de perdre grand avoir. Que n'as-tu ouvert mon gésier! Tu y trouvais une jaconce qui exactement une once."

Le vilain, l'ayant entendu, gémit, pleura en regrettant de l'avoir laissé s'envoler.

"Nigaud, dit l'oiseau, étourdi! As-tu déjà mis en oubli les trois secrets que je t'ai dits ? Tu sais bien qu'on ne doit pas croire toutes les choses qu'on entend. Comment pourrais-je en mon gésier avoir une pierre d'une once quand je suis loin de peser tant ? Je t'ai dit, si tu t'en souviens, qu'il ne faut jamais s'affliger lorsqu'on éprouve quelque perte."

Là-dessus l'oiseau s'envola à tire-d'aile vers le bois.

 

 

Néron

 

    Un jour un pêcheur s'en allait en mer pour tendre ses filets. Regardant devant lui il vit un homme près de se noyer. Il était vaillant et agile; il bondit, saisit un grappin et le lance, mais par malchance il frappe l'autre en plein visage et lui plante un crochet dans l’œil. Il le tire dans son bateau, cesse de tendre ses filets, regagne la terre aussitôt, le fait porter dans sa maison, de son mieux le sert et le soigne jusqu'à ce qu'il soit rétabli. Plus tard, l'autre de s'aviser que de perdre un œil est grand dommage.

"Ce vilain-là m'a éborgné et ne m'a pas dédommagé. Je vais contre lui porter plainte: il en aura mal et ennui."

Il s'en va donc se plaindre au maire qui lui fixe un jour pour l'affaire. Les deux parties, ce jour venu, comparaissent devant les juges. Celui qu'on avait éborgné parla le premier, c'était juste.

" Seigneurs, dit-il, je porte plainte contre cet homme qui naguère me harponnant de son grappin m'a crevé l’œil: je suis lésé. Je veux qu'on m'en fasse justice; c'est là tout ce que je demande et n'ai rien a dire de plus."

L'autre répond sans plus attendre:

"Seigneurs, je lui ai crevé l’œil et je ne puis le contester; mais je voudrais que vous sachiez comment la chose c'est passée: voyez si vous me donnez tort. Il était en danger de mort, allait se noyer dans la mer; mais ne voulant pas qu'il périsse, vite, je lui portai secours. Je l'ai frappé de mon grappin, mais cela, c'était pour son bien: ainsi je lui sauvai la vie. Je ne sais que vous dire encore; mais, pour Dieu, faites-moi justice."

Les juges demeuraient perplexes, hésitant à trancher l'affaire, quand un bouffon qui était là leur dit:

"Pourquoi hésitez-vous ?Celui qui parla le premier, qu'on le remette dans la mer, là où le grappin l'a frappé et s'il arrive à s'en tirer, l'autre devra alors l'indemniser. C'est une sentence équitable."

Alors tous à la fois s'écrient:

"Bien dit! La cause est entendue." Et le jugement fut rendu. Quant au plaignant, ayant appris qu'il serait remis dans la mer pour grelotter dans l'eau glacée, il estima qu'il ne saurait l'accepter pour tout l'or du monde. Aussi retira-t-il sa plainte; et  même beaucoup le blâmèrent. 

   Aussi je vous le dis tout franc: rendre service à un perfide, c'est là vraiment perdre son temps. Sauvez du gibet un larron qui vient de commettre un méfait, jamais il ne vous aimera et bien plus il vous haïra. Jamais méchant ne saura gré à celui qui l'a obligé: il s'en moque, oublie aussitôt et serait même disposé à lui nuire et à le léser s'il avait un jour le dessus.

 

 

Néron

 

    J'ai ouï conter qu'un larron vint rôder près d'une maison où habitait un homme riche. Il cherchait moyen de voler. Il grimpa vite sur le toit et prêtant l'oreille écouta si quelqu'un au logis veillait, ce qui l'eût alors obligé à renoncer à son projet. Mais le maître de la maison aperçut fort bien le larron et se promit de l'enseigner. Il parla tout bas à sa femme:

"Demande,dit-il, à voix haute - peu m'importe si l'on entend - d'où mes venue cette richesse qui me fait mener si grand train."

Elle fit comme il le voulait, à haute voix lui demanda:

"Sire, pour Dieu, contez-moi donc comment vous avez amassé votre richesse, votre avoir, jamais je n'ai pu le savoir, et jamais je n'ai vu marchand ni prêtre ayant pu gagner tant."

Il répondit:

"Vous avez tort de me poser cette question; usez à votre volonté de ce que Dieu nous a prêté."

Mais elle le pressa plus fort pour obtenir une réponse. Il se faisait prier encore; il fit mine enfin de céder et se mit à lui raconter comment il s'était enrichi.

"Je fut jadis, dit-il, larron: c'est de là que vient ma fortune.

-Comment ! vous avez pu voler sans jamais être incriminé ?

