• billets
    102
  • commentaires
    4
  • vues
    3 444

Contributeurs à ce blog

À propos de ce blog

[Ouvert à tous en écriture] Pensées et agissements de vos personnages

Billets dans ce blog

Nôd

L’espère !
Quel joli nom pour désigner l’affût, l’attente du chasseur embusqué, et ces heures indécises où tout attend, espère, hésite encore entre le jour et la nuit. L’affût du matin un peu avant le lever du soleil, l’affût du soir au crépuscule.

La voûte céleste au-dessus d’elle, où trônait une lune ronde et ivoirine, éclairait le territoire des manes d’un éclat de cristal encore accru par la froidure sèche de cette première nuit de la nouvelle année.

La température de la pierre sous elle se transmettait à ses jambes, la refroidissait lentement, et pourtant elle ne bougeait pas, là, tapie sur un rocher surélevé à guetter les meutes nocturnes. C’était une mission d’apprentie, elle n’avait rien à faire là. Mais elle n’avait pas envie d’être ailleurs. Les lueurs de fête s’élevaient de Tariff, l’on fêtait le renouveau et l’allongement des jours, elle voyait très bien les accolades, entendait les vœux, humait les senteurs alcoolisées. Mais elle était mieux ici, sur son rocher perchée, suspendue entre les heures et les mondes, bénissant silencieusement l’existence de ce temps où rien n’existe à part nous-même.

Elle avait expérimenté, ces derniers jours, le retrait de l’esprit noir et la sensation étrange de plénitude que son absence avait laissé.  Dans ses souvenirs la sorcière s’était toujours attendue à le vivre comme un manque, une déchirure, et pourtant il lui semblait qu’une main divine venait juste de recoller un morceau dont on l’avait privée il y a fort longtemps. L’énergie fourmillait sous son torse, ondulait avec constance et profondeur, parfois les souvenirs de son corps la laissait deviner ce vide qui avait été là quelques semaines auparavant et la différence était saisissante, même pour sa mémoire fragmentée.

Sadie rassembla ses membres autour d’elle, conservant comme elle le pouvait sa propre chaleur. Le froid l’anesthésiait, sans doute était-ce pour cela qu’elle était bien ici, dans cette pénombre hivernale sa colère s’étouffait et la laissait enfin respirer. Elle avait plus ou moins dompté son malaise, le reléguant dans un coin de son corps à grand renfort d’automédication… Un rire lui échappa, autodérision, c’était une façon polie de parler de tout ce qu’elle absorbait. Mais elle le savait bien : l’attente deviendrait insupportable, la frustration immense et il lui semblait n’avoir aucun moyen de les exprimer. Par quel biais ? L’écriture était diablement trop longue et laborieuse pour la soulager et pour écrire quoi et à qui ? Elle n’aurait elle-même pas su quoi coucher sur ces pages blanches.

Aussi la chasse lui avait paru le meilleur moyen d’exulter, laisser sortir ce trop-plein quitte à devoir perpétrer quelques sanglants carnages chez les fauves ou les bandits. Elle s’étira le cou. On avait toujours besoin de sang de mane ou d’obsidienne de toute façon. En parlant de sang… Les premières lueurs de l’aube s’étiraient au loin, couvrant l’horizon d’une chape scintillante, et venaient paisiblement la révéler. Elle se savait assise, là, sur son rocher. Elle sentait que sa peau la tiraillait, que ses vêtements s’étaient raidis. Elle connaissait ses exactions de la nuit mais n’aurait pas pensé être toute de sang et de boue habillée.

La sorcière soupira. En ces temps d’hiver l’eau du fleuve était trop froide pour qu’elle s’y baigne, elle allait devoir rentrer ainsi à Tariff, ensanglantée sans être blessée. En contrebas de son rocher, sous ses pieds, une meute entière gisait et tandis que les premiers rayons la réchauffaient déjà elle sentait poindre de nouveau cette colère qui se nourrissait de sa privation.

Rentrer, se laver pour effacer les traces de cette chasse qui n’était rien qu’un massacre, s’abrutir de travail et puis recommencer. Le froid et la langueur de la nuit l’enveloppaient encore suffisamment pour qu’elle reste insensible à ce constat mais, quelque part, sa conscience abîmée lui soufflait que cette espérance apathique ne pourrait durer encore longtemps.

Quelque chose devait se produire, dusse-t-elle le provoquer elle-même, où elle resterait ainsi.

Nôd

L’éclat de cette vibrante explosion resplendissait toujours derrière ses paupières closes, loin après ses yeux, bien après son nerf optique, tout au bout du chemin tracé par les impulsions électriques de son cerveau. Ce déchaînement d’énergie qui s’était abattu sans bruit, elle le percevait encore, tel un goût sucré et persistant à l’arrière de la langue. Elle en avait ressenti un soulagement si profond que cela avait soulevé son âme et sidéré son esprit. Mais cet état de grâce n'avait duré que quelques heures, le temps d’un sommeil réparateur qui l’avait ré-ancrée à la réalité. L’existence l’avait ensuite agrippée d’une main et de l’autre avait ceint ses lèvres.

Elle avait crû, les premières heures, que sa gorge si longtemps inutilisée était réticente, mais il lui avait bien fallu se rendre à l’évidence : c’était toute sa voix, toute sa parole qui lui était inaccessible. Par quel tour tordu de son esprit ? Elle était bien incapable de le dire. On lui avait raconté les dernières semaines, narré les rebondissements, l’effroi, la douleur et finalement la délivrance… Mais qui n’avait rien apporté de fondamentalement salutaire : ça n’était qu’une étape de plus sur le long chemin qu’ils gravissaient tous. Pour aller où ? Mystère. Elle s’était souvenue de choses dont elle ignorait l’existence et aujourd’hui avait oublié des événements toujours vivaces dans l’esprit des autres. Elle avait oublié des autres entiers et elle n’arrivait pas à s’en émouvoir, quand bien même le désarroi semblait être palpable. Le monde était sans dessus-dessous, pour elle du moins, les autres semblaient suivre le fil avec plus ou moins de brio… Et s’échinaient à déchiffrer les mots qu’elle griffonnait à la hâte dans son carnet.

Inspire.

La sorcière n’avait jamais été une grande bavarde pourtant elle ressentait aujourd’hui un dépouillement profond dans son incapacité à s’exprimer. On l’avait volée… Elle s’était volée elle-même et elle était incapable de savoir pourquoi. Elle attendait quelque chose, sans doute. Une des trois, en tout cas, attendait quelque chose.

Retiens ton souffle.

Les premiers jours après son réveil enfin passés, et le long voyage de retour vers Tariff terminé, la quiétude et la langueur de son esprit encore cotonneux, avaient cédé la place à cette habituelle colère, cette sœur bien connue qui la suivait partout. Elle l’avait ravalé, sans doute comme elle avait ravalé sa capacité à s’exprimer : avec la difficulté inhérente à une boule d’épines.

Expire.

Elle s’était alors assommée de travail, de tâches, de listes… Sans beaucoup de mal vu le retard accumulé à La Croisée. Mais chaque jour plongé dans le silence et chaque nuit passée dans l’inconfort de son corps était une torture grandissante. Il lui semblait qu’on l’avait libérée d’un carcan pour la placer immédiatement dans un autre dont l’unique point commun était cette rage sourde. Sadie n’était plus que brasier et colère et au milieu de ce brouillard orageux elle espérait que son silence faisait bonne figure… Car elle était malgré tout capable de percevoir ce soulagement autour d’elle. Le regard câlin de Galathea, le ton doux de Menetios, l’inquiétude d’Eleazar… Elle ne pouvait y répondre que par une façade mutique et quelques sourires qu’elle donnait avec sincérité mais beaucoup de mal.

Retiens tes mots.

La sorcière étouffait, littéralement, à mesure des jours qui passaient il lui semblait être prise dans un étau de plus en plus étroit. Elle ne parvenait plus à reprendre son souffle et les heures du jour, dictées par le rythme lent des alambics, étaient le métronome auquel elle se raccrochait car ses nuits…

Inspire.
Retiens ton souffle.
Expire.
Retiens tes mots.
Tout doit être silencieux, car lorsqu'ils viendront finalement nous chercher, nous devrons être en mesure de les entendre.

N’auguraient rien de bon.

-------------------------------------------------------------

Fin de l'arc II

Nôd

Les empires ne périssent pas sous les coups de leurs ennemis mais par leur propre épuisement et par la démission des forces qui les soutiennent.
Il en va de même de nos amours et de notre vie.

Les premiers flocons tombaient mollement, à peine chahutés par la brise froide qui lui claquait les joues. Sous ses pieds Heidel disparaissait dans un manteau grisâtre, le vrombissement des chariots sur les pavés montait jusqu’à son perchoir, l’on aurait dit une usine perdue dans ses propres fumées. Mais ça n’était que l’hiver qui s’installait doucement, rien de très fabuleux en soi. Et pourtant. Il lui semblait voir la ville pour la première fois, telle une massive silhouette qui aurait émergé d’un brouillard épais.

A tout autre moment cette vue lui aurait probablement inspiré divers sentiments, un peu d’émoi, un peu de moquerie, quelques souvenirs qui remontaient de loin. Mais elle se sentait apathique face à ce tableau, la fatigue qui l’habitait semblait dévorer tout ce qui s’approchait d’elle d’un peu trop près pour la toucher.

Son corps était froid, impossible pour elle de se réchauffer, rien n’y faisait. Toute force l’avait désertée et si quoi que ce soit lui arrivait maintenant elle ne pourrait probablement même pas se défendre. Non par manque d’énergie. Non. Par simple absence de réaction. Par un épuisement si intense qu’elle s’était éteinte, sans plus aucune possibilité de réagir.

La sorcière souffla devant elle, une légère buée blanche voleta devant son visage et s’évapora ensuite rapidement. Elle percevait la morsure du froid tandis qu’elle respirait, ses doigts devaient probablement tirer sur le violet maintenant. Depuis combien de temps était-elle là ? Perchée. Peut-être cinq minutes, peut-être cinq heures, peut-être cinq siècles. Sa conscience d’elle-même avait récemment volé en éclat, elle ne savait plus qui elle était. Elle était cet enfant des taudis, cette gamine de Tarif, cette sorcière revancharde, cette fille de Siari, cet être irrémédiablement étouffé de colère et de regret… Tout en n’éprouvant pas le moindre remords. Pour qui et pour quoi ?

Les souvenirs s’emmêlaient dans sa tête et elle n’avait aucun moyen de les contrer. En avait-elle seulement l’envie ? Sadie ne savait pas, elle n’avait pas la force de savoir. Elle ne voulait qu’une chose : que tout s’arrête, en finir avec cette béance qui la grignotait chaque jour un peu plus et surtout, surtout, ne plus se sentir comme la poupée, l’expérience !, de cette alchimiste obsessionnelle. De cette savante folle. De sa mère.

Un reflux de sanglot vint lui bloquer la gorge et y restât coincé. Elle déglutit avec amertume. Tant de chemin parcouru pour n’être finalement pas maîtresse de sa destinée. La sorcière souffla comme elle le pu, les dents tellement serrées qu’elle avait presque de la peine à respirer. Que faire ? Que faire ? Que faire ? Impossible de répondre à cette question. Quelque part elle espérait que les craintes de tous furent fondées. Que Luthice la tue. Tout serait fini. Que l’extraction échoue. Tout serait fini. Que la suspicion de Falkynn s’avère vraie. Les sorcières auraient bien vite raison d’elle ; Et tout serait fini également.

La Sadvhi leva le visage au ciel, sa peau froide accueillant les derniers flocons qui tombaient. Elle aurait pu rester ici des milliers d’ans sans que jamais personne ne vienne la chercher. Elle expira un souffle agacé. La défection, même à venir, même hypothétique, la mettait tellement en colère. C’était bien dans cet unique sentiment qu’elle parvenait à trouver encore un peu de force. Une bourrasque plus violente que les autres hurla à ses oreilles et la percuta, la faisant chanceler et se recroqueviller sur elle-même. Si seulement quelqu’un pouvait souffler cette bougie, elle pourrait enfin se reposer.

Nôd

gzo8.jpg

Laura Adams

 

Ce qu'elle aurait aimé, dans cette solitude qui en augurait une autre, c'est d'entendre la mer.
Entendre la mer sans la voir
et lui accorder le pouvoir de porter en elle le souffle de tous ceux qu'elle aimait sans le leur dire jamais.

 

L’eau venait doucement lui caresser les pieds à intervalles réguliers, dans cette mollesse caractéristique des mers d’huile au petit matin. Autour d’elle tout était déformé par un brouillard laiteux, la lumière blafarde lui donnait l’impression d’être hors du monde. Les bruits du port, étouffés, parvenaient à ses oreilles comme autant d’échos d’un univers bien différent du sien.

Elle replia ses orteils et les enfonça dans le sable, allant chercher la fraîcheur sous-marine. Elle était bien à cet endroit, seule, comme suspendue quelque part entre ici et là-bas. Quelque part au loin s’agitaient de vagues lueurs qui auraient tout aussi bien pu être des lanternes que des feux follets. Peut-être était-ce les esprits de la nuit qui s’évanouissaient doucement pour laisser placer à la lumière solaire ? Machinalement son regard se portât vers l’horizon voilé, perdu dans les limbes blancs de ce petit matin. Que pouvait-on trouver au-delà ?

La sorcière fit un pas en avant, suivi d’un second, l’eau l’accueillit de quelques clapotis et épousa froidement ses mollets. Au-delà se trouvait une kyrielle d’îles, des pirates et des baleines. Mais encore au-delà ? Au-delà de ce que l’on ne voyait pas ? Quelle trame reliait tout ceci et faisait d’un monde un canevas où rien n’était jamais détaché du reste ? Il lui semblait, ici, être seule au monde et pourtant assourdie de ce bruit diffus qui résonnait entre chaque chose.

Elle inspira et fit encore un pas, ses cuisses accueillant la froidure de l’eau par un léger tressaillement. Ce bruit ne venait pas du dehors, il venait du dedans. Elle l’avait entendu toute sa vie sans jamais s’apercevoir de sa présence, il avait fallu que quelqu’un d’autre mette le doigt dessus pour qu’enfin elle le ressente vibrer, qu’enfin elle s’éveille à cette longue plainte qui l’habitait. Ses mains se mirent à jouer distraitement à la surface de l’onde grise et opaque. Elle trouvât là une analogie parfaite à la façon dont elle comprenait la situation. Deux êtres séparés d’une barrière si insaisissable qu’ils ne pouvaient jamais communiquer que par des illusions grotesques, à l’image de ses pieds déformés qu’elle apercevait avec peine au fond de l’eau.

D’un mouvement leste la Sadvhi s’abandonna à l’eau, s’y glissant avec délectation et souplesse, elle ondula sur quelques mètres avant de refaire surface, portant son visage vers le ciel tandis que son corps, étendu sur le dos, s’en remettait aux flots placides. La solitude avait parfois cette capacité inouïe de la mener à une sérénité sans commune mesure. Elle ne doutait cependant pas que l’émeraude et l’amphibole avaient aussi joué leurs rôles. L’air frais emplit ses poumons comme une vague. Mais cet isolement paraissait bien doux comparé à d’autres, comparé à celui qui promettait d’arriver.

Elle entendait le grouillis du sable en-dessous d’elle, le grincement des chaînes au large, le clapotis contre les coques et les premiers appels venant du port. Tout ceci résonnait en elle, atténué et rendu sourd par l'eau qui la portait comme si elle n’était rien. Elle n’était rien, personne, inconnue parmi les inconnus. Elle était bien. Et elle était tout. Pour certains, elle le savait, de pas grand-chose à presqu’un univers entier, petit rouage devenu maillon ; chaînon d’un ensemble plus grand et bien vaste. Tous, avaient-ils seulement conscience de l’ampleur ?

Une vaguelette la fit onduler, de l’eau passa sur son visage et lui fit fermer les yeux. Elle-même ne savait pas où elle allait. L’eau la portait, le flux la portait… Et elle se laissait faire. Elle avait cherché à combattre mais pourquoi faire ? Il était clair que ce qui devait advenir ne pouvait être contré et qui étaient-ils pour se battre contre des créatures pareilles ?

Sadie rouvrit doucement les yeux. Attendre et réagir plutôt qu’agir et subir. Elle s’était débattue seule, longtemps, avec pour unique résultat de s’enfoncer chaque fois un peu plus, creuser chaque fois un peu plus son terrier, jusqu’à en étouffer. Ils l’avaient tous sortie de là. Et à l’air libre, ici, elle se sentait bien.

Nôd

L’obscurité était devenue son quotidien. Les volets fermés, toute bougie éteinte, cette ambiance sombre et feutrée était devenue salvatrice tant le monde s’était mué en une multitude de petites agressions. Chaque son se répercutait entre ses oreilles comme autant d’échos hurlés en pleine montagne. Le moindre rayon de lumière lui brûlait les pupilles comme une flamme à laquelle elle se serait trop longtemps exposée. La caresse du vent était devenue griffure et chaque grain de poussière contre sa peau lui faisait l’effet d’une aiguille.

Quel jour était-on ? Elle n’était même plus sûre. Tout se bousculait dans sa tête. A certains moments il lui semblait être encore sur Illya, petit rapace à la recherche de la blanche biche. L’avait-elle trouvée ? Oui. Il lui semblait que oui. Mioa. Elle l’avait même marquée. Elle gardait le souvenir des embruns sur son visage et de l’approximative clarté que cela lui avait apporté. Sans doute qu’user du charbon de scorpion plusieurs fois de façon aussi rapprochée n’avait pas été une bonne idée…

Etait-elle repassée à la Cave ? Il lui semblait mener de front plusieurs guerres depuis de longues semaines, voire mois, maintenant. Oui elle y était repassée et sans doute n’aurait-elle pas dû, elle avait injecté dans les protections une grande partie de son énergie alors que son esprit était encore mis à mal par son trop récent voyage sur les terres fantasmagoriques de La Gardienne. Mais comment aurait-elle pu prévoir ?

Comment…

Là, assise sur son lit, dans le noir complet, la sorcière eut un léger sanglot. Son torse s’affaissa légèrement sur lui-même, elle se recroquevilla, la tête basse et les épaules frémissantes. Qui aurait pu lui dire ? Lui souffler ? Lui apprendre ? Cet arrachement ne lui avait rien laissé d’autre qu’un trou béant dans l’être, elle se sentait mutilée, on venait de lui arracher un morceau dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence, dont elle n’aurait jamais imaginé qu’il puisse lui être si indispensable. Sadie rassembla ses genoux contre elle. Elle ne voulait pas de cette absence terrible qu’elle ressentait désormais, elle ne la comprenait pas.

Elle se doutait que Galathea devait ressentir la même chose mais elle n’avait pas la force de se hisser hors de son lit. La simple pensée de mettre un pied dehors lui était insupportable. Et qu’en était-il de Llianne ? Entre deux bouffées d’angoisse elle se demanda si La Gardienne avait eu ce qu’elle voulait. Faire de Leolina la mire avait-il servi à quelque chose ? Elle y avait insufflé les derniers restes d’énergie qu’il subsistait encore en elle.

La sorcière eut un rire abattu… De l’énergie ? Quelle énergie ? Pour ça fallait-il encore qu’elle puisse dormir, fermer les yeux sans voir cette pluie de cendre et de feu qui se dessinait en permanence devant ses yeux. Elle ne se souvenait pas d’un seul moment où la fatigue l’avait tant accablée, le vide était désormais tout ce qui l’habitait, elle était un être vain et désempli dont l’esprit était le théâtre d’une guerre oubliée dont elle ne savait rien.

Le front posé sur ses genoux, le visage enfoui au creux de ses vêtements, elle voulait juste que tout s’arrête. Que tout disparaisse.

Nôd

7l34.jpg

Citation

Le regard mouillant de la biche vous fait défaillir : il y a tellement de tristesse au fond de ce regard et comme une étrange acceptation de son sort. Elle semble sur le point d’abandonner, de se soumettre à l’implacable volonté de l’entité qui la tient au creux de sa main.

Elle avait jaillit de son cauchemar comme un noyé reprend conscience, en happant l'air désespérément, la gorge encrassée et douloureuse, le souffle perdu et la mine hagarde. Elle avait pu deviner ses yeux exorbités, ses joues creuses et ses veines saillantes. Pas un cauchemar non, une bien triste réalité. Réalité qu'elle avait perçu comme si ça avait été la sienne, elle s'était sentie saisie par ce renoncement qui n'était pas le sien, cette souffrance qui n'était pas la sienne et que pourtant elle avait partagé cette nuit pour quelques heures.

La sorcière avait voulu partir sur le champ, mais pour aller où ? Et pour faire quoi ? Elle n'avait pas les arguments pour convaincre La Gardienne ni même de solution viable pour sauver Llianne, ou pas toute seule. Le fiel qu'elle avait ravalé avait alors eut un goût terrible de faiblesse, de paralysie même.

A sa hauteur que pouvait-elle faire ?

Le temps de quelques secondes elle avait fermé les yeux, pour se reprendre, bien mal lui en avait pris car l'image de la biche au sol, battue et renonçante, lui avait donné la nausée et l'avait frappée aussi sévèrement que l'aurait fait la main de La Gardienne.

A elle seule que pouvait-elle faire ?

Elle partageait le même lien avec Llianne qu'avec Galathea, mais le peu de temps qu'elles avaient passé ensemble, elle et l'Elfe, les avaient amenées à communiquer, communier même, autrement, par une autre voie. Depuis le temps, Sadie avait presque oublié qu'elle pouvait voler.

Elle était la seule à pouvoir prendre suffisamment de hauteur pour approcher et toucher Llianne tout en passant outre la domination de La Gardienne. Cette pensée l'avait heurtée avec violence et elle avait fait surface une seconde fois, son souffle se coupant pendant de longues secondes jusqu'à ce que son corps soit en détresse. Elle avait réalisé l'ampleur de sa faute et de sa négligence dans une bouffée d'air douloureuse et stridente.

Pourquoi n'y avait-elle pas pensé avant ? Si Llianne pouvait s'enfuir à grandes enjambées dans les bois elle pouvait la suivre, la retrouver et la guider en quelques battements d'ailes. Les heures qui suivirent cette révélation ne furent qu'une succession de secondes étirées à leur maximum. Elle avait passé la nuit à penser, ressasser, envisager et présager pour finalement quitter la Cave et ses habitants dès sa tâche terminée : que de temps envolé pour elle et de chagrin inutile pour l'Elfe.

Nôd

mygn.jpeg

La poussière s’élève mollement à chacun de ses pas et vient s’accrocher en une couche fine sur le bas de sa robe. Sa silhouette est frêle et légère, sans doute ne pèse-t-elle pas plus lourd qu’une feuille dans le vent tandis que, comme lui, elle semble avancer inexorablement. Sa démarche est lente, c’est le pas de ceux qui ont entamé une longue route et dont la destination est inéluctable.

Ses yeux sont clos depuis le début de son chemin, elle n’a vécu le passage de l’humidité de Serendia à la sécheresse de Mediah que par la caresse du vent sur son visage, l’odeur ambiante dans ses narines, le goût de l’air sur sa langue et le bruit du monde autour d’elle. Un pied devant l’autre, elle n’a craint ni les Hommes ni les bêtes qui se sont dressés sur son chemin, laissant à la magie le loisir de s’exprimer sans même avoir eu besoin de ciller.

Elle avance sur ce chemin car elle sait que c’est là, quelque part entre cette heure et sa dernière heure, que se dessinera enfin cette ombre déformée, cette relique d’un passé que rien n’aurait dû faire ressurgir. Elle avance car elle l’attend, car rien ne pourrait empêcher cette rencontre : la voix d’outre-monde le lui a susurré dans ses derniers songes.

Un grondement propagé par le sol la fait légèrement frémir, la terre sourd à plusieurs dizaines de mètres devant elle tandis qu’elle est martelée par les sabots des chevaux. Elle n’ouvre toujours pas les yeux, elle n’a pas besoin, et lorsque finalement le convoi se présente devant elle elle n’a qu’à laisser la magie opérer. Son corps se contracte, se dilate, elle pourrait presque sentir toutes les particules de son être se fondre dans le monde pour être éjectées plusieurs mètres en avant et, enfin, réassemblées. Un cheval hennit derrière elle, un homme jure. Elle poursuit sa route.