-Je tenais, dit-il, de mon maître un charme qu'il prisait beaucoup. Je disais ce charme sept fois, j'embrassait un rayon de lune et descendais dans la maison où je dérobais à mon gré. Et quand je voulais déguerpir, j'embrassais le rayon de lune, j'y montais comme une échelle.

-Enseignez-moi, répliqua-t-elle, comment vous usiez de ce charme.

-Quand j'avais dit sept fois Saül, je pouvais alors à mon aise, porté par un rayon de lune, pénétrer dans une maison sans éveiller grands ni petits."

Sa femme ajouta:

"Par saint Maur, ce charme vaut un vrai trésor. Si quelque ami, quelque parent, ne peut prospérer autrement, je lui enseignerai ce charme et le ferai riche et puissant."

Le prudhomme alors la pria de se taire et de s'endormir: ayant, dit-il, longtemps veillé, il avait besoin de sommeil;  elle le laissa en repos, et il commença à ronfler.Le larron, l'ayant entendu, pensa qu'il était endormi. Il gardait mémoire du charme. Il le répéta bien sept fois, embrassa un rayon de lune, y noua ses bras et ses jambes, et dégringola sur le sol: il se brisa cuisse et bras droits; le rayon l'avait mal porté. L'homme, feignant de s'éveiller et d'être effrayé par le bruit, demanda, en criant bien fort, qui pouvait faire un tel tapage.

"Je suis, lui dit l'autre, un larron; j'eus tort d'écouter vos propos. Le charme m'a si bien porté que je suis meurtri et brisé."

On appréhende le larron; vite on le livre à la justice: il est promis à la potence.

 

 

Néron

 

   Je voudrai vous conter l'histoire d'une vieille pour vous réjouir. Elle avait deux vaches, ai-je lu. Un jour, ces vaches s'échappèrent; le prévôt, les ayants trouvées, les fait mener dans sa maison. Quand la bonne femme l'apprend, elle s'en va sans plus attendre pour le prier de les lui rendre. Mais ses prières restent vaines, car le prévôt félon se moque de ce qu'elle peut raconter. "Par ma foi, dit-il, belle vieille, payez-moi d'abord votre écot de beaux deniers moisis en pot." La bonne femme s'en retourne, triste et marrie, la tête basse. Rencontrant Hersant sa voisine, elle lui confie ses ennuis. Hersant lui nomme un chevalier: il faut qu'elle aille le trouver, qu'elle lui parle poliment, qu'elle soit raisonnable et sage; si elle lui graisse la paume, elle sera quitte et pourra ravoir ses vaches sans amende. La vieille n'entend pas malice; elle prend un morceau de lard, va tout droit chez le chevalier. Il était devant sa maison et tenait les mains sur ses reins. La vieille arrive par-derrière, de son lard lui frotte les paume. Quand il sent sa paume graissée, il jette les yeux sur la femme:

"Bonne vieille, que fais-tu là ?

-Pour Dieu, sire, pardonnez moi. On m'a dit d'aller vous trouver afin de vous graisser la paume: ainsi je pourrais être quitte et récupérer mes deux vaches.

-Celle qui t'as dit de le faire entendait la chose autrement; cependant tu n'y perdras rien. Je te ferai rendre tes vaches et tu auras l'herbe d'un pré."

   L'histoire que j'ai racontée vise les riches haut placés qui sont menteurs et déloyaux. Tout ce qu'ils savent, ce qu'ils disent, ils le vendent au plus offrant. Ils se moquent de la justice; rapiner est leur seul souci. Au pauvre on fait le droit mais s'il donne.

 

 

Néron

Le Vilain ânier

 

    Il arriva à Calphéon qu'un vilain avait l'habitude de ramasser, avec deux ânes, du fumier pour fumer sa terre. Un jour jour, ayant chargé ses bêtes, il entre bientôt dans la ville, poussant devant lui les deux ânes, souvent contraint de crier: "Hue!" Il arrive enfin dans la rue où sont les marchands épiciers: les garçons battent les mortiers. Mais sitôt qu'il sent les épices, lui donnât-on cent mares d'argent qu'il n'avancerait plus d'un pas. Il tombe aussitôt évanoui, si bien qu'on peut le croire mort. A cette vue, on se désole; des gens disent: "Mon Dieu, pitié! Voyez ici cet homme mort." Mais aucun n'en sait le pourquoi. les ânes restent arrêtés bien tranquillement dans la rue; car l'âne n'a guère coutume d'avancer qu'on ne l'y invite. Un brave homme du voisinage, s'étant trouvé là par hasard, vient et demande aux gens qu'il voit: "Qui veut faire guérir cet homme ? Je m'en chargerais pour pas cher." Alors un bourgeois lui répond: "Guérissez-le-moi tout de suite; vous aurez vingt sous de ma poche" ; et l'autre dit: "Bien volontiers! " Avec la fourche que portait le vilain en poussant ses ânes, il prend un paquet de fumier et va le lui porter au nez. Humant le parfum du fumier, l'homme oublie l'odeur des épices: il ouvre les yeux, il se lève et se dit tout a fait guéri; et, bien content, de déclarer: "Je n'irai plus jamais par là, si j'arrive à passer ailleurs."