Rien ne semble pouvoir la sortir de cette torpeur en mouvement, elle a une mission à mener et pour cela son esprit doit explorer toutes les possibilités, toutes les réponses, tous les moyens : car aucun échec n’est acceptable. Tous les obstacles seront surmontés, contournés ou détruits. La serpentaire, à l’existence solitaire et silencieuse, ne saurait elle-même se soustraire à cette règle.

Etrange destinée que celle-ci. Ses pensées louvoient et se dispersent, sa démarche se fait chaloupée, son seul corps est désormais aux commandes : elle avance. Tant de temps dans le noir et le silence. Non. Plus que le silence, l’absence totale de vie. Plus de temps ni d’espace, plus de chaleur ni de froidure, plus de douleur ni d’apaisement. Les Hommes ont cette remarquable capacité à détruire la vie de leurs semblables qu’elle s’en trouve fascinée.

Mais la Serpentaire n’est plus humaine, elle l’a vue dans ses rêves, alors elle avance pour la rencontrer. Peut-être aura-t-elle des choses à dire ? Il y a longtemps qu’elle n’a pu discuter. Serendia n’est pas propice aux réjouissances de l’esprit et du parler, leurs pensées sont si fades et médiocres que souvent elle les imagine en train de se fondre aux murs de leur sanctuaire ; Dans son esprit ils deviennent des pierres, aussi ternes et gris que de la cendre, sans saveur et sans odeur. Ils ne sont que des ombres gesticulantes autour d’elle, grouillants et incohérents, elle voudrait ne pas avoir besoin d’eux mais elle sait que c’est impossible : cette victoire, Sa victoire, ne se fera que sur chemin pavé de sacrifices et ils en seront les pierres.

Elle perçoit le fourmillement dans ses sinus, il fait froid, la nuit s’est installée mais son pas ne faiblit pas : l’heure approche, le jour est proche. Sous ses paupières fermées elle peut presque voir la longue queue de serpent onduler sur le sable du désert, le reptile apporte les Ténèbres avec lui mais elle n’en a cure car elle ne redoute que les desseins de son Maître : le reste n’est qu’une fable pour les simples et les esseulés.

Galathea

Crâne filant

Quitter la forêt de Tungrad aurait presque été un soulagement si chaque projection galopée de sa monture n’intensifiait pas l’étau qui, progressivement, enserrait le crâne de Galathéa. Les lèvres pincées, elle laissa l’animal la ramener à Tarif, obnubilée par cette impression angoissante que ses veines se rétrécissaient dans sa tête et que l’afflux d’un sang entêté y forçait son chemin à coups de pulsations sourdes et puissantes. Sa boîte crânienne devenait la chambre d’écho d’un tambourinement sauvage qu’une soufflerie bruyante ne cessait d’encourager.

 

Une fois sur place, il était hors de question d’adresser la parole à quiconque, sa mâchoire crispée ne le lui aurait de toute manière pas permis. Elle rentra chez Menetios sans avoir aucune conscience de son éventuelle présence et fila dans le recoin le plus sombre de la pièce la moins éclairée comme un pèlerin du désert vers son oasis. Attrapant la première couverture venue, elle s’assit en tailleur face à un coin de mur et rejeta l’épais édredon par dessus sa tête. Sous cette tente de ténèbres improvisée, elle ferma les yeux, laissa aller son front molletonné contre la paroi la plus proche, et ne bougea plus d’un pouce, toute à sa souffrance.

 

Elle savait que c’était le prix à payer. Comme une compensation : s’accrocher aux fils du passé privait parfois de la conscience du présent. Elle s’était entêtée à suivre une poussière depuis longtemps balayée par les flots du temps, jusqu’en des terres lointaines, s’était littéralement étouffée à la localiser d’une manière trop précise. Une traque qui n’avait sans doute duré que le temps d’un battement de cils, durant laquelle son esprit s’était étiré dans l’espace et dans le temps comme la pâte à sucre d’un extravagant confiseur. Le bonbon multicolore et difforme  qui en ressortait, et qui s’explosait maintenant contre ses paupières closes dans un feu d’artifice d’incohérences, aurait sûrement plu à Léolina.

 

La nuit, le jour passèrent ainsi, et au milieu du chaos une inquiétude froide s’imposa à elle : plongée dans les bribes éclatées du fin-fond de sa vision, elle n’avait plus senti aucun besoin de revenir. Envolée si loin, qu’elle s’était perdue, et la gorge enserrée d’une squelettique main noire n’était plus la sienne.

Nôd

Etendue au sol, le corps alanguit et mou comme celui d'un mort, le souffle faible, elle ne pouvait quitter des yeux la fissure qui lézardait la poutre au dessus d'elle. Elle la traversait de part en part comme l'aurait une faille, peut-être creusée par des termites ou autres bestioles, ou était-ce les racines de Letusa qui dans leurs lentes ondulations faisaient bouger jusqu'aux maisons ? Etait-ce aussi Letusa qui faisait serpenter l'air autour d'elle ? Cet arbre était magnifique. Elle pouvait voir à travers ses ramifications toute l'histoire des sorcières, chaque branche, chaque brindille, chaque nœud... Tout ce qui composait l'arbre était une ode à l'héritage des filles de Cartian. 

Et des fils. Cartian avait aussi des fils. Un rire hystérique et rauque l'agita alors brusquement, sortant d'entre ses lèvres ourlées par l'amusement comme une accusation moqueuse.

« Les fils de Cartian ! Des sorcières mâles ! Ahahahah! » l'hilarité l'agita alors de plus en plus, elle gesticula sous les contractions incontrôlées de son corps, elle en avait mal à la mâchoire, le souffle court et le ventre douloureux. Ce n'est finalement que de longues minutes plus tard qu'elle se calma, les yeux humides et les joues rougies.

Elle soupira, soufflant par là-même les derniers signes de cette jubilation qui n'avait aucun sens. La sorcière gloussa, quel sens devait-il y avoir ? Ces volutes de fumée dansantes, aux odeurs de sable et aux couleurs de l'aurore avaient-elles un sens ? Un nouveau gloussement la secoua, faisant tomber de ses yeux les gouttes que ce rire y avait fait naître. Sa tête se fit lourde et roula sur le côté, du petit bol de cuivre une fumée blanchâtre s'échappait toujours, elle n'était pas prête de se relever. Cette unique seconde de lucidité fut balayée par les nouvelles formes que prenait la fumée. Etait-ce la mer ? Elle voyait des vagues, des vagues immenses qui dansaient emportées par le vent.

« Noooonnnn... »

Le vent ne faisait pas danser les vagues, il faisait danser les sables. Elle voyait le sable, elle pouvait le sentir... Valencia n'était pas loin ! Hm non... Trop de mer, il n'y a pas la mer à Valencia. Elle n'arrivait pas à comprendre ce que voulait lui dire la fumée en plus celle-ci disparaissait doucement, Sadie la voyait mourir, s'éteindre très lentement, ses mouvements formant de jolies arabesques : le dernier éclat avant la mort. Elle tendit une main vers elle, d'un mouvement gauche et pataud, mais elle ne réussi pas à l'attraper. Disparue, envolée, soufflée. La fumée était morte. Comme elle peut-être bientôt.

« Bientôt, bientôt... Bientôt, bientôt, bientôt... »

Elle déglutit, cligna des yeux plusieurs fois et se remis sur le dos dans un mouvement lent et désordonné. Elle tira la langue, elle avait soif, ne pouvait-il pas neiger ? La neige c'était le froid, elle n'aimait pas avoir froid, c'était froid comme l'eau des rivières, comme celle glaciale de Trent. D'un geste réflexe, inquiet, elle colla ses mains sur son visage, cachant à ses yeux ces visions qui venaient. Elle ne voulait pas voir, surtout pas, ça n'était pas elle qui voyait, elle elle volait ! Oui elle volait, dans les airs, juste au dessus de la terre, mais aussi sur les toits et dans les trous, et sur les quais et dans les ruelles, et sur les remparts et dans les caves. Elle volait dans le noir et volait le noir.

Elle rit aux éclats. Encore et encore. Mais quelles stupidités ! On ne pouvait pas voler le noir, c'était le noir qui vous volait ! Qui suçait votre esprit jusqu'à la moelle et s'emberlificotait si profondément autour de votre âme que rien ne pouvait jamais le détacher à moins de partir avec lui !

La sorcière se passa une main sur le visage avant de la porter haut devant elle pour la scruter. Elle n'avait que la peau sur les os et ceux-ci, sous la pâle et infime protection de son épiderme, bougeaient, se mouvaient comme autant de serpents ondoyants et cachés. Toute la tension dans son bras retomba et celui-ci vint s'écraser dans un bruit sourd non loin de sa tête. Peut-être qu'ainsi ses os se briseraient. Devait-elle faire ainsi avec tout le reste ? Elle papillonna des yeux à plusieurs reprises. Elle tira la langue, elle avait soif, ne pouvait-il pas neiger ? La neige c'était le froid, elle n'aimait pas avoir froid, c'était froid comme l'eau des rivières, comme celle glaciale de Trent.

Dans un sanglot ses mains vinrent de nouveau cacher son visage. Elle ne voulait pas voir.

Nôd

13/08 - Sanctuaire du Jeûne

Les yeux rivés vers l'horizon, le corps meurtri par la marche, les genoux blessés par la pierre froide et dure... Elle n'arrivait pas à faire fi. Elle cherchait la méditation, elle cherchait l'oubli mais rien n'y faisait elle ne parvenait pas à effacer cette image de l'Elfe blanche de ses yeux ni à taire les alarmes de son esprit qui sonnaient comme autant de sirènes appelant à la guerre.

Lorsqu'elle avait réalisé ce qu'elle avait devant elle, l'immondice qui lui faisait face et tout ce que ça impliquait, elle avait senti le poids de toute la corruption du monde s'abattre sur elle. Elle avait eu peur et là, toute autant prostrée que prosternée devant Aal, elle était toujours broyée d'une terreur sans nom.

Seigneur, je viens à toi. Fatiguée des choses non dites et des actes non fait.

Elle n'avait pas cerné grand chose à l'ampleur de la situation. Au début l'histoire de Fhalaine, son rapport avec Llianne, cette obscure malédiction tatouée sur la peau de la mercenaire : elle n'avait pas saisi l'envergure ni compris à quel point ça allait l'impacter. Jusqu'à récemment d'ailleurs le sort de Llianne, malgré les perturbations qu'elle avait ressenti ces derniers temps, n'avait pas soulevé chez elle un grand émoi. Elle était sa sœur certes, liée par un contrat, mais elles ne se connaissaient que peu et l'Elfe avait toujours été sauvage, prompt à n'écouter qu'elle-même et à disparaître.

Sans doute avait-elle fait une erreur de ne pas se questionner plus, de ne pas s'inquiéter plus, de ne pas agir plus. Sans doute avait-elle été oisive, bercée par une vie nouvelle plus calme et moins hasardeuse que tout ce qu’elle avait connu jusqu’alors.

Seigneur je viens à toi. Le coeur déchiré par les luttes insensées.

Elle ne savait pas quoi faire. Comment faire ? Quelle était la solution ? S'attaquer de front à l'entité c'était prendre le risque de blesser Llianne et son esprit, il était inconcevable que ça arrive, ça ne devait pas arriver. La sorcière sentait la panique lui tordre l'estomac et la figer sur place, elle ne parvenait pas à esquisser le moindre mouvement.

Que faire ?

Le contrat passé avec cette chose la laissait tributaire de Fhalaine, ou Maeve, peu importait son nom : Vedir inconnue, encore amnésique et maudite jusqu’à peu ; et des trois sbires qui la suivaient comme son ombre alors qu’eux même ne savaient rien d’elle, de qui elle était vraiment. Jusque là l’Elfe n’avait été qu’un leurre, une façade. Le parfait mélange pour une catastrophe.

Que faire ?

Pour l’heure elle ne pouvait rien faire. Rien. Ce simple mot sonnait dans sa tête comme un couperet s’abattant sur sa nuque. Le fil de sa vie pendait, tendu entre la griffe d’un être séculaire et l’esprit de Llianne, et au milieu il n’y avait qu’une cohorte de gens qu’elle ne connaissait pas et qui jusque là ne s’étaient montrés que colériques et irréfléchis.

Seigneur je viens à toi. Le corps vide et l’esprit abîmé.

L’ironie de la situation extraya de son corps le peu d’énergie qui y subsistait encore. Elle qui n’avait jamais compté que sur elle-même voyait son sort reposer entre les mains d’inconnus qui n’avaient aucune conscience de la situation, de ce qu’elle était réellement. Ils ne savaient pas. Personne ne savait et elle ne comptait pas leur expliquer, mais le reflux de son estomac qui venait amplifier encore et encore la boule dans sa gorge indiquait bien qu’elle allait devoir en parler à quelqu’un.

Qui ?

Galathea ou Eleazar c’était exclu pour l’instant. C’était le risque de perdre pied, se noyer dans la désolation. Hors de question, pas devant eux, pas maintenant. Elle craignait la réaction de Falkynn, même en plein pèlerinage elle n’était pas certaine du calme que pouvait feindre la sorcière. C’était risquer de la voir exploser, devenir incontrôlable et ce serait la fin de ce voyage. peut-être la fin de tout si elle s’en prenait à l’Elfe ou qu’elle décidait de régler le problème elle-même.

Son corps s’affaissa encore plus tandis qu’une bourrasque fraîche annonçait la nuit, finissant de la clouer au sol. Enfin elle déglutit, ravalant la bile amère qui lui bouchait la gorge.

La veille c’était elle qui avait sermonné Ikhlas, mais peut-être les rôles avaient-ils besoin d’être inversés. Sans doute était-ce elle qui avait besoin d’être remise à sa place car là, prostrée et désolée pour elle-même, elle n’y était pas.

Mon Dieu je viens à toi. C'est vraiment le rien qui se présente à ta grandeur. C'est vraiment le pauvre qui n'a pas de quoi payer.
Pas de quoi se payer ni la vie, ni la mort, ni la paix, ni l'espérance. Tel est mon psaume en cette maison de viduité.
C’est le psaume des êtres épuisés. Epuisés à cause de ce qu'ils vivent. Plus épuisés encore à cause de ce qu'ils ne vivent pas.

O Seigneur cette fatigue devant l'inutile. Toutes ces luttes insensées. Et ce grand coeur et ce simple corps aujourd'hui vides, je les mets devant toi. Je les dépose à tes pieds.

Et tel que je suis, je viens à toi.

La prière s’acheva sans même qu’elle n’eut conscience de la réciter, c’est le silence qui suivit qui ramena son esprit des tréfonds où elle se lamentait. Ca ne l’avancerait à rien. Ca ne l’aiderait pas, ni elle, ni Llianne, ni Galathea.
Elle ne voulait pas disparaître, s’il y avait bien une chose dont elle était sûre là, maintenant, c’était ça. Elle pouvait encaisser Calpheon, Tariff, Kelevra et Nezepha, Naïs… Mais elle ne voulait pas mourir. La sorcière inspira, il faisait désormais noir et froid, et il lui semblait que l’air qui passait jusqu’à ses poumons apportait avec lui quelques étincelles de vie.

Elle sentait le sang fourmiller dans ses mains froides et remonter en battements jusqu’à son torse. Elle distinguait le tambourin qui l’agitait, faisait mouvoir très légèrement son corps et pulser ses tempes.

Du bout de la langue elle s’humecta les lèvres. C’était les mêmes sensations quand son énergie montait, quand -juste avant de frapper- le temps se figeait, lui laissant alors voir ce qui allait être, le mouvement de sa cible. Elle papillonna légèrement des yeux. C’était les prémisses du combat.

Et tel que je suis, je viens à toi.

Et il n’y avait jamais qu’un vainqueur.

Galathea

Cercle sacré

"Seigneur, maître du temps, force des éléments des quatre points,

Dans ce cercle sacré ne laissez entrer que le bien, dans ce cercle sacré se trouve le pèlerin.

Protégez-le par votre puissance, avec parfait amour et en parfaite confiance."

Dans l'esprit de Galathéa, et contre la coutume dont elle avait appris récemment l'usage, c'était ce jour-là la grande tente commune qui représentait le cercle sacré. La prière résonnait dans sa tête au rythme hasardeux des bourrasques de sable qui fouettaient les tentures. Elle se sentait, pour son premier pèlerinage Aalan, pleine de mysticisme et de foi sacrée, avec cette pointe d'excès que l'on trouve chez les récents convertis. Mais n'était-ce pas une fatalité qu'en retrouvant ses racines Kelevra la jeune femme, qui avait été la première à se jeter dans les bras d'Elion lorsque l'existence l'avait malmenée sur les terres Calphéoniennes de sa jeunesse, retrouve également le lien entre son cœur et Aal, dont la vénération imprégnait tant les mœurs de son clan ? 

Elle avait eu plaisir à accompagner, de loin, Ikhlas dans sa prière, ravie de se sentir désormais liée par la foi à cet homme qui l'avait par le passé sauvée de la Corruption. La tête hallucinée de prières et de sable, elle recevait les braillements du nourrisson comme le mantra même de la vie, et les youyous de la vieille femme l'emportaient, par leur étrangeté, dans une fascination admirative. Bien sûr, elle sentait bien que la tension commençait à monter sous la tente, et qu'un homme particulièrement nerveux s'agitait en provocations de toutes sortes.

Lorsque la situation devint critique, il sembla à son esprit empli de foi que c'était peut-être, au même titre que la tempête, une épreuve divine qui leur était envoyée là. Comment réagir face à des démonstrations de violence hautaine qui, au fond, ne nous concernent pas ? Elle ne savait. Mais lorsque Hassan fit boire du sable à Shahan, dévoilant par là toute l'horreur dont il était capable, elle sut, car ses joues s'empourprèrent de rage et son cœur lui criait alors qu'elle était concernée, qu'elle le veuille ou non, et que rester coite serait un crime. Voyant qu'Ikhlas lui-même s'était senti le devoir d'intervenir, elle s'avança vers la scène des tensions, et au premier geste agressif de Hassan envers un pèlerin, le plaqua au sol, l'appelant à se comporter plus dignement s'il voulait préserver son intégrité physique. Mais il semblait impossible de faire entendre raison à cet homme, et elle fut soulagée de le voir se faire assommer puis ligoter. 

Elle ne put empêcher en elle un sentiment d'effroi silencieux lorsqu'Ikhlas proposa de livrer les perturbateurs à la tempête. Certes, Aal jugerait, mais la violence du souffle qui avait déchiré les toiles de leur tente ne lui semblait en réalité laisser aucun doute sur l'issue du jugement. Elle se trompait, peut-être, après tout on ne les abandonnerait pas non plus dans la fournaise, comme elle entendit quelqu'un le faire remarquer. Mais alors, n'était-ce pas l'idée qu'ils puissent en réchapper qui, au fond, la révoltait ? Elle fut presque soulagée d'apprendre qu'ils avaient pour intention de vendre Shahan à Altinova, violant par là les lois de Valencia. Falkynn confirma qu'ils seraient récupérés par la patrouille de l'armée Katan et probablement envoyés croupir à Pila Ku. Ce n'était pas justice divine, mais c'était justice tout de même. 

Alors qu'elle retournait s'asseoir, elle songea à la gourde qu'elle avait offerte pour soulager les lèvres de Shahan. Et si c'était précisément en vue d'un tel don qu'Aal intimait aux pèlerins de jeûner, conservant ainsi le précieux liquide pour celle qui en avait eu besoin ?

Comme emplie d'une vérité intérieure, elle se coucha auprès des siens, dans la sérénité d'une conviction qui faisait sens et balayait les tensions passées. Cependant, dans ses rêves embrumés d'encens, deux ombres aux yeux de feu et au souffle de sable venaient l'étreindre en hurlant d'un cri de l'autre monde, et son sommeil fut agité jusqu'à ce qu'un bras réconfortant vienne l'apaiser. 

Menetios

Repos

Contraint par la fatigue, inévitable sanction pour avoir affronté la colère de vent et de sable, le nouveau venu aura vite fait de sombrer dans un sommeil dense après s’être installé parmi ses proches du groupe de Tarif et laissant à d’autres le soin de veiller. Il n’aura eu guère la force de se lier avec les autres pèlerins et l’escorte, les attentions de tous s’étant accumulés sur les différents éclats.

Levé tôt, après une légère caresse sur une chevelure blanche proche, il aura entreprit pendant que d’autres dormaient encore d’aller retrouver sa monture qu’il découvrit installée à l’ombre du palmier auquel il l’avait attaché dans le chaos. La placide créature avait, constatait-il, échappé aux fureurs de la tempête. Les autres avaient murmuré à mi-voix que ce khamsin était étrange dans son énergie et son apparition.

C’était donc avec un mine sombre qu’il était revenu, s’installant en silence en attendant la suite. Se pouvait-il être autre chose qu’une coïncidence que les assauts des vents se soient acharnés sur les seuls êtres alentour épargnant miraculeusement les bêtes ? Et si la réponse était qu’il s’agissait d’une épreuve divine alors le reste de ce pèlerinage risquait d’être terrible, il s’en rendait compte.

Makie

Nuit de tempête

Eléazar malgré l’intense fatigue resta éveillé longtemps après que le calme soit revenu dans la grande tente. Dehors la tempête avait baissé d’intensité mais la tente était toujours secouée par de violentes bourrasque et le sable continuait de s’insinuer par le moindre orifice. Il ne pouvait s’empêcher de penser au caractère surnaturel de cette tempête, à cette absence de vent dominant, à ces bouffées d’énergie maléfique qu’il avait perçu et il savait qu’il n’était pas le seul, par moment. Mais il ne servait à rien de tourner cette idée dans sa tête car il n’avait pas pour l’instant les moyens d’identifier la force à l’œuvre derrière cela.

La situation du groupe de pèlerins et l’incident qui venait de se dérouler était une autre préoccupation. Dans sa vie, le mage suivait quelques principes intangibles, l’un d’eux stipulait que rien ne sert de donner des conseils à qui ne l’a demandé, de ce principe découlait qu’il ne servait à rien de se mêler des affaires des autres à moins d’y être convié. Depuis le départ du pèlerinage, il lui semblait que ce principe était régulièrement bafoué par les uns ou les autres entraînant un climat de tension et risquant de mettre en péril le bon déroulement du pèlerinage.

A peine avaient ils quitté Altinova que l’un ou l’autre des pèlerins se mêlait déjà de la façon dont l’escorte conduisait le convoi. Une attitude qu’Eléazar Kelevra désapprouvait : les mercenaires avaient été payés pour cela, s’ils commettaient des erreurs c’était à eux de les assumer, et quoiqu’il pensa par ailleurs, il s’était bien gardé d’intervenir quand à la façon de guider le convoi. Sa sécurité lui-même et son Clan était en capacité de l’assurer, les éventuelles défaillance de l’escorte ne l’inquiétait pas alors autant les laisser faire leur travail. S’il avait envisagé de suivre le pèlerinage de cette façon, c’était pour ne pas avoir à se préoccuper de l’intendance et pour pouvoir ce concentrer pleinement sur l’objet du pèlerinage. De plus c’était une manière de faire la connaissance d’Ikhlas dont il avait entendu parler par des proches de son entourage.

Il n’avait donc pas réagi non plus devant le comportement de l’étrange trio qui les avait rejoint au plus fort de la tempête. Certes leur attitude était des plus dérangeantes et témoignait d’une grossièreté qui méritait d’être punie mais dans le contexte du pèlerinage il lui paraissait plus approprié de les ignorer que de réagir à leur provocation. La relation de la femme avec ses deux compagnons ne le regardait pas. Certes il comprenait que le sort de la femme que les 2 hommes présentaient comme leur sœur ait ému certains mais au fond de lui, il éprouvait du mépris pour cette femme. Issu d’un clan matriarcal, il était inconcevable pour lui qu’une femme se laisse traiter de la sorte. Son manque de révolte, sa passivité le mettait en colère, non par rapport à ses soi-disant frères mais par rapport à elle. Aucune Kelevra n’aurait supporté une telle attitude sans réagir et une Kelevra n’aurait eu pas besoin d’un homme du Clan pour régler le problème. Si au final il était intervenu c’est que la situation risquait de dégénérer mettant en péril le groupe de pèlerins.