Je veux montrer par cet exemple que n'a ni bon sens ni mesure qui veut renier sa nature; chacun doit rester ce qu'il est.

 

 

Néron

Estula

   

    Il y avait deux frères, n'ayant ni père ni mère pour les conseiller au besoin et sans nulle autre parenté. Leur amie était Pauvreté qui toujours restait avec eux; on souffre en cette compagnie: il n'est pas pire maladie. Les deux frères dont je vous parle partageaient le même logis. Une nuit, mourant à la fois de soif de faim et de froid, tous maux qui volontiers harcèlent ceux que Pauvreté asservit, ils se mirent à méditer comment ils pourraient se défendre contre Pauvreté qui les presse. Un homme qu'on disait très riche habitait près de leur maison. Ils sont pauvres, le riche est sot. Il a des choux dans son courtil et des brebis dans son étable. C'est chez lui qu'iront les deux frères: Pauvreté fait perdre la tête. L'un accroche un sac à son cou, l'autre à la main prend un couteau. Tous deux se mettent en chemin. L'un, se glissant dans le jardin, entreprend, sans perdre un instant, de couper les choux du courtil. L'autres'en va vers le bercail, fait si bien qu'il ouvre la porte et tout semble aller pour le mieux; il tâte le plus gras mouton. On était encore sur pied dans la maison: on entendit le bruit de l'huis quand il l'ouvrit. Le bourgeois appela son fils:

"Va-t'en donc, dit-il, au jardin et regarde si tout va bien. Appelle le chien du logis."

Le chien se nommait Estula, mais par bonheur pour les deux frères, il n'était pas à la maison. Le garçon, qui prêtait l'oreille, ouvre l'huis donnant sur la cour et crie:

"Estula! Estula!"

Du bercail le voleur répond:

"Et oui! Vraiment, je suis ici."

L'obscurité était profonde: le fils ne pouvait distinguer celui qui avait répondu; mais il fut vraiment convaincu que c'était le chien qui parlait. Aussitôt, sans prendre de temps, il revient droit à la maison où il arrive tout tremblant.

"Qu'as-tu, mon cher fils ? dit le père.

-J'en fais le serment sur ma mère, Estula vient de me parler.

-Qui ? Notre chien ?

-Vraiment, ma foi; et si vous ne voulez m'en croire, appelez-le, vous l'entendrez."

Le bourgeois veut voir la merveille et sur-le-champ va dans la cour; il appel Estula son chien. Le voleur, ne soupçonnant rien, répond:

"Mais oui, je suis ici !"

Le bourgeois en reste interdit:

"Par tous les saints, toutes les saintes, fils, j'ai ouï bien des merveilles, mais certes jamais de pareilles. Va conter la chose au curé. Il faut l'amener avec toi: recommande-lui d'apporter son étole et de l'eau bénite."

Le fils s'empresse d'obéir et court à la maison du prêtre. Aussitôt, sans perdre de temps, il dit:

"Sire, venez chez nous ouïr des choses merveilleuses: telles jamais n'avez ouïes. Prenez l'étole à votre cou."

Le curé répond:

" Tu es fou de vouloir m'emmener dehors; je suis pieds nus, je n'irai pas."

Le fils là-dessus lui réplique:

" Vous viendrez, je vous porterai."

Le prêtre, ayant pris son étole, sans ajouter une parole, monte sur le dos du garçon et celui-ci se met en route; mais afin d'arriver vite, il descend droit par le sentier qu'avaient emprunté les voleurs. Celui qui dérobait les choux vit la forme blanche du prêtre: il crut que c'était son compère qui apportait du butin. Il demande tout joyeux:

"Vas-tu m'apporter quelque chose ?

-Sûrement oui." répond le fils, croyant avoir ouïr son père.

Le voleur dit:

"Dépose-le. Mon couteau est bien émoulu; on l'a affûté à la forge et je vais lui couper la gorge."

Le prêtre, l'ayant entendu, convaincu qu'on l'avait trahi, lâche les épaules du fils et décampa tout affolé; mais il accrocha son surplis à un pieu, où il le laissa; car il n'osa pas l'attraper pour tenter de le décrocher. Ignorant ce qu'il en était, le voleur qui coupait les choux ne resta pas moins étonné que celui qu'il avait fait fuir; et cependant il s'en va prendre l'objet blanc qu'il voit au pieu pendre et il décroche le surplis. Son frère à ce moment sortit du bercail avec un mouton; il appela son compagnon qui avait son sac plein de choux. Ayant chargés leur épaules, et sans s'attarder d'avantage, tous deux regagnent leur maison, et le chemin ne fut pas long. Alors le voleur au surplis montre à son frère son butin. Ils ont bien plaisanté, bien ri. Le rire, naguère perdu, maintenant leur était rendu.

En peu de temps, Dieu fait son oeuvre. Tel rit le matin, le soir pleure; et tel est le soir chagriné qui le matin fut en gaieté.