Maintenant que les deux hommes gisaient ligotés au milieu de la tente, il s’interrogeait toutefois sur leur véritable motif. Il se méfiait de ce qui paraissait évident, car alors que les deux hommes avaient joués la provocation jusqu’à plus soif, ils avaient été maîtrisés tout compte fait assez facilement. Etaient-ils ce qu’ils paraissaient, à savoir des rustres allant vendre celle qu’ils présentaient comme leur sœur pour quelques pièces d’or, ou bien étaient-ce de rusés comédiens ? Il trouvait bien imprudent que le mercenaire Meshak ait proposé à la femme de les suivre. Pour des bandits, il était bien plus facile d’affaiblir une caravane que de l’attaquer frontalement. Les exemples ne manquaient pas de caravanes infiltrées par un bandit qui empoisonnait les chameaux, vidait les réserves d’eau rendant plus facile l’assaut final. Demain il ferait par de sa méfiance à Sadie, Falkynn, Menetios et Galathéa. Si Meshak persistait dans sa volonté d’emmener la femme avec eux, ils ne seraient pas trop de cinq pour l’avoir à l’œil.

Ayant terminé sa réflexion il s’autorisa enfin à dormir. Le bruit de la tempête faiblissant peu à peu berça son sommeil sans rêve.

Nôd

Les lueurs vacillantes des lampes à huile donnaient à ce recoin du bazar des allures de coupe-gorge. Le vent chargé de sable faisait claquer les tentures et malmenait les diverses flammèches comme autant de feuilles prises dans une tempête. C’était lugubre. Autour d’elle des bruissements, tintements, grognements et autres craquements dispersaient ses sens, l’empêchaient de se concentrer, elle en avait bien besoin pourtant.

La sorcière était abasourdie, littéralement sur le cul, et en même temps elle se sentait tout sauf prise de court. Tout ce qu’elle avait pu voir et entendre ce soir avait des relents de choses déjà vécues, voire éculées tant elle n’était pas surprise de voir les schémas de Siari réapparaitre de nouveau. La vieille avait décidément eu un problème avec les Elfes. Ou bien était-ce les Elfes qui avaient eu un problème avec elle ?

Elle rumina sur cette réflexion pendant un long moment. C’était similaire, c’était la même chose, et en même temps son exécution était très différente. Les magies à l’œuvre étaient différentes, toujours était-il que l’imitateur avait forcément trouvé le  schéma quelque part. Siari le lui aurait donné ? Ou bien est-ce que ça venait de cette femme qu’ils n’avaient jamais pu attraper ? Peut-être était-ce la mère de Llianne ? Et qu’est-ce qu’elle était partie faire dans le désert celle-là ? Derrière quoi courait-elle ? A défaut de réponse, chaque question ne lui apportait qu’un peu plus de hargne et la boule de grogne coincée dans son gosier ne faisait que grossir.

Elle aurait voulu hurler. Sa tête se balança vers l’arrière, la peau de sa gorge étirée au maximum, les yeux rivés au firmament. Mais hurler c’était aussi admettre le dépit que toute cette situation lui inspirait. Elle n’était pas la seule. Elles étaient deux. Son sang frappait à ses tempes comme un tambourin. Au moins deux. Potentiellement il y en avait donc d’autres ailleurs. Elle ferma les yeux, soupira. Et forcément c’était maintenant que les Vedirs sortaient de leur trou.

De nouveau elle regarda devant elle, cherchant dans l’obscurité ambiante un quelconque signe, une indication. Mais elle ne trouva que l’absence pour réponse, ce qui lui arracha un ricanement moqueur. Que chercher d’autre, sinon l’absence, sur le territoire d’Aal ? Elle n’était pas surprise. Rien de tout ceci n’était surprenant. Elle reprit sa marche nocturne, son pied venant percuter un obscur objet au sol dans un mouvement rageur. Par contre c’était franchement chiant.

Nôd

Le mois du Chameau ramenait enfin la lumière, la chaleur et les bourgeons sur Mediah. En y pensant elle s’étonnait de la présence réelle des quatre saisons sur ces terres arides, elle avait pourtant enduré la chaleur de l’été dernier, vu la neige tomber cet hiver et entendu les pluies lourdes s’abattre en claquements irréguliers ces dernières semaines.

L’eau glacée du fleuve Junaid lui mordait les chevilles, elle imaginait très bien la peau de ses orteils virer doucement au violet. Derrière elle les premiers bruits matinaux s’élevaient, les volets de l’auberge avaient claqué contre les murs, les barques des pêcheurs avaient tangué sous le poids des filets, les corbeaux avaient croassé et un hurlement de mane avait salué l’aube nouvelle.

Un clapotis un peu plus vif battit ses pieds et elle leva les yeux vers le fleuve, les pêcheurs partaient. Il lui semblait vivre la même scène encore et encore chaque matin, une routine bien ordonnée, des habitudes bien ancrées et un rythme qui s’égrainait savamment au fil du temps et des saisons. Ces derniers mois avaient été d’un calme inébranlable, à part quelques histoires propres aux sorcières, rien n’était venu secouer son quotidien. Pas de maléficienne, pas de Serpent Noir, pas de pierre de vie, pas de cultistes : rien. Une monotonie rythmée par la conception des potions, la pousse des plantes, la confection des talismans. Le comptoir était désormais ce qui agençait son quotidien, le reste se faisait en fonction de ça, qu’il s’agisse de ses travaux personnels, des problèmes de Tariff ou de la nouvelle lubie d’Ahon de l’obliger à se pencher sur les anciennes coutumes et traditions.

L’année passée avait été une suite d’explosions, des drames et des liesses à n’en plus finir, une alternance éreintante  de situations qui l’avaient laissée à bout de souffle plusieurs fois mais cette nouvelle année semblait, elle, marquée par le sceau du repos et de la monotonie. Du moins avait-elle commencé ainsi.

La Sadvhi soupira, tourna les talons et enjamba les quelques rochers pour regagner la terre sableuse qui menait à Tariff. Le froid avait engourdi ses pieds et elle sentait les picotements désagréables de sa peau qui se réchauffait désormais doucement. Elle avait des elixirs à préparer et un sceau à terminer, Minyas devait passer la voir pour la commande d’une amulette, elle avait rendez-vous avec Ahon et, déjà, des silhouettes se dirigeaient vers La Croisée. Il lui semblait que désormais le quotidien s’inscrivait comme des notes sur du papier à musique, de façon millimétrée, au rythme d’un métronome invisible et inaudible mais qui pourtant marquait chacun de ses instants. Ca n’était pas désagréable, c’était reposant. C’était le nid douillet d’une nouvelle paix.

Galathea

Vues de l'esprit

Révélation

[La lithomancienne de la Croisée tient un carnet, dans lequel elle jette parfois quelques notes après une séance. Elle l'emporte partout avec elle, mais il lui arrive de le laisser traîner sur un coin de table du comptoir Kelevra lorsque la Croisée n'est pas ouverte au public : son contenu est si obscur qu’il ne saurait de toute façon nuire à la confidentialité de ses clients…]

S’accrocher aux mots comme à un fil…

Le 1er du Bouclier de l’an 286

Citation

Le Temps.
Je me le suis toujours représenté comme le plus insatisfait des architectes ; toujours simultanément à construire et déconstruire, sans jamais s’arrêter pour admirer son oeuvre. Il est à la fois celui qui donne et celui qui prend : il n’offre la joie à venir que pour vous la retirer aussitôt, la laissant irrémédiablement s’évanouir, vous filer entre les doigts comme un mirage. Au milieu de ses décombres, notre mémoire peine à ramasser quelques cailloux, à conserver quelques poussières, que le Temps lui-même vient éroder et souffler.

C’est ainsi que je me représentais le Temps, et ses effets. Mais désormais, je vois les choses différemment. Le véritable mirage, c’est lui, qui nous cache un ouvrage autrement plus durable que ce que nous en percevons habituellement… Tout est là, de toute éternité, tout se tisse autour de nous : Passé, Présent, Avenir, entremêlés au creux du monde. Il suffit de suivre le fil. Quel meilleur medium que les pierres et les cristaux pour s'y relier : leur existence s'étire sur une temporalité qui, pour nous, a des airs de perpétuité. Témoins du monde, ils me guident sur la trame de nos existences.

 

Le 13 du Bouclier de l’an 286

Citation

Confiance.
Simple lithothérapeute à Keplan, j’avais déjà conscience de la difficulté que l’on pouvait avoir à me faire suffisamment confiance pour se rendre à mon cabinet, s’y allonger parfois légèrement vêtu et laisser mes mains, par le biais des cristaux, entrer en contact avec le corps. C’est une expérience intime, qui, bien que porteuse de grandes vertus, nécessitait une forme d’abandon dont tout le monde n’est pas capable.

Mais la lithomancie, le don de vision appliqué à la recherche d’un être qui souhaite explorer son passé ou son avenir, me semble encore mille fois plus intime. Au-delà de l’enveloppe corporelle, ce sont les tréfonds de l’être qui sont en jeu : les fondations de son histoire, avec toutes leurs fissures et leurs failles ; le brouillard de peurs et d’espoirs dans lequel il se débat à l’instant présent ; les méandres tortueux et perpétuellement mouvants du chemin qui se présente à lui.

Ainsi, au-delà d’une simple curiosité sur mes pouvoirs, il faut souvent au fond de soi un élan, un questionnement bien plus profond et existentiel pour oser venir me demander de pratiquer mon art. Il faut un besoin de savoir si impérieux que l’on accepte de s’offrir à ma vue, non seulement dans l’immédiateté de notre corps, mais dans l’éternité de notre âme.

C’est pourquoi je dois à chacun de mes visiteurs le plus grand respect, et la plus complète confidentialité. Gardienne des Secrets, Gardienne du Savoir, dans la lignée des Kelevra.

 

Le 20 du Bouclier de l’an 286

Citation

Résilience.
Chaque vision nécessite de sortir de soi, de s’abandonner, de faire passer son corps et ses pensées au second plan afin de se projeter entièrement dans l’ailleurs. Je serais bien incapable de lâcher prise à ce point si je ne me sentais pas en sécurité, à Tarif ou entourée des miens. Et malgré tout, j’ai le sentiment, parfois, de ne pas revenir indemne. Car explorer le temps signifie assumer entièrement ce que je vois, le sentir dans ma chair, le vivre pleinement.

J’étais cette femme, cette pélerine, chassée comme un animal et morte dans la honte, lentement, sous les yeux exaltés de son bourreau tout puissant. Une partie de moi est morte avec elle et j’ai parfois l’impression que si Sadie n’était pas venue tenir ma main ensuite, la relier à nouveau au monde de la chair vivante, chaude et palpitante, mon corps et mon cœur seraient restés à jamais dans un froid mortel, celui du cadavre allongé dans cette pièce à Keplan et qu’il m’avait fallu investir de mes visions.

Et aujourd’hui encore, j’ai vu l’horreur. L’inauguration de la Croisée s’ouvre pour moi sur la vision d’une enfant martyrisée par son propre père, déchiquetée, transformée, découpée et reconstruite comme une vulgaire chimère. J’ai honte d’avoir eu envie, à cet instant, de simplement fermer les yeux de mon esprit, de couper le fil du temps et d’oublier cette scène atroce et sanglante. L’horreur passée a cela de terrible que l’on est totalement impuissant face à elle. Elle s’impose à moi comme une réalité incontestable, alors que l’avenir le plus sombre se présente toujours vêtu d’incertitude.

Reste que je n’ai pas fermé les yeux. Le remède du père était pire que le mal de la fille, à qui il souhaitait simplement, au départ, rendre la mobilité : j'avais encore la naïveté de croire qu'une telle débauche d'horreur contre son propre sang n'avait rien d'humain. J’ai sondé ce fragment vicié du temps passé, cette chambre de torture qui semblait avoir pris place dans mon esprit-même, et j’ai fini par le voir. Le livre, et son influence maléfique... Suffisamment obscur et puissant pour faire perdre la raison à un père et en faire le tortionnaire de sa fille.

Je dois vérifier s’il a rejoint les archives Kelevra : je ne peux plus rien pour l'enfant, mais je peux au moins empêcher l'ouvrage de sévir encore.

 

Le 21 du Bouclier de l’an 286

Citation

Hier, l’enfant martyrisée. Aujourd’hui, l’enfant à venir.

Tout s’équilibre.

 

Le 28 du Bouclier de l’an 286

Citation

Méditation.
Le son vibratoire du bol de cristal frotté par le maillet fait comme une boucle, dans laquelle je me perds. Plus de début, plus de fin, rien qu’une répétition infinie et complète à la fois. Un sentiment d’entièreté, d’éternité.  Tout s’arrête, et en même temps, tout est là. Rien n’a plus d’importance, et rien n’a jamais été important.

[Au milieu de la page est tracée la boucle de l'infini, sur laquelle le crayon a visiblement passé et repassé un nombre incalculable de fois, jusqu'à mettre en danger l'intégrité du papier...]

Il m’arrive de ne plus trop savoir pourquoi je devrais sortir de cet état.

 

Le 2 du Berserker de l’an 286

Citation

 

Brisure.
J’ai vu ma tasse tomber et se casser au sol. Avec une telle netteté. Elle se précipitait vers le plancher dans un élan totalement irrépressible, venait sonner contre lui, le faire trembler, se fissurer en dizaines de petites failles innervées et s’éparpiller chaotiquement dans la pièce. C’était irrémédiable, et clair, tellement clair, presque présent.

Je l’ai vu, puis je l’ai vu se produire.

Je n’ai cessé d’y repenser, toute la journée. Ce qui m’obsède, c’est que j’ai bien l’impression qu’en réalité, j’aurais eu le temps de la retenir, cette tasse...

 

Le 6 du Berserker de l'an 286

Citation

 

Brumes.
Je me demande parfois si quelque part dans les nœuds de ce grand Ouvrage, l'issue de notre affaire à Altinova est tissée. Est-ce que je ne pourrais pas simplement demander aux pierres : "Comment cela va-t-il finir ? Serons-nous avalés par la gueule du Serpent ? Ou bien n'est-il donc que le plus commun des mortels, à peine conscient de la dangerosité de l'ouvrage en sa possession ?"

Ce n'est évidemment pas le type de questions auxquelles les pierres répondent. Pas assez clair, trop précis et trop vague à la fois... Mais il y a quelque chose de rassurant à se dire que tout est déjà joué. Pourtant, quand je nous vois construire mille théories et mille plans pour parvenir à nos fins, je sais bien que nul ne saurait démêler d'entre tout ce fouillis la piste que nous allons suivre. Chacune est un des fils du possible. Lorsque viendra l'instant du choix, il n'y aura que la brume de la peur mêlée au souffle de l'intrépidité qui nous en fera tirer un, car l'avenir se construit sur le nuage vaporeux de notre inconstance.

Il faudrait s'abstraire du brouillard dans lequel nous mijotons pour avoir une vision plus nette de la situation.

L'enfant, elle, avait les idées claires : "Vous ne sortirez pas vivants d'une entrevue avec le Serpent."

Comme une envie de défier le destin...

 

 

Makie

Eléazar était occupé à ranger dans le comptoir quand une étrangère avait frappé à la porte. Cela allait briser la monotonie de la journée et Eléazar s’en réjouit. Directe, la femme lui demanda s’il avait des compétences en alchimie. Après qu’il eut répondu par l’affirmative, elle déposa devant Eléazar un tissu plié et l’ouvrit soigneusement. Il renfermait une poudre blanche d’apparence banale dont aucune odeur ne monta à ses narines. Elle souhaitait qu’il analyse la poudre et le cas échéant qu’il la reproduise. Elle demanda un rapide devis. Le prix annoncé de 100 000 pièces au minimum parut lui convenir. Elle lui demanda la plus grande discrétion et il ne put savoir d’où provenait la poudre. Elle lui laissa son nom Asker ainsi que son adresse à Epheria. Yuue arriva peu de temps avant son départ et pour la rassurer il la présenta comme son assistante.

A peine Asker eut-elle quitté le comptoir qu’Ismet entra. Eléazar en fut heureux. Ismet apportait avec lui les odeurs du Grand Désert mais aussi des nouvelles plus sombres. Son frère Chem était mort: plutôt que d’affronter Ismet dans un duel fratricide, il avait préféré se suicider.

Ismet demanda quelques nouvelles, mais quand il évoqua Aubelyne, l’humeur de Yuue s’assombrit et celle-ci réagit de façon inconvenante envers l’homme du désert. Heureusement Ismet était un homme sage et après que les deux hommes aient réprimandé Yuue et que celle-ci se fut excusée de mauvaise grâce, l’incident fut déclaré clos.

Ismet était venu proposer un accord commercial avec les Kelevra, offrant de commercer les métaux, les épices, les parfums et les plantes sous trois conditions: la garantie d’une possibilité de stockage à Calphéon, 25 pour cent sur les bénéfices pour les Kelevra, les marchandises étant acheminées par les Arzhul, quand à la troisième condition, elle concernait directement Eléazar. Ismet voulait savoir qui était l’homme qui était venu voir Eléazar lors de l’ouverture du comptoir et ce qu’Eléazar lui avait dit à son sujet.

Lorsque celui-ci lui décrivit l’homme, Ismet lui révéla son nom Ashem ibn Dokan et qu’il le soupçonnait d’être un djinn. Ashem avait acheté à Eléazar diverses marchandises: extraits de digitale et de belladone ainsi que des baies de gui. Il n’avait pas demandé ce qu’il comptait en faire de cette quantité importante de poison, il lui avait également demandé s’il connaissait Ismet et ce qu’il pensait de lui. Eléazar lui avait répondu qu’il le tenait pour un homme d’honneur dont il était redevable.

Le récit que fit ensuite Ismet de sa propre rencontre avec Ashem était aussi étrange que le personnage. C’est alors qu’Ismet posa sur le comptoir une dague magnifique: la poignée recouverte d’or représentait une tête de serpent dont la mâchoire était ouverte, la lame figurant la langue du serpent, deux rubis représentaient les yeux.  Le travail était magnifique toutefois l’arme dégageait une étrangeté inquiétante.

Lorsqu’Achem avait remis la Vipère à Ismet, il lui avait demandé de lui enfoncer dans le coeur 1 mois et 2 jours plus tard et d’ici la de la maintenir loin de lui. Mais depuis Ismet sentait comme la présence d’Achem derrière lui, aussi il demanda à Eléazar de dissimuler la dague en usant si possible de magie. En quittant le comptoir il lui promit de lui en raconter plus, il comptait rester quelques jours à Tarif.

Après le départ d’Ismet et Yuue, il contempla pensivement la poudre et la dague posées sur la table devant lui.

Nôd

Le soleil se couchait doucement sur le désert, embrasant l’horizon et le nappant d’un or mouvant, presque liquide. Devant ses yeux c’était le feu de cette journée particulièrement chaude qui s’éteignait tandis que derrière elle, et jusqu’à la périphérie de sa vue, s’installait la noirceur et la froidure de la nuit. Le spectacle, toujours aussi époustouflant de contraste et de majesté, lui semblait se répercuter jusque dans les tréfonds de ses pensées.

Tandis que son corps restait parfaitement immobile, comme prisonnier d’une cage invisible,  son esprit était en proie à une agitation qu’elle n’avait que peu connue jusque-là. Peut-être était-ce même la première fois qu’elle doutait à ce point. D’elle, de ce qu’elle savait, de ce qu’elle croyait savoir. Son esprit avait toujours été son allié, son refuge, son point de mire : l’unique élément qui ne lui avait jamais fait défaut. Sa langue passa sur ses lèvres, craquelées, elle avait soif mais était bien incapable de bouger. Sans qu’aucun coup ne lui ait été porté il lui semblait qu’on lui avait marché dessus, comme piétinée sans merci.

Elle n’avait d’abord pu se résoudre à accepter les paroles de Naïs mais ça n’avait aucun sens, la confiance viscérale qu’elle lui portait la mettait au pied du mur, jamais elle n’aurait pu penser qu’elle lui mentirait. Alors elle était restée là, incapable d’esquisser le moindre mouvement, à fouiller tous ces souvenirs qu’elle avait laissé de côté, à essayer de voir ce qu’elle avait enfoui… Non. Ce qu’elle avait déformé.

Entrer en méditation avait été particulièrement difficile, ça ne lui était plus arrivé depuis longtemps, mais elle savait que c’était le chemin le plus court et le plus sûr vers cette vérité qu’elle cherchait. L’idée fugace que son subconscient se protégeait l’effleura mais elle refusa d’y accorder la moindre importance, se voiler la face n’avait jamais été dans ses habitudes. La journée avait passé sans même qu’elle ne la perçoive autour d’elle, le monde aurait pu s’effondrer qu’elle ne serait probablement pas sortie de sa transe. Il fallait qu’elle trouve, qu’elle voit.

Sans une once de plaisir elle était retournée à Calpheon, dans cette maison froide et humide qu’elle avait laissée, ces ruelles étroites et sombres, les Taudis. Les odeurs lui étaient revenues, les bruits, les silences, les cris, la colère. L’angoisse aussi, cette angoisse qu’elle avait oubliée, cette angoisse de chaque jour. Elle avait revu les livres, les heures d’études incroyablement longues, les exercices sans fin, les escapades sur les toits, la faim et les gangs, le désespoir dehors et la violence dedans. Elle avait senti aussi ces auras oubliées, celle suffocante de Siari, unique dans son outrance, et celle réconfortante et protectrice de Naïs. C’était de cette présence qu’elle s’était toujours souvenue, c’était tout ce qu’elle avait gardé d’elle en mémoire.

Puis Trent c’était imposé. Les arbres immenses, l’odeur de résine, les silhouettes grotesques des ogres et des tréants, le vent dans les branches. Des heures à courir et sauter partout, encore et encore, à la suivre, à tenter de la suivre. Mais suivre qui ? Des heures à s’entraîner dans l’eau glaciale, à boire la tasse et à s’agenouiller sous ses attaques. Mais les attaques de qui ?

Sa gorge se serra, son cœur se mit à battre plus vite. Jusque dans sa stase méditative elle put sentir son corps se tendre sous l’appréhension. Elle n’avait jamais porté attention à ces flous, à ces incohérences dans ses souvenirs, tout cela faisait partie de ce qu’elle ne voulait plus voir de toute façon. Mais là où il lui avait paru normal, toutes ces années, de voir le visage de Siari s’imposer, elle voyait désormais se dessiner des traits auxquels elle n’arrivait pas à croire. Son cœur rata un battement, puis deux et son esprit s’expulsa finalement de cette transe douloureuse. Ses yeux se rouvrirent sur un univers tout aussi sombre que celui qu’elle venait de quitter. Les odeurs de pin avaient laissé place à celle, envahissante et doucereuse, de la chaleur qui laisse place au froid. Elle déglutit, porta une main à sa bouche et réprima un hoquet nerveux, puis un second. Puis tout son corps se renversa vers l’avant et elle vomit une bile épaisse et acide qui vint se répandre entre ses pieds.

Elle resta ainsi de longues secondes, peut-être des minutes, ou même des heures, penchée en avant à regarder les tâches sombres sur le sable. Il y en avait sur ses bottes. Et tandis qu’elle réalisait, qu’elle comprenait et que tous les souvenirs remontaient, que son corps se courbait et tressautait sous la détresse, tandis qu’elle prenait conscience du sable sur lequel elle avait été bâtie, une pensée unique l’habitait. Elle ne voulait pas de cette vérité.

Galathea

2016-11-09_99753629.JPG

Vingt-six ans... Cahotant au milieu des dunes sur le dos de sa monture, délirant presque de chaleur, il sembla à Galathéa que le désert s'était constitué des grains du sablier de l'absence, qui pendant vingt-six ans avait coulé sur sa vie, décomptant les années, les mois, les jours, les heures, les minutes, les secondes d'une existence coupée de ses racines. Tant de sable écoulé, que le sablier de verre s'était brisé en cet erg infini qui rayonnait de la brûlure du manque. Sa mère s'y cachait-elle vraiment, pèlerine du temps perdu qui sans cesse lui filait entre les doigts ?

Le chemin avait été long. Ancado, le port de Shakatu, l'oasis d'Ibellab, le sanctuaire de l'Abstinence, celui du Partage, et enfin celui de la Sincérité... A chaque étape, Galathéa se demandait si celle qu'elle poursuivait n'était qu'un mirage, semblable aux volutes colorés qui trompaient parfois ses yeux au fin fond de l'horizon des dunes. Et lors de chaque trajet, elle se demandait si la piste qui la menait à Naïs allait soudain disparaître dans le sable, tout comme les traces de pas du dromadaire devant elle, souvent soufflées par le khamsin avant même qu'elle ne les rattrape. 

Sans doute cette quête était-elle également intérieure, et remontait à un temps encore plus lointain, pour venir prendre origine dans le cœur de l'enfant Galathéa en ce jour où le jeune Lokhart, à Keplan, lui avait révélé qu'elle n'était pas la fille de ses parents, mais rien de plus qu'une bâtarde adoptée. Si l'amour d'une famille simple et tendre avait longtemps atténué le désir d'en savoir plus sur sa véritable origine, l'arrivée de Sadie à Keplan, il y a de cela environ six mois, avait ravivé la flamme de la curiosité, voire même du besoin de savoir. Sa quête n'était-elle pas finalement à l'image de leur cheminement parmi les sanctuaires d'Aal ? D'abord une longue période de retenue, où elle s'était abstenue de chercher à savoir, puis une période de questionnement, de partage des informations et des connaissances, et enfin, peut-être, le temps des retrouvailles sous le signe d'un amour maternel sincère et rassérénant...

2016-11-09_100999697.JPG

Lorsqu'elle avait vu Ismet sortir des fourrés au dessus du point d'eau du sanctuaire, accompagné d'une silhouette féminine, elle n'avait d'abord pas osé y croire. C'était probablement un témoin de plus qu'il escortait jusqu'au groupe, et qui allait à nouveau, comme à chaque fois, leur indiquer une nouvelle piste, un autre sanctuaire, un autre recoin du désert, où ils se rendraient éternellement jusqu'à devenir eux-mêmes des volutes de sable et de vent virevoltant pour toujours sur les crêtes des dunes, portés par un espoir impossible. Et Galathéa, stoïque, se sentait prête à embrasser ce destin, puisqu'après tout le désert n'était-il pas la véritable matrice originelle des Kelevra, leur Mère à tous ? 

Mais alors que la silhouette descendait vers eux, de rocher en rocher, Galathéa réalisa qu'elle se trouvait bien face à ce miroir d'elle-même, légèrement patiné par le temps : sa mère. Et comme à chaque fois qu'un grand rêve se réalise, le temps et le réel se dissocièrent pour figer cet instant dans une éternité de stupéfaction, de joie et d'incrédulité folle.

Allait-elle fuir ? Allait-elle la repousser à nouveau, comme lorsque ses visions l'avaient menée jusqu'à elle ? Allait-elle leur en vouloir d'être venus la traquer alors que tout indiquait qu'elle se cachait ? Le cœur, soudainement, balaya toutes ces questions dans un élan d'amour naïf, et Galathéa s'avança vers sa mère, qui répondait à son sourire, pour l'enlacer. 

Vingt-six ans. Vingt-six années sans elle et tant de questions sur cette absence... Mais ce soir-là, lovées au creux des sables du temps qui enfin s'étaient figés, non loin d'une larme de fraîcheur, aux pieds de l'autel de la Sincérité, une mère prépara une tisane pour sa fille, comme si toujours elle avait été là.

Menetios

Mirage

L’air de la large tente qui les abritait embaumait encore légèrement l’anis du thé et la fraicheur de l’alöe lorsque Menetios se glissa au dehors en silence à la faveur de l’obscurité. Certains d’entre eux dormaient peut être déjà, difficile de le dire dans l’obscurité, tous étaient épuisés par leur long chemin au travers le suffocant désert Valencien et se tenaient silencieux et immobiles. Il imaginait bien ce qu’il serait advenus d’eux, de lui particulièrement, sans leurs guides et hôtes du clan Arzhul. Peut être qu’il avait fait preuve d’imprudence en accompagnant les Kelevras, il avait déjà beaucoup voyagé ces derniers temps, Tarif n’avait été qu’une escale rapide peu reposante dans une longue tranversée Ouest-Est, et il ne connaissait rien au brasier au travers duquel ils chemineraient encore demain.

 

Les bottes aux pieds, cela rodait de scorpions lui avait-on annoncé stoïquement, il s’éloigna lentement du campement, longeant le bord de l’oasis. La température baissait rapidement, à cela il était préparé au moins. Ses pas l’avait mené vers l’ouest, de là ou ils étaient arrivé. Il sentit son esprit noir réagir lui aussi. Par là se trouvait les piliers fantomatiques qu’ils avaient aperçu, cette entrée sur quelque chose de terrible et de fascinant à la fois. Ses pensées cheminèrent vers l’autre et il l’interrogea en silence:

 

- Ce lieu t’attire encore n’est ce pas ?

- J’y suis lié, je le sais même si j’ai oublié.

- C’est pour cela que tu te fais appeler l’Enfant Mirage ? Tu viens de ce désert ?

- Je viens d’ici, peut être, mais pas de ce désert. Le temps passe, les paysages changent, ma mémoire s’étiole et tant de poussière a recouvert ce que je connaissais qu’il ne subsiste plus qu’un désert.

 

L'homme ne répondit pas, il y avait une nostalgie dans la “voix” de l’esprit noir qui ne lui était pas coutumière. Il attendit la suite un moment mais elle lui parvint:

- Ce que tu as vu aujourd’hui, lorsque la chaleur t’accablait: les tours et les fontaines, les rues animées et les lumières dans le ciel… Des hallucinations pour les fous et les malades ou des rêves pour les caravaniers fatigués. Pour moi ce sont des souvenirs.

Je suis un mirage, Menetios, je vis encore mais je ne suis pas là. Rien que l'echo perdu dans la tempête du temps d'une harmonie disparue.

Menetios

Légataire

Légataire

 

L’homme en jaquette cérulée le précédait d’un air affecté à travers la galerie, le moelleux de ses bottines de valet atténuant le son de ses pas sur le parquet marqueté alors qu’autour d’eux défilaient portraits illustres, vases précieux et meubles ornementés. Menetios ne jetait à ces merveilles qu’un regard discret, partagé entre la curiosité et la répulsion qui le tenaillaient habituellement en ces lieux. La résidence des Da Lezze à Epheria avait été sa demeure autrefois, quand on le faisait encore passer pour le quelconque gamin d’une servante, mais il était alors essentiellement cantonné dans les cuisines et autres annexes. Cela ne l’empêchait pas de remarquer que son guide n’empruntait pas le chemin le plus preste mais le gratifiait d’une visite des plus belles pièces de l’imposante demeure. Il se demanda s’il s’agissait là d’une habitude ou s’il s’agissait d’un ordre de son aïeule. Souhaitait-elle lui remémorer ce qu’elle lui offrait en apparence ?

Il se présentait aujourd’hui comme elle l’avait souhaité dans cette nouvelle armure. Sur le tabard azur l’aigle d’or s’épanouissait à de multiples lieux en différentes postures, son armure figurant les ailes du rapace. Le métal en était sombre à sa demande, elle avait protesté d’abord, préférant sans doute un doré ostentatoire, mais il avait tenu bon. Il acceptait d’être l’aigle dont elle avait désormais besoin mais cela ne ferait jamais de lui un vrai Da Lezze et il entendait bien le lui rappeler ainsi. C’était après tout son oeuvre si le jeune enfant qu’il avait été n’avait jamais pu considérer cet endroit comme sa maison et cette galerie de portraits comme des souvenirs de sa famille.  

 

Après un dernier détour par lequel il avait pu observer un peu le jardin et la perspective qu’il offrait, ils arrivèrent enfin devant les portes du Grand Salon. Au travers de celles-ci filtraient les rumeurs de quelques conversations et le valet le fit entrer avant de se décaler avec une révérence. Lentement Menetios entra dans la pièce.

Au centre du tableau qui se dressait devant lui se tenait une méridienne, un jeune homme s’y trouvait alité à demi couvert par une couverture. Son visage, jeune et candide, semblait marqué par les souffrances qui l’accablaient. Il dodelinait de la tête, répondant avec affliction à ses interlocuteurs. Ceux-ci, deux femmes et un homme plutôt âgé, se tenaient proches de lui penchés sur le malade, la plus jeune était même assise au bout du fauteuil.

 

Autour, d’autres convives observaient cet échange et discutaient entre eux à voix basse. Tous étaient somptueusement vêtus. Certaines couleurs qui se répétaient reflétaient les différentes armoiries de leurs nobles maisons. A certains chapeaux et éléments symboliques, il reconnut quelques membres des guildes marchandes locales et des religieux. Ils ne le remarquèrent pas entrer, tous trop affairés sur le dernier membre vivant de la lignée Da Lezze telle une nuée de vautours. Ils l’avaient toujours connu malade bien sûr mais les rumeurs le donnaient mourant à présent. Nombreux ici, feignant chagrin et compassion, envisageaient déjà les bénéfices qu’ils en retireraient : taxes de port, dettes annulées, marchés à conquérir, navires à racheter, équipages à débaucher... La fin de Diomède serait une course impitoyable, mais elle n’aurait pas lieu, ils allaient bientôt le découvrir.

 

Menetios croisa le regard de son aïeule qui seule l’observait d’un regard acéré, comme indifférente à l’état de son autre petit-fils mourant non loin. Installée dans un confortable fauteuil à l’écart, une canne appuyée sur ses genoux, Fiorenza Da Lezze l’attendait bien sûr : cette mise en scène était son oeuvre. Elle le détailla rapidement et un sourire d’approbation se dessina légèrement sur son visage marqué par le temps. Serrant le pommeau doré de sa canne elle frappa d’un bruit sec le sol à plusieurs reprises attirant l’attention de l’ensemble des présents. D’abord, ils la regardèrent interloqués s’attendant probablement à une déclaration, et comme elle ne disait rien, leurs regards suivirent le sien et tous se tournèrent vers Menetios. Nul ne l’avait annoncé, alors il sentit leurs regards s’attarder sur son armure, son port militaire et rude, son héraldique alors que le silence perdurait. Leur mutisme prolongé révéla le malaise que suscitait son visage marqué par la corruption qu’il avait affrontée.

Le visage de Fiorenza s’épanouit de satisfaction devant la réussite de sa présentation et après avoir savouré ce silence qui était sa victoire sur les charognards, elle déclara d’une voix fort courtoise :

 

- Nobles seigneurs et gentes dames, j’ai enfin le plaisir de vous présenter Menetios fils d’Atlas Da Lezze, cousin et héritier de notre affligé Diomède.

Galathea

2016-11-01_752331365 (Small) (Personnalisé).JPG

Cette petite vallée, au Sud de la fissure des sages... Quelque chose l'y ramenait, encore. Galathéa laissa son regard flotter sur les rides translucides du cours d'eau, et remonter jusqu'à l'entrée, à peine visible, de la grotte qui les avait accueillies, elle et Sadie, lors de leur métamorphose en Sadvhis sous le patronage d'Eleazar. Lieu d'angoisse, mais aussi d'abandon, où elle s'était sentie sortir du temps et du monde, avec le risque d'y rester. Lieu de mystères et lieu d'histoire... Mais aussi, avant tout, lieu de solitude et de paix. Galathéa s'assit en tailleur au bord du promontoire surplombant la petite vallée, et sortit de sa sacoche un collier porteur d'une pierre bleue. Un saphir étoilé, et pas n'importe lequel. La pierre des sept années de malheur qui s'abattent...

DSC00526.jpgimagen30.jpg?1005270705

Pourquoi était-ce celle-ci dont avait eu besoin Ulnyx pour réaliser le collier offert à Sadie ? Simple coïncidence ? Galathéa caressa délicatement le cristal enchâssé, laissant la pulpe d'un doigt en amadouer les douces rondeurs et en apprécier la familière force minérale qu'elle aimait tant. Son autre main alla se saisir d'un quartz bleu, que Falkynn lui avait ramené d'un voyage en Valencia, et qui lui avait semblé propice à renforcer sa méditation et clarifier ses visions. Ses phalanges se refermèrent sur le bijou et le quartz entremêlés, et ce délicat écrin de chair sensible reposa sur ses jambes croisées. La sorcière ferma les yeux et se pencha légèrement en avant, au-dessus du cocon précieux. Le métal et la pierre, froids, obsédaient ses sens. Mais peu à peu, le murmure de l'eau et du vent se prolongeant autour d'elle alors que les heures devenaient des minutes, le bijou, bien au chaud entre ses mains, lui devint physiquement insensible. C'est alors que s'ouvrirent les yeux de l'esprit, que les paumes s'illuminèrent d'une sombre lueur violine, et que la lente litanie inquisitrice débuta, explorant l'horizon minéral de ces pierres céruléennes...

"Hálsmen, steinn, ljos tonn galdra... Hálsmen, steinn, ljos tonn galdra... Hálsmen, steinn, ljos tonn galdra..."

Révélation

 

Falkynn

 

Les lettres s’étalaient sur la table, ouvertes, lues. La lueur de la chandelle dansait avec les ombres, la vaste salle à peine éclairée. Elle bascula la tête en arrière, basculant légèrement sa chaise, en équilibre. Bien que fourbue et fatiguée, elle arborait le sourire des personnes satisfaites. Cette exploration, ces rencontres, tout cela avait été digne d’intérêt. Elle aimait cela, profondément.

 

Puis son sourire s’estompa. Elle avait su, plus ou moins, le contenu des missives avant même de les ouvrir. Des rapports, des requêtes… des banalités. Auparavant, elle se serait contentée de les lire le lendemain, le surlendemain peut être. Auparavant, elle n’aurait pas écouté aussi longuement les résidents d’Ancado, non plus, ni pris plus de temps que nécessaire pour essayer de résoudre les petits tracas du quotidien. Si peu de choses, futiles, banales, n’ayant que peu d’intérêts.

 

Elle repensait à la dispute, qui avait tourné à l’affrontement. Ce qui en avait découlé. Sadie n’avait pas dit grand chose, finalement. Mais elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer qu’elle lui en tenait rigueur, d’une quelconque façon. Et ça la dérangeait, comme quelque chose de désagréable, irritant. Et nouveau. Jusqu’à ce jour, elle s’était contentée d’avancer, qu’on la suive ou non, sans perdre de temps à réfléchir si une parole, un acte, avait été blessant ou offensant. Tout était plus simple, sans se soucier d’autrui. Voilà pourquoi elle avait toujours évité de frayer avec les gens. Avant chaque acte, chaque parole, devoir prendre en compte les sensibilités des autres. Elle ne s’était préoccupée que de son sort et s’en portait bien, jusqu’à aujourd’hui, et voir sa liberté restreinte par et pour un autre, cela l’insupportait jusqu’à maintenant. Avant, tout était si simple…

 

Et pourtant, elle ne voulait pas revenir en arrière. Elle le savait, la simplicité est souvent l’ennemi du mieux. Cette chevauchée silencieuse, cette nuit sans mots l’avaient fait réfléchir. Elle avait compris qu’elle devait changer sa façon de voir les choses, si elle ne voulait pas perdre ce qui lui était devenu précieux. Ceux et celles qui lui étaient maintenant chers, d’une quelconque façon.

 

Discuter. Ecouter. Comprendre. Et finalement s’essayer à l’empathie. Le conseil de la sorcière brune, aux lueurs du petit matin, s’en fît écho. “Tu as essayé de parler avec lui?”. Non, elle n’y avait jamais songé, ne le voyant que comme un outil, un moyen. La douceur de la sorcière cendrée, se proposant en médiatrice, ne fît que sceller la décision prise, comme un achèvement.

 

Elle reprit les lettres, une à une, rédigeant une réponse si nécessaire. Les réponses tronquées, inachevées, finissaient jetées, froissées, en boule, sur la table. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas écrit. Dans son application à communiquer, elle prenait même le temps d’éviter faute et rature. Peut être avait-elle aussi envie de se montrer digne d’un certain “Dame Ithlys”. Mais surtout, elle sentait que c’était la voie à suivre, les premiers pas, pour ne pas perdre ce à quoi elle tenait dorénavant. Pour ne pas se perdre à nouveau, aussi.

 

C’est ainsi que, par devoir, par envie, et par nécessité, commença une longue procession en elle, toute aussi dure et semée d’embûches que la vie d’errance et de combats qu’elle avait pu mener jusqu’ici.

 

La dernière lettre fût scellée. Elle souffla sur la chandelle consumée. L’obscurité, enfin, si douce. Elle soupira, se frottant les yeux, puis alla dormir, enfin.

Galathea

"... la Sadvhi du Zénith et la Sadvhi du Nâdir." Il fallait se l'avouer, Galathéa avait pris un certain plaisir à se présenter ainsi avec Sadie, à Ancado. Elle s'était également surprise à assumer Tarif comme sa ville d'origine sans avoir l'impression de trahir Keplan, et avait même pris plaisir à s'entendre faire résonner le nom des Kelevra si loin en Valencia... Ce titre et ce nom, dont elle avait eu peur qu'ils soient un fardeau, commençaient à vibrer en elle d'une certaine légitimité, d'une certaine aura à la fois familière et atavique. Il lui semblait se trouver au faîte d'un gigantesque arbre millénaire, non pas à la manière de la naïve et paisible colombe qui s'afficherait en bombant le torse et en chantant sa gloire, mais bien plutôt comme une sorte de corbeau, volatile aussi mystique que mystérieux, oui, comme un corbeau, blanc, dont le plumage atypique détonnerait sur le fond des feuilles brunes de l'automne. Un corbeau blanc, la tête penchée sur le feuillage en dessous de lui et dont l'oeil rond et fixe, concentré, tenterait de percer au travers d'une dense canopée, mue sans cesse par un vent incertain et fourbe. Et sous cette épaisse coupole végétale, comme une chape de mystère, se trouverait un ramage sinueux de savoirs, de pouvoirs, de pactes et de liens, de secrets et de traîtrises, tous reliés, l'oiseau argenté le sentait, à un même fût commun, un même tronc qui plongeait ses racines loin, bien loin, hors de sa vue et de sa conscience, au plus profond des terres et de l'histoire de l'Est. 

Sous la cime, le vent par moments fait bruire quelques noms qui montent jusqu'à l'oiseau en un frémissement tantôt doux et plaisant, tantôt plus menaçant. Naïs... Siari... Anovède... Diane... Nezepha. L'oeil rond et fixe, brillant d'un éclat presque minéral, examine et cherche à discerner les ramilles qui relient ces noms entre eux. Des branches entières sont mortes, il le voit bien. D'autres n'en ont que l'air, mais brûlent d'une sève cachée et corrosive... D'autres encore sont bien vivantes, et d'autant plus dissimulées par le mouvant feuillage. 

L'oeil rond et fixe se ferme un instant car une nouvelle bourrasque vient de brouiller sa vue sur la ramure, alors même que l'argenté se pensait prêt à saisir le tendre bourgeon tant convoité. Un oiseau noir vient alors se poser près du corbeau blanc et le titille à petits coups de bec, dont on ne saurait trop dire s'ils expriment encouragements ou agacement. Mais pour l'argenté, pas le choix, il faut plonger... Deux paires d'ailes s'étendent, les deux s'envolent dans un éclat de becs et de serres griffues et piquent dans un bruissement de plumes au cœur même du feuillage. Et la fouille résonne de cet élan contradictoire : "Où est Naïs ? Et faut-il la chercher ?"

Là-haut, tout là-haut, au-dessus de la cime millénaire, un phœnix aux ailes de brume sanglante les surveille, protecteur et vigilant. Trop, peut-être, car dans son dos l'orage se forme. Et il ne le voit pas. 

Est-il bon de rester sous les arbres lorsque la foudre frappe ? Et qui est le renard dans l'histoire... ? 

Cette nuit, quelque part dans le port de Shakatu, Galathéa laisse retomber sur sa cuisse sa main qui tient une pipe en bois rouge sombre encore fumante, aux relents de trèfle rouge et de calendula. "C'est pas très fort", qu'elle avait dit...

Nôd

Elle avait regardé les unes se battre et entendu les autres débattre. Elle avait vu la colère et le ressentiment des deux sorcières et l’abandon des mercenaires face à quelque chose qui les dépassait et auquel ils ne voulaient pas prendre part.

L’agitation, le bruit, les cris, la colère, les coups… Sur le chemin rocailleux qui menait à Shakatu elle se remémorait les derniers évènements et ne parvenait pas à comprendre… En fait si, elle ne le comprenait que trop bien, cette incapacité crasse des autres à taire leurs émois. Elle avait préféré partir loin du bruit, loin d’eux tous, ils avaient fini ce qu’ils avaient à faire et elles avaient toujours un objectif à atteindre, avec ou sans eux. Sans doute étaient-ils déjà repartis, sans doute avaient-ils pris l’argent, sans doute. Elle ne cilla même pas. Pourquoi faire ? Ils avaient fait leur choix.

Sa main passa machinalement sur la sacoche qu’elle tenait fermement contre elle et tandis que les lumières de Shakatu éclairaient au loin le jour mourant, elle se dit qu’il n’était sans doute pas sûr de l’emporter avec elle jusqu’au repaire des bandits. Elle avait décidé qu’elle irait malgré tout, elle savait que Falkynn et Galathea la rejoindrait, elles se débrouilleraient à trois, elles n’avaient pas besoin d’eux.

L’apporter ou la cacher quelque part ? Il était clair que les hommes de Gahaz recherchaient ce petit bijou et qu’ils savaient qui l’avait volé. Seraient-ils dupes si elles arrivaient les mains vides avec juste le bandana comme preuve de la mort du déserteur ? Les informations sur sa véritable identité pourraient peut-être leur servir de monnaie d’échange… Mais c’était risqué, peut-être qu’ils savaient déjà tout ça.

Sadie tournait et retournait le problème dans sa tête sans que rien ne vienne la déranger. Pas de cris, pas d’éclats, pas de jacassement, pas d’injures… Ces derniers mois à Tariff lui avaient fait oublier à quel point la solitude lui était chère et précieuse et à quel point elle était devenue rare dans sa vie. Elle ne comprenait pas ces déchaînements et ces paroles crachées pour ne rien dire. Mais ça n’était pas tant ce qui la dérangeait, elle avait toujours vu autour d’elle tonner les passions, les colères et les effrois et elle avait toujours fait fi sans broncher. Non, ce qui la perturbait c’était la défection, la hantise de l’inconnu. Pourquoi ? Surtout, comment ?

Baltaro fit une échappée de côté ce qui la fit tanguer et l’extirpa soudainement de ses questionnements. Elle était aux portes de Shakatu. Complètement seule. Comme avant. Sa seule pensée fut pour Galathea qu’elle avait laissée là-bas. Elle ne l’avait pas fait de gaieté de cœur mais l’argentée était encore probablement la seule personne au monde à pouvoir raisonner un peu Falkynn.

Si elle n’approuvait pas la réaction de la rousse au moins était-elle d’accord sur ses soupçons. Ulnyx. Les Nezepha. Elle n’avait pas encore pu se renseigner sur eux, Eleazar était parti avant d’avoir répondu à ses questions. Des archives sous Rune. Et cette comptine… Ses lèvres remuèrent sans même qu’elle ne s’en aperçoive.

Le croqueur de chevilles vient la nuit
Ses yeux sont rouges
et sa fumée est noire
Il ne veut pas t’entendre parler
Quand dans ta chambre il vient regarder
Alors ferme bien ta bouche, je te le dis
Ou il volera ton esprit

Elle secoua machinalement la tête, son esprit se cabra sous ces souvenirs qui remontaient d’elle ne savait trop où. C’était comme si une porte s’était entrouverte dans son esprit au moment même où elle avait lu ces lignes.

Mais n’en oublie pas tes pieds
Ses amis sont là aussi
Ils aiment ronger, ils aiment manger
Sans une miette de répit
Alors garde tes bottes bien liées
Juste avant de te coucher le soir

Malgré tout elle ne parvenait pas à dire où elle avait lu, ou entendu, ces vers. Une comptine pour enfant, probablement entendue quand elle était petite, mais de qui ? Siari ? Naïs ? Pourquoi ? Et venant des Nezepha ?

Petite sorcière
Il vient te voir
Petite sorcière
Oui dans le noir

La sorcière mis pied à terre, l’agacement pointait dans son esprit comme un rongeur gratterait l’écorce d’un arbre, avec frénésie et moult scories. Elle ne s’était toujours pas décidée quand à ce qu’elle faisait de la pierre. Devait-elle attendre Falkynn et Galathea ? Ne pas les prévenir ? La comptine se répétait en boucle dans sa tête sans qu’elle ne parvienne à s’en défaire, l’obnubilant et la faisant grincer des dents.

Il vient pour ceux qui veulent fuir
Il vient autant pour les jeunes que pour les vieux
Attrape les faibles et miséreux
Alors petite sorcière,
Garde tes pieds et tiens ta langue

L’air mauvais et la démarche rageuse, rendue énervée par cette incessante rengaine, elle gagna le centre du village en se disant que, finalement, le monde n’avait pas besoin de l’excéder, son propre esprit s’en chargeait. Sans doute n’était-on jamais seul qu’en étant raide mort. Cette simple pensée la réconforta… Un peu